Avoir 30 ans et un compte bancaire vide

AFP PHOTO / LUDOVIC MARIN

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Quand on entre dans cette nouvelle décennie, mariages, enterrements de vie de jeunes filles et autres rites se multiplient. C'est votre banquier qui va faire la tête.

Ah, le cap de la trentaine! Avec un peu de chance, vous avez échappé au chômage de masse et votre horizon professionnel s'éclaircit. Vous pouvez même espérer très vite passer quelques paliers en termes de salaire. Bref, vous en êtes persuadé, votre vie financière ne peut qu'aller en s'améliorant, devenir un peu plus confortable. Mais en fait, non. Ne comptez pas sur cet âge pour vous faire vivre une année faste. 

1.Mariages

En janvier dernier, j’ai reçu un e-mail d’une connaissance qui me demandait mes disponibilités, en juin, pour pouvoir organiser l’enterrement de vie de jeune fille d’une amie commune.

J’ai regardé mon agenda. Mes disponibilités? Aucune. Parce que j’aurai 30 ans cette année, comme la plupart de mes amis. Et c’est l’âge moyen auquel les femmes, en France, se marient –30,9 exactement.

Je compte donc trois mariages cette année. (Et trois enterrements de vie de jeune fille, si j'arrive à m'organiser).

Trois événements où des amis épuisés par des mois d’organisation, de stress, de régimes draconiens pour rentrer dans leurs tenues d'apparat, finiront au lit à 2 heures du matin pendant que leurs invités murgés s’égosilleront sur le dancefloor.

Certes, il y aura Claude François et Michel Sardou (et je n’ai que ces événements dans l’année pour vivre au grand jour ma passion inavouable) mais aussi des gens bourrés, peut-être du vomi, des discours interminables –quand ils ne sont pas assortis de Powerpoint. Et mon mec à côté, qui non seulement aura aussi payé son costume et ses billets d’avion, mais n’est même pas pote avec le marié ou la mariée. Il ne sera venu que pour m'accompagner. Il sera fatigué, il s’ennuiera, il ne connaîtra personne. Et il n’aime pas Michel Sardou.

Pour ces événements festifs, tenez-vous prêt à faire sombrer vos comptes bancaires.

Car un mariage, c’est évidemment cher pour les mariés (9.419 euros en région parisienne en moyenne, et 7.986 en province, et la moyenne est sans doute plus élevée pour ma tranche d’âge), mais c’est cher aussi pour les invités.

En France, aucune étude extensive n’existe pour mesurer les dépenses des invités. On peut néanmoins regarder les chiffres américains: «assister à un mariage pour un invité lambda coûte environ 673 dollars», écrit le site Bustle.com, en se basant sur une étude d’American Express. Soit 598 euros. J’espère que vous aimez vos amis.

Le site Marketwatch propose une décomposition de budget plus élevée encore:

  • Billets d’avion (pour un voyage qui ne se déroule pas dans la ville où vous habitez):  225 dollars (200 euros)
  • Hôtel: 170 dollars (150 euros; disons donc deux nuits à 75 euros)
  • Repas pris à l’extérieur du mariage: 116 dollars (103 euros)
  • Tenue: 95 dollars (84 euros)
  • Le cadeau: 142 dollars (126 euros)

Aux États-Unis, 43% des Américains disent avoir décliné des invitations à des mariages, selon Marketwatch, pour des raisons financières. Mais «la pression d’assister au mariage d’un proche est telle que 36% des personnes interrogées assurent s’être endettées pour assister à un mariage».

On peut imaginer que puisque les Américains dépensent plus que les Français pour s'unir (en moyenne 31.213 dollars soit approximativement 29.400 euros), les invités dépensent aussi davantage. Reste que si vous vous rendez à des mariages loin de chez vous, le billet d’avion et le logement ont un coût incompressible.

Et quand vous comptez plusieurs mariages dans l’année, vous multipliez cette somme. J’en aurai donc en gros pour 1.800 euros de mariage. Disons 1.600 euros si je ne rachète pas une nouvelle tenue à chaque fois.

Pour la même somme, je pourrais passer une semaine au Club Med aux Bahamas. Ici: 

Mais ça c'est bien aussi: 

 

2.Enterrements de vies de garçon/jeune fille

Vous pouvez d'autant plus faire une croix sur votre budget Bahamas si vous comptez parmi les proches des mariés. Là, il y a de fortes chances que vous soyiez convié (voire que vous organisiez vous-même) un enterrement de vie de garçon/jeune fille. 

Cette vieille tradition, apparue au XVIIIe siècle pour les hommes, est devenue lors des dernières décennies un phénomène de société, et du même coup un phénomène commercial (et cinématographique avec la trilogie Very Bad Trip). «Ce mouvement a pris une ampleur considérable au point de soutenir une activité économique spécialisée», expliquait à Slate Martine Segalen, ethnologue, auteure notamment de Rites et rituels contemporains, en 2010. 

En 2012, l'entreprise Savoir Danser, spécialisée dans les cours de danse privés, expliquait au Figaro avoir constaté «une demande en perpétuelle augmentation» de ces enterrements. 

Loin de la réalité de départ qui symbolisait un véritable changement de vie opéré par le mariage, ils consistent surtout aujourd'hui en de nouvelles dépenses.

Instagram vous donne un aperçu de ce qu'est un #EVJF:

Il y a ceux pour filles, et ceux pour garçons, c'est rarement mixte. Selon Aurélien Boudier, cofondateur de Crazy Voyages, qui en organise beaucoup et s'est confié au Figaro:

«Les filles sont plus traditionnelles que les garçons. Elles veulent des soins, des shootings photos alors que les garçons aiment les limousines, les tirs à la kalachnikov, les voiliers privatisés pour prendre des cours de surf et les croisières sur le Danube avec des strip-tease.»

Mais qui paie?

Si l’on suit le rituel de l'EVJF, la future mariée ne doit aucunement dépenser de l’argent dans cette organisation. Ses préparatifs de mariage lui coûtent déjà assez cher

Evjf.org

Comme l'explique le site EVJF.org (oui, ce site existe), «selon les désidératas de la future mariée et les activités programmées, le coût de l’enterrement de vie de jeune fille peut devenir onéreux. Alors, qui doit payer? Si l’on suit le rituel, la future mariée ne doit aucunement dépenser de l’argent dans cette organisation. Ses préparatifs de mariage lui coûtent déjà assez cher. L’organisatrice (ou les organisatrices) peut payer l’ensemble des activités pour la future mariée si le budget le permet, demander une contribution financière aux autres convives ou partager à parts égales si le budget fait grise mine.»

Les mariés vous aiment fort, vous allez raquer. D'ailleurs, sur les forums, beaucoup de gens se plaignent... Comme MaryeEmilie2, sur AuFéminin.com:

«Bonjour tout le monde,
J'organise l'EVJF de ma meilleure amie avec la témoin du marié. Nous ne sommes pas d'accord quant au budget à réserver par personne. Elle voudrait faire ça en très grand et il est vrai que je n'ai rien contre mais là, il faut compter environ 200 euros par personnes, soit aussi 400 par couple!!!
Personnellement, je préfère les mettre dans la cagnotte des mariés même si je ferais tout pour leur faire plaisir. Et puis bon c'est pas tout le monde qui peut se permettre une telle somme.
Qu'est-ce que vous en pensez?»

Grazia a un avis. Dans un article de 2013 consacré aux bonnes pratiques d'EVJF («les dos and don'ts de l'enterrement de vie de jeune fille»), le magazine féminin estimait qu'il valait mieux rester sous la barre des 200 euros. Mais le chiffre ne choquait manifestement pas. (C'est 14,5% du salaire mensuel moyen des moins de 30 ans). (Je précise juste). 

3.Les bébés

Vous savez ce qu'on fait autour de 30 ans aussi en France? Des bébés. Ou un en tous cas. En 2014, l'âge moyen des mères à leur accouchement est de 30,3 ans, tous rangs de naissance confondus. En France métropolitaine, les femmes font en moyenne leur premier enfant à 28 ans. J'en déduis que mon entourage est en retard sur le pays. Ce n'est pas forcément plus mal ceci dit, parce que s'ils avaient combiné mariages et enfants quelques années plus tôt, mon salaire n'aurait jamais tenu le coup.

Reste que tous les premiers bébés de mon entourage arrivent maintenant. Et que je me retrouve à faire des courses chez Petit Bateau, qui possède des mignonneries pour enfants ridiculement chères –souvenez-vous que la durée de vie d'un vêtement pour bébé se compte en mois. De la naissance à 3 mois, un bébé «prend environ 3,5 cm par mois». Mettons que vous achetiez cet «adorable burnous bébé en tricot 100% coton» à 59 euros pour votre super ami qui vient d'avoir un super bébé de 50 cm, vous choisissez la taille 1 mois (54 cm). En deux mois, il a atteint 57 cm, il vous faut le nouveau burnous bébé en tricot 100% coton taille 3 mois (60 cm). Disons que le blouson dure deux mois, il vaut pas loin de 1 euro par jour. Ça fait cher l'adorable burnous bébé. 

Tout le monde n'est pas obligé d'aller chez Petit Bateau. Mais ne me jugez pas, certaines personnes de Slate se font livrer des marinières Armor lux. 

 

4.Fêter ses 30 ans

Évidemment, au milieu de tout ça, égrénés au long de l'année, il y a aussi les anniversaires des 30 ans. Nous sommes le 12 février, j'en ai déjà vécus quatre. D'autres arrivent. Certains s'entremêleront aux mariages cet été. 

Et vous dites peut-être «C'est quoi son problème? Il y en a tous les ans des fêtes d'anniversaire». Certes. Mais les 30 ans étant un cap particulier, ils apppellent UNE CAGNOTTE. 

J'ai même découvert qu'il y avait des cagnottes Non Leetchie.

Évidemment, une cagnotte, vous mettez ce que vous voulez. Et puis il y a l'anonymat des montants, etc. Mais, soyons honnêtes, tout le monde (oui, oui, vous aussi) a déjà calculé la somme moyenne qu'avaient donnée les autres à partir du nombre de participants et du montant total. Ou alors il y a juste vous en anonyme, cinq participants et un montant global. Là, n'importe qui n'ayant pas dépassé le CE2 peut savoir combien vous avez mis. 

Et puis de toute façon, peu importe l'image que les autres auront de votre radinerie. On parle des 30 ans, de l'anniversaire de gens que vous connaissez depuis l'adolescence, avec qui vous avez partagé des moments intimes, voire des substances séminales, de gens à qui l'on espère offrir un voyage en Inde, ou deux places à 200 euros pour le concert de leurs rêves. Vous n'allez pas mettre 10 euros. En moyenne, jusqu'à présent, j'ai mis 50 euros. J'en suis donc à 200 euros en deux mois. À ce rythme, à la fin de l'année, j'aurai dépensé 1.200 euros pour les 30 ans de mes amis. Je ne compte pas ceux qui organisent des week-ends pour fêter ça...

5.Le nouveau sacré

Je n'ai ni mariage ni enfant prévu pour moi-même cette année. Ce qui est plutôt pas mal, parce que je n'aurai pas franchement eu le temps de m'en occuper. Ce qui est la donnée finale: le temps. Ce que ça me coûte en heures passées au téléphone, par e-mail, WhatsApp, textos à organiser tout ça. En jours passés à prévoir ou à vivre ces événements –plutôt qu'à être aux Bahamas, rappelons-le. 

Et ça ne risque pas de s'améliorer pour les générations futures.

Le XXe siècle, a expliqué l'ethnologue Martine Segalen, a observé un déplacement de «l'émotion rituelle», qui ne se situe plus désormais «au cœur de la société, dans le religieux et le politique, mais plutôt sur ses marges». Dans un très bon article universitaire intitulé «L'Invention d'une nouvelle séquence rituelle de la marge», elle explique qu'il y a eu, ces dernières décennies, «un déplacement des lieux du rituel, qui quittent les devants de la scène sociale pour se déployer sur ses à-côtés, dans le domaine du sport, de la chasse, de la course à pied, de l'himalayisme –forme extrême d'alpinisme–, du football, et dans les moments hors travail du travail (célébration d'une naissance, d'un passage à la retraite)»

Cela se traduit par une resacralisation du mariage par exemple, qui avait perdu ses oripeaux festifs:

«Si dans les années 1970, certains jeunes, cédant à la pression parentale, se rendaient à la mairie en jeans troués –signe de provocation à l'égard de l'institution ou façon de la tourner en dérision–, aujourd'hui, les futurs conjoints font de leur union une grande fête accompagnée de comportements somptuaires. La mariée sera vêtue de blanc, au centre d'un groupe de plus d'une centaine d'invités, amis et parents; les festivités, soigneusement préparées des mois à l'avance, s'étaleront sur un long week-end. La fête devra être "réussie" et son souvenir éternel sera conservé en photo, vidéo, mis en image sur le net. Et l'on invoquera la tradition, toujours fantasmée, pour espérer ancrer l'engagement dans la durée d'un temps immémorial.»

Cela se traduit aussi par une multiplication d'autres rites laïcs dans lesquels s'inscrivent ces anniversaires fêtés en grande pompe, ces enterrements de vie de jeunes filles et de garçons... Tous ces événements, qui mettent en évidence une évolution culturelle forte, subissent une mercantilisation (la «dynamique qui transforme les pratiques sociales, les objets et les services en marchandises», comme le notait le sociologue François Ascher). Et votre compte bancaire, lui, subit une vidange. 

Mais rassurez-vous, vous nourrissez le besoin de sacré de vos amis. Et il y aura Michel Sardou.

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