Partager cet article

L'imaginaire Macron

Emmanuel Macron, le 1er février 2016 à Saint-Nazaire. LOIC VENANCE/AFP.

Emmanuel Macron, le 1er février 2016 à Saint-Nazaire. LOIC VENANCE/AFP.

Pourquoi le ministre de l'Économie fascine-t-il autant? Sans doute parce qu'il présente le paradoxe d'illustrer l’itinéraire-type de l’élite administrative hexagonale tout en affichant un esprit de liberté vis-à-vis d'elle.

Emmanuel Macron? Une passion française. Pourquoi, dans un pays où la méfiance envers les élites tourne chaque jour davantage au désespoir politique, les aspirations se sont-elles soudainement reportées vers lui? Côté pile, cet inspecteur des finances est fabriqué dans le moule des élites dirigeantes hexagonales; côté face, il irradie une idée du changement. Son premier (et non le dernier) biographe, le journaliste Marc Endeweld, dessine un personnage ambigu et s’interroge sur son destin.

Mystérieux, le ministre de l’Économie? Mais non: il cultive beaucoup de traits propres à sa génération, et c’est sur cette singularité que se construit son aura. Pour le reste, son assise est celle de l’élitisme républicain de facture la plus classique, version présidentiable si affinités. Mais avec qui?

Les sondages, à l’évidence, désignent une heure Macron. Collant à la roue d’Alain Juppé, il est la figure politique qui inspire le plus de bonnes opinions (57% contre 53%), selon le baromètre Odoxa du 17 janvier. 43% des Français estiment qu’il ferait un très bon président de la République. Plus que tout autre, il incarne la réforme en matière de politique de l’emploi (33% des opinions contre 26% pour Alain Juppé et 20% pour Manuel Valls).

À ce palmarès, il faut toutefois accoler une précision: ce sont les plus de 65 ans (53%), les cadres supérieurs (39%) et les électeurs de droite (49%) qui lui attribuent cette image –cette faveur des plus âgés, des retraités, des cadres supérieurs et des sympathisants de droite apparait aussi dans le baromètre Ipsos-Le Point de janvier 2016. Parallèlement, sa cote est en-dessous de la moyenne pour les moins de 35 ans, mais selon d’autres études, elle serait en voie d’amélioration. Ainsi, tout comme Alain Juppé ou Bruno Le Maire, il galvanise surtout la France des «seniors», des diplômés et des revenus confortables –celle de la mondialisation assumée. Les couches populaires sont moins fascinées.

«J'assume le syndrome frontal»

Le ministre de l’Économie, par son comportement, est emblématique des trentenaires. Il est chaleureux, à l’écoute des autres –une qualité unanimement saluée–, sans trop opérer de différenciation sociale, au plus loin du style «Noblesse oblige», cette familiarité condescendante que pratiquent encore beaucoup de membres du monde dirigeant, pour lesquels le seul miroir où se regarder est celui de leurs semblables. On pourrait l’imaginer adepte du couchsurfing, encore que sa bio ne mentionne aucune extravagance de ce genre. Cette magnification du «cool» et de la spontanéité est davantage le fait des pays anglo-saxons que des pays latins, mais à l’ère de Facebook, où un poke peut signer en un millième de seconde une main tendue à un inconnu, elle repeint les rapports entre les individus.

Second atout: il dégage l’impression d’être un homme libre. Il dit ce qu’il pense, sans s’embarrasser de la ligne officielle et des recadrages que le chef du gouvernement opère immanquablement pour tempérer ou infirmer ses déclarations –sur les 35 heures, sur la révolte des taxis face aux VTC ou sur le travail du dimanche, par exemple. «J’assume le syndrome frontal, expose-t-il à son biographe. Car la vie politique française est surinhibée. Face à la névrose médiatique, on ne dit plus rien.»

Son assise est celle de l’élitisme républicain de facture la plus classique, version présidentiable si affinités

Il avance des idées, recule s’il est désavoué, prononce quelques phrases de contrition –mais l’idée a été prononcée en toute connaissance de cause–, puis revient à la charge, imperméable aux préséances qu’imposent la hiérarchie gouvernementale ou la ligne officielle du Parti socialiste. Autrefois, ce parler cash en faveur de l’économie de marché et d’une certaine dérégulation s’intitulait le parler vrai, celui de Michel Rocard.

Emmanuel Macron affirme un esprit de conviction, soigne son profil d’authenticité, arbore la confiance de celui qui a compris son époque et refuse d’apparaître comme l’homme du devoir qui cède face aux pesanteurs politiques. En plein débat parlementaire sur la déchéance de nationalité, il n’hésite pas à questionner la portée de ce sujet. Electron libre? Personne ne semble lui en vouloir (durablement); au contraire, cette fraîcheur apporte une respiration par rapport aux langages codés.

Une société plus en avance que les politiques ne le croient

Ainsi, ses prises de position en faveur de la net économie avancent imperturbablement. En ce mois de février, devant l’Association française des éditeurs de logiciels et de solutions internet (Afdel), il remet en question l’ISF et propose de «prendre des mesures pour favoriser l’investissement des business angels», quitte à redéployer l’argent de l’assurance-vie, le bas de laine des Français. Ainsi, face aux grèves de taxis «qui prennent en otage les gens qui travaillent», il marque plutôt son soutien à Uber, «qui donne aux jeunes un accès à l’activité». Ainsi, il n’hésite pas à lancer quelques phrases choc en faveur de l’entrepreneuriat en qualifiant «la vie d’un entrepreneur [de] plus dure que celle d’un salarié » –formule sur laquelle il a du énoncer un vague mea culpa tant elle suscita de tollés. Ainsi, il ose s’insurger contre sa propre corporation: «Le clonage des élites tue l’innovation», dit-il devant les entrepreneurs de banlieue, lors de la réception de 1.000 jeunes de banlieue à Bercy début février.

Ce faisant, il épouse l’opinion, aujourd’hui plus en avance que les politiques le croient. Depuis 2014, l’image de l’entreprise privée et de l’associatif progresse dans le cœur des citoyens, en contraste d’une profonde désillusion à l’égard du modèle social et de l’action gouvernementale. De plus en plus, les Français, en particulier les jeunes, accordent davantage de crédit à eux-mêmes et à leur capacité d’auto-organisation pour surmonter leurs difficultés qu’à une inflexion politique: l’engouement pour le mouvement collaboratif trouve là son origine. Une majorité de sondés se prononcent en faveur d’une accélération des réformes, selon un sondage Odoxa de janvier 2016: 69% d’entre eux approuveraient une mesure permettant aux entreprises de déroger aux 35 heures en cas d'accord avec les organisations syndicales, 59% la mise en place d'un contrat unique et 58% la réduction ou la dégressivité de l'indemnisation chômage.

Le ministre de l’Économie incarne plus que tout autre responsable politique l’idée du changement de modèle, l’acceptation de la nouvelle ère culturelle et la profession de foi «californienne». En cela, Emmanuel Macron emboîte le pas à un autre inspecteur des finances, Nicolas Colin, fondateur de l’incubateur de start-up The Family, qui, dans une interview, s’indignait l'été dernier de l’archaïsme des élites françaises: «Pourquoi le sujet du numérique, qui représente l’avenir, la jeunesse, l’innovation, le dynamisme, la restauration de la puissance, pourquoi personne ne s’en empare pour en faire le cœur de son discours?».

Atouts sociaux et culturels cumulatifs

Emmanuel Macron peut d’autant plus préempter un nouvel imaginaire politique qu’il en magnifie la pierre philosophale, l’esprit de liberté. Libre, parce qu’en France, lorsqu’on atteint la cime de la pyramide scolaire, on est maître de choisir son destin: industriel, banquier, investisseur, créateur de start up, intello touche à tout, essayiste, conseiller d’entreprise, professeur, peintre, dilettante, tout est possible pour un inspecteur des finances. Libre, parce qu’à moins de quarante ans aujourd’hui, même si l’on est férocement ambitieux, on peut toujours rebattre les cartes.

Libre, parce que protégé par François Hollande, dans le contexte des danses de quadrille à l’égard du Premier ministre –le président de la République, dans son interview post-remaniement, a une fois encore exprimé sa mansuétude, comme un père envers un fils trublion mais surdoué. Libre, surtout, parce qu’il ne s’est pas (encore) placé dans l’orbite du Parti socialiste, dont, de son Aventin, il peut observer les grandes manœuvres autour de la présidentielle. Il soigne l’image de celui qui a tellement de centres d’intérêts et d’opportunités qu’il peut tout autant briguer un ministère au périmètre plus conséquent (opération ratée pour cette fois), une candidature à une élection locale ou à une hypothétique primaire socialiste, qu’un envol sans regret vers d’autres cieux.

François Hollande
a exprimé
sa mansuétude envers lui, comme
un père envers
un fils trublion
mais surdoué

Parallèlement, le ministre illustre l’itinéraire-type de l’élite administrative hexagonale. Provincial, né dans une famille de cadres supérieurs (en l’occurrence des parents médecins), bac avec mention très bien, intégration d’une prépa prestigieuse (lycée Henri-IV), Sciences-Po, ENA, inspection des finances, puis carrière météorite avec un passage dans une banque d’affaires et une intense socialisation dans le cénacle politico-médiatique. Marc Endeweld peint avec précision ce microcosme qui pratique le tutoiement immédiat, où les carrières se croisent, se font et se défont, où les alliances sont friables et où les amitiés, fragiles elles aussi, agrémentées de multiples commérages, l’action et le commentaire des uns sur les autres allant de pair. Le profil d’Emmanuel Macron est pimenté par quelques goûts attachants –pour la poésie, la philosophie et la boxe française–, rappelant une règle d’or: les atouts sociaux et culturels se révèlent cumulatifs et ces premiers de la classe, heureusement pour eux, ne se résument jamais à être des rats de bibliothèque.

Emmanuel Macron permet d’agréger les opinions: son image polysémique autorise toutes les projections, suggère un éternel recommencement. Sérieux et légitime comme Juppé, mais délesté de trente ans. Homme d’expériences et de réseaux, mais aérien comme un surfeur. Un candidat à la présidentielle qui pourrait se soustraire au chaos et à l’improbable issue des primaires à gauche, un magicien qui enjamberait les obstacles posés par les forteresses des corporations et de l’establishment. Un individu en apesanteur au dessus d’un nid de coucous. L’inaccessible étoile d’un pays qui ne sait plus à qui se vouer.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte