Rescapés des attentats: «Est-ce que je peux avoir au moins une bonne nouvelle?»

Des clients sur la terrasse du Carillon, lors de la réouverture réouverture du bar, le 13 janvier 2016. Thomas Samson/AFP

Des clients sur la terrasse du Carillon, lors de la réouverture réouverture du bar, le 13 janvier 2016. Thomas Samson/AFP

Convalescence, souvenirs, deuil... Plusieurs victimes et témoins ont pris la parole ces dernières semaines pour raconter leur difficile reconstruction, trois mois après les attentats 13 novembre.

À la fin du mois de janvier 2016, près de quarante victimes des attentats du 13 novembre étaient toujours hospitalisées, dont une encore en réanimation. Désormais, un nouveau combat attend les centaines de blessés qui ont pu sortir de l'hôpital au cours des dernières semaines: un suivi psychologique méticuleux afin de prendre en charge les syndromes psycho-traumatiques ou la gestion de «l'après».

Trois mois après les attaques terroristes de Paris et de Saint-Denis, plusieurs victimes ou témoins en reconstruction ont pris la parole dans la presse ou sur des supports plus personnels. À froid et avec recul, ils racontent leur convalescence, leur vie de rescapé, le retour à la vie normale, les séquelles psychologiques, l'accompagnement médical, les démarches juridiques, la peur, les doutes... 

Avec Reader.fr, nous avons sélectionné quelques-uns de ces témoignages.
 

1.«Didi»Le vigile du Bataclan

Depuis 2004, «Didi» officie en tant que responsable de la sécurité du Bataclan. Le 13 novembre 2015, il surveillait l'entrée de la salle de spectacle quand les terroristes sont arrivés. Il est sorti vivant de l'attaque et a permis de sauver la vie de dizaines de spectateurs en ouvrant une porte de secours et en demandant au public de faire le mort. Celui qui refuse de se considérer comme un «héros» a témoigné le 14 janvier sur RMC:

«Les terroristes sont arrivés juste à côté de moi. Ils ont commencé à tirer… Dès que j'ai vu ça, je suis entré dans la salle pour prévenir les spectateurs. Je demandais aux gens autour de moi de faire les morts… Quand j'ai vu qu'ils commençaient à recharger leurs armes, qu'il n'y avait plus de tirs, à ce moment-là, je me suis levé et j'ai crié: “Venez, sortez vite par-là!"»

Aujourd'hui, précise le site de RMC, «il n'envisage pas pour le moment d'assurer à nouveau la sécurité devant une salle de concert». Une pétition est lancée pour obtenir la naturalisation de cet Algérien de 35 ans arrivé en France à l'âge de 6 mois.
 

2.AmauryRescapé du Bataclan

Le soir des attentats, Amaury Baudoin était accompagné de sa copine, au Bataclan, lorsque les terroristes ont fait irruption dans la salle de concert. Le 6 janvier dernier, il s'est exprimé dans une vidéo sur son compte YouTube et raconte sa reconstruction, sa vie de rescapé mais aussi ses scrupules. 

«J’éprouve encore aujourd’hui des scrupules à avoir eu autant de chance de m’en être sorti avec un simple éclat dans la cuisse et dans le dos. Et je sais que c'est idiot, mais je n'y peux rien.»



 

3.SophieRescapée du Bataclan

Le 13 novembre 2015, Sophie, 32 ans, était malade et avait failli ne pas venir au Bataclan pour le concert des Eagles of Death Metal. Mais elle a finalement changé d'avis et assisté à l'horreur, aux exécutions, aux mares de sang, aux mouvements de panique et au sourire satisfait du plus jeune des tireurs. Le 23 janvier, elle racontait dans L'Obs.

«Il y avait un homme en noir qui était extrêmement calme et avait l’air d’être le meneur. Les deux autres étaient plus jeunes. Celui qui portait un pull blanc s’amusait vraiment, il semblait heureux. Dès qu’il croisait le regard de quelqu’un, il lui tirait une balle dans la tête. Un couple s’est levé: il s’est fait abattre.» 

L'Obs ajoute que cette gestionnaire de plannings d’aide à la personne désormais en arrêt maladie est, elle aussi, «morte un peu» au Bataclan:

«Ils m’ont dépossédée de mon corps, mais aussi de ma personnalité. Avant, je n’avais pas cette tête de zombie, je passais mon temps à dire des conneries.»

 

4.Maya et MehdiRescapés du Carillon

Comme chaque fin de semaine, Maya, son mari Amine, Mehdi et deux amies, Charlotte et Émilie s'étaient retrouvés pour aller boire un verre au Carillon, un bar du Xe arrondissement de Paris où quinze personnes ont été tuées. Le 13 novembre 2015, après les coups de feu, Maya et Mehdi se sont retrouvés seuls. Le mari de Maya et leurs deux autres amis sont morts sur le coup.

Trois mois et quelques opérations chirurgicales plus tard, Maya, 27 ans, et Mehdi, 30 ans, ne se sont toujours pas revus. Ils ont seulement échangé par SMS à de rares occasions. Pour les retrouvailles, Maya se dit prête, Mehdi pas tout à fait. Le 8 février, il expliquait au Monde:

 «Nous retrouver ne sera pas simple. On était cinq et on n’est plus que deux. Maya était la femme de mon plus vieil ami, je ne l’ai jamais vue sans lui, et on a aussi perdu Charlotte et Emilie… (...) Il nous faudra du temps et plus que des mots pour le reste. Ce sera une étape douloureuse mais nécessaire.»

Depuis sa sortie de l'hôpital, Maya a quitté le logement où elle vivait avec Amine du côté des Buttes-Chaumont pour s'installer dans le XIe arrondissement «entre les anciens locaux de Charlie Hebdo et le Bataclan». Mehdi, lui, a profité d'une permission de sortie pour retourner au Carillon, raconte Le Monde: 

«Seul, au coucher du soleil, il a traîné une table et une chaise sur le trottoir, s’y est assis et a fumé une cigarette en pleurant. “J’avais les mains moites et mon cœur battait à rompre ma cage thoracique, avoue-t-il au quotidien. Ce n’était pas une punition que je m’infligeais, juste une étape indispensable.” Il est reparti “secoué, épuisé mais apaisé”

 

5.AurélieSurvivante du Carillon

Le 13 novembre 2015, Aurélie, 28 ans, se trouvait également sur la terrasse du Carillon. Dans l'attaque, elle a perdu Anna et Marion, ses deux amies, avec qui elle partageait un verre ce soir-là. Aurélie, elle, s'en est sortie malgré les huit ou neuf balles qui l'ont touchée. L'un des projectiles qui a traversé son visage par derrière l'oreille a complètement détruit sa mâchoire. Elle raconte à L'Express dans un article publié le 9 février sa longue convalescence, ses espoirs et comment elle apprend à vivre avec son nouveau corps:

«Cela m'a pris du temps pour m'accepter et faire le deuil de mon ancien visage. Les premières fois, je me trouvais horrible, monstrueuse. Les médecins me répètent que ce ne sera plus comme avant. C'est dur à entendre. Est-ce que je peux avoir au moins une bonne nouvelle?»

Un médecin lui a prédit, précise L'Express, qu'il lui faudrait trois ans pour reprendre le cours normal de sa vie. Elle parie sur deux. Nourrie par sonde gastrique depuis le 13 novembre, elle a perdu près de dix-huit kilos. Elle confie au Monde son envie de remanger normalement et de s'offrir «une grande bouffe»

«Vais-je pouvoir à nouveau m’exprimer et manger normalement, toutes ces choses qu’on prend pour acquises? [...] Je rêve d’une orgie de viande, poisson, purée, pâtes, fromage, avec du pain frais.»

 

6.SoniaBlessée au Comptoir Voltaire

Elle était assise en terrasse du Comptoir Voltaire, le 13 novembre 2015, lorsqu'un des terroristes a actionné sa ceinture d'explosifs à deux mètres d'elle. Six opérations chirurgicales plus tard, Sonia, 22 ans, témoigne ce vendredi 12 février sur France Info et évoque son retour à la vie normale avec un œil qui ne perçoit quasiment plus rien, un petit doigt refuse de bouger et d'importantes séquelles psychologiques.

«J’ai eu un boulon dans l’œil, un dans mon avant-bras, un au niveau de ma tête… J’ai reçu une balle dans le doigt, dans la clavicule et puis des impacts superficiels. J’ai des cicatrices un peu partout (...). J’ai connu la mort, je sais ce que ça fait. Si au pire elle arrive, je me dis que j’aurais vécu un peu plus. On a à la fois le sentiment de toute-puissance et à la fois d’être très très faible.»

Aujourd'hui, elle a repris son BTS commercial.
 

7.Grégory ReibenbergLe patron de La Belle Équipe

Grégory Reibenberg est le patron de trois établissements à Paris, dont La Belle Équipe, un café-restaurant situé rue de Charonne, dans le XIe arrondissement. Le 13 novembre, l'enseigne a été prise pour cible par les terroristes. Vingt personnes y ont été abattues. M, le magazine du Monde consacrait le 5 février un long article à Grégory Reibenberg où il évoque ses projets, son obstination et son désir d'aller de l'avant.  

«Nous, les juifs, on vit avec le sentiment que l’on peut tout perdre, à tout moment. J’aurais bien aimé me tourner vers la religion, mais ce n’est pas mon truc. Alors, comme je n’ai pas d’ami rabbin, je parle avec un ami philosophe, ça me fait du bien.»

Le 13 novembre 2015, Grégory Reibenberg a perdu des amis, beaucoup d'amis, mais également sa compagne, Djamila Houd, morte dans ses bras:

«Je l’ai prise dans mes bras. Elle était inconsciente, mais elle s’est réveillée. Elle avait un énorme trou dans le dos (...). À un moment, je lui ai lâché la main. Elle a hurlé: “Greg! Puis, elle est morte dans mes bras. Ses dernières paroles, je ne les oublierai jamais: Prends soin de Tess, sois fort pour elle. Je lui ai fermé les yeux. Je lui ai demandé pardon. Je lui ai dit: Tu es belle. Et ils l’ont emmenée.»

Maintenant, indique Le Monde, Grégory Reibenberg espère rouvrir d’ici le printemps son café-restaurant. Et le quotidien de préciser: «Il surveille de près la reconstruction, espérant sans doute y puiser les germes de sa propre renaissance.»
 

8.Les urgentistes de l'hôpital Saint-Antoine

La nuit des attentats, les infirmiers et médecins urgentistes de l'hôpital universitaire Saint-Antoine étaient de garde, comme d'ordinaire. En début de soirée, ils se sont retrouvés en première ligne face à l'afflux de blessés en provenance de la rue de Charonne et de La Belle Équipe. Le personnel a vu les victimes débarquer par leurs propres moyens dans l'hôpital, à pied, blessés et souvent couverts de sang. Nathalie, une infirmière présente le soir du drame, rassemble ses souvenirs dans un article paru le 4 février dans Paris Match:

«[Une fille] est arrivée seule aux urgences sur son petit vélo. Elle était très calme. Elle avait une balle de Kalach dans la jambe. C’est l’une des premières patientes que nous avons vu arriver ce soir-là. Elle nous a dit: “Vous ne comprenez pas, tout le monde est mort, ils sont en train de tuer tout le monde

Dalite, qui travaille de nuit à l'accueil administratif des urgences, ajoute:

«Ils étaient là tous, avec des blessures pas possibles et d’un calme… Je ne me l’explique toujours pas. Je me souviens d’un monsieur qui s’est présenté devant moi. Il semblait apaisé. Donc je lui demande ses papiers, sa carte vitale. Il me sort tranquillement tout ça. Et là il me dit avec son air toujours aussi calme: “Voilà, j’ai reçu une balle dans le dos, je crois. On a allongé ce monsieur sur le ventre. Il avait un énorme trou dans le dos.»

Dans le dernier paragraphe de l'article, Paris Match précise: 

«Après les attentats, certains soignants et infirmiers n’ont pas dormi pendant 48 heures. Et plus encore. Certains ne dorment d’ailleurs pas toujours pas très bien.»

 

9.OmarVigile au Stade de France

Le 13 novembre, c'était la première fois qu'Omar travaillait au Stade de France comme agent de sécurité. Il était en charge du contrôle des billets, à l'entrée du stade, avant le match France-Allemagne. Situé à quelques mètres du kamikaze Bilal Hadfi lorsqu'il s'est fait exploser, ce vigile marocain de 32 ans n'a pas été blessé physiquement. Psychologiquement, en revanche, son état reste inquiétant. 

Hospitalisé en clinique psychiatrique pour «inhibition psychomotrice», Omar ne parvient plus à contrôler son corps. Sous traitement psychiatrique, il fait peu de progrès malgré le temps qui passe et les médecins n'ont toujours pas avancé de date pour sa sortie. Il s'est confié au Parisien dans un article publié le 31 janvier dernier:

«Je ne dors presque pas. Je revis sans cesse cette nuit-là. Je me rappelle de tout. Les bruits, les images me reviennent sans arrêt. Je ne suis plus maître de mon corps. Parfois j'entends des voix. (...) J'espère aller mieux bientôt. Mais je ne serai plus jamais le même homme.»

 Les médecins l'ont prévenu: «Ce sera long.»

 

10.Claude-EmmanuelSurvivant de La Bonne Bière

Claude-Emmanuel Triomphe, 5è ans, est resté cloué à son lit d'hôpital pendant six semaines après les attaques terroristes du 13 novembre. Le soir des attaques, il était assis sur la terrasse de La Bonne Bière, un bar situé à proximité de la place de la République. Touché par des tirs de kalachnikov à un pied, une hanche et un bras, il y a frôlé la mort. Dans Le Monde, il raconte «l'après» et l'interminable attente avant de pouvoir retrouver une vie normale: 

«Le nerf sciatique endommagé par une balle a dû être suturé. Je ne pouvais rien faire d’autre que parler, me laver le haut du corps et me raser. [...] Jusque-là, j’avais 53 idées à la minute et j’avais toujours considéré que ce qui se passait dans mon corps n’était pas important.»

Claude-Emmanuel a d'abord refusé l'aide psychologique, puis s'est ravisé:

«Au début, je n’avais aucune image de l’attentat, et je pensais que je n’avais pas besoin de thérapie, puis je me suis aperçu que je pleurais très fréquemment, alors que ça n’avait jamais été mon mode d’expression…»

Pour évoquer «l'après», Claude-Emmanuel parle d'une «seconde vie». Mais il ignore encore de quoi celle-ci sera faite. En attendant d'y voir plus clair, il consigne ses impressions et ses progrès dans un carnet. Plus tard, il aimerait en tirer «un livre».

 

11.ChrisSurvivant de La Bonne Bière

Le 13 novembre, Chris Dalton, 26 ans, venait d'arriver à Paris en provenance de Prague. C'était son tout premier séjour dans la capitale. Alors qu'il cherchait un «endroit sympa» pour dîner, il croise Claude-Emmanuel (voir le témoignage ci-dessus) près de la place de la République. Ce dernier lui suggère d'abord Le Carillon, avant de finalement l'accompagner à La Bonne Bière pour discuter des Balkans. Une région où Chris a vécu et où Claude-Emmanuel a également séjourné, raconte Le Monde. Ce soir-là, les tirs viendront interrompre leur discussion, tout juste entamée. 

«On avait à peine ouvert la carte. [...] Du verre et du bois volaient partout, j’avançais à tâtons, les yeux fermés, je sentais la chaleur des balles qui me frôlaient, mais je n’ai pas compris tout de suite que j’étais blessé.»

Des balles lui ont «troué les deux pieds», poursuit Chris. Après un séjour à l'hôpital de quelques semaines, il a tenté de reprendre une vie normale et ses cours d'anglais en ligne. Une volonté mise à mal par les galères administratives auxquelles il doit se confronter: 

«Je suis presque plus traumatisé par les difficultés que je rencontre maintenant que par l’attentat lui-même, confie-t-il. Chaque matin, je donne mes cours en ligne, puis je passe le reste de la journée à m’engueuler avec des gens pour régler des tracasseries administratives.»

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