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Une journée à Calais, entre tensions, rumeurs et ratonnades

Le long de la rocade portuaire, une clôture de métal de quatre mètres de haut a été érigée pour empêcher les migrants de s'introduire dans les camions. Le dispositif sécurisé s'ajoute à la présence accrue des CRS et gendarmes (Illustration: Elisa Perrigueur).

Le long de la rocade portuaire, une clôture de métal de quatre mètres de haut a été érigée pour empêcher les migrants de s'introduire dans les camions. Le dispositif sécurisé s'ajoute à la présence accrue des CRS et gendarmes (Illustration: Elisa Perrigueur).

Des milliers de personnes, fuyant des guerres ou la misère et espérant traverser la Manche, se retrouvent bloquées le long d'une frontière franco-britannique de plus en plus cloisonnée. Reportage sur deux univers qui se font face et se mélangent peu.

9 heures. Café du Minck

Le soleil ne se lève toujours pas derrière les épais nuages. A travers les vitres du chaleureux café du Minck, sur le port de Calais, de violentes rafales secouent les vagues grises. Les ferrys défilent, rejoignant la côte anglaise visible à une trentaine de kilomètres.

Dans cet estaminet historique, les retraités ou pêcheurs fidèles, airs affables, se serrent la main chaque jour. Et le même sujet revient en boucle dans toutes les bouches. Les migrants ou la «pression migratoire», comme disent les médias. Sur le comptoir, d’ailleurs, les journaux locaux, étalés, s’arrachent. Dans la rubrique «Calaisis», des pages entières sont consacrées aux informations autour de la «jungle», ce bidonville aux conditions insalubres où survivent dans la précarité quelque 4.000 à 4.500 personnes.

Ce matin-là, les médias titrent sur un chauffeur routier qui a versé au fossé, perturbé par des migrants dans sa remorque. Au comptoir, un Calaisien fronce les sourcils lorsqu’il évoque ceux que certains ici surnomment encore les «Kosovars». Une référence aux premiers arrivants ayant transité par Calais à la fin des années 1990. Dans la ville de la dentelle, les passages des candidats à l’Angleterre sont ininterrompus depuis cette date.

L’homme ne «reconnaît plus» sa commune. «Ce qui me dérange, ce sont les barbelés, tout ce qui se construit autour du tunnel et de la rocade. On a l’impression d’être enfermés dans notre propre ville.» Ces derniers mois, Eurotunnel, la société européenne qui gère le passage sous la Manche, a déployé des moyens colossaux pour empêcher les passages vers l’Angleterre. Déboisement de soixante hectares, pose de trente kilomètres de clôtures, inondations de terrains... «A quand les crocodiles?», ironise Bernard, un retraité. La société européenne, qui a recensé 62.051 «intrusions» sur son site en 2015, contre 1.509 en 2014, se barricade. Un autre pêcheur s’interroge sur la «venue de François Hollande». Puis analyse de sa voix usée: «Où iront les nouveaux arrivants qui arrivent par la Grèce? Ici, il faut pas se leurrer...» A 11 heures, un afflux soudain dans le café du Minck. C’est l’heure de l’apéro. En fond sonore, une radio locale diffuse des offres d’emplois.

11 heures 30. Zone industrielle des Dunes

A trois kilomètres des chalets blancs alignés sur le sable fin, un autre univers. Dans le secteur, le panorama n’est plus la mer, mais la rocade et ses poids-lourds filant vers le port. En plein coeur de ce trafic, d’une barrière de barbelés et de rangées de gendarmes et de CRS (1.100 effectifs), la «jungle» s’étale. Stéphane* habite l’un des pavillons ouvriers qui bordent le «camp de la Lande». «Avec jardin, piscine, sept chambres, c’était une maison tranquille. Avant», déplore le riverain, attablé dans le bar du quartier. Ce midi, cet employé de l’entreprise de transports maritimes P&O se plaint de «ne pas avoir dormi» à cause «des bagarres», puis de «l’hélico» qui tournoyait. Ce riverain voudrait parfois partir, mais «c’est invendable». Alors, il attend que «l’Etat propose de louer la maison, le temps que "ça" finisse».

Depuis un an, autour du plus grand bidonville de France, les faits de violence sont réels, mais indénombrables. La nuit, surtout, la tension monte entre ces réfugiés, à bout, et les CRS qui ont ordre d’empêcher toute intrusion sur la rocade ou vers le port, souvent à coups de lacrymos. «On a tous un coeur, on ne souhaite vraiment pas être à leur place, mais là, ce n’est pas tenable. Certains sont agressifs, ne respectent rien», estime Stéphane.

4.500

Le nombre de réfugiés
dans la «Jungle»,
selon l'estimation
du parquet de Boulogne

Lorsqu’il a vu, à la télévision nationale, les images de deux Calaisiens proches de groupes d’extrême droite, lors d’une manifestation de soutien aux migrants, le 23 janvier, Stéphane a pensé: «Là, c’est no limit Devant leur maison, l’un d’eux avait brandi un fusil face au cortège. Stéphane «les comprend». Il est énervé. Sa colère est parfois alimentée par des rumeurs. Des images détournées, des fausses informations sur le campement sont véhiculées, parfois instrumentalisées par la fachosphère sur les réseaux sociaux: attentat dans la jungle la nuit des attentats à Paris, le 13 novembre, pillage du magasin Décathlon aux abords du camp du Basroch à Grande-Synthe…

Stéphane, lui, en est sûr, il l’a vu sur le net, «dans la jungle», où il est allé «une fois», les réfugiés ne sont pas 4.500 (estimation du parquet de Boulogne), «mais 8.000 ou 9.000». «J’ai appelé l’adjoint au maire [Natacha Bouchart, LR], on nous dit qu’on va vider la jungle, qu’ils ne seront plus que 2.000. Je n’y crois pas. Il faut un camp de rétention fermé, où on les empêche de sortir.» Stéphane s’emballe: «Il faudrait aussi traquer les passeurs. Avant, on les voyait ici avec leurs grosses Mercedes, des Albanais surtout.» Le parquet a démantelé 28 filières d’immigration irrégulière en 2015 dans la région. «Ils se font plus discrets mais sont toujours là.» Le Calaisien, qui avait voté écolo «jusqu’ici», a choisi le FN aux régionales, «pour qu’on nous entende». Autour du billard, au centre du bar, point de rendez-vous des routiers, les visages sont graves. «La ville nous manipule et rien ne change», conclut le client, fataliste. «Il faut faire venir l’armée.»

15 heures. La «jungle» ou camp de «la Lande»

Sur le sentier qui longe l’immense bidonville, les silhouettes vêtues de sombre se protègent du crachin saisonnier. Des hommes sillonnent entre les amas de tentes bâchées et cabanes en bois. Les femmes et enfants sont presque invisibles dans le centre d’accueil Jules-Ferry, au bout de «la Lande». Derrière un haut grillage, les ombres des CRS et les gyrophares bleus des policiers surplombent la «jungle».

Ahmad, un Afghan d’une vingtaine d’années, originaire d’un village proche de Jalalabad, forme un cercle avec d’autres jeunes originaires de son pays. L’un d’un entre eux exhibe sa cheville gonflée et son oeil rougi, l’autre son poignet cassé. D’autres exhibent des certificats médicaux dont ils ne comprennent toujours pas le sens. «CRS», résume un Afghan au regard impavide. Ce sigle est le «mot» français qu’il connaît le mieux. «Depuis mi-janvier, c’est pire, les courses poursuites avec les policiers sont encore plus tendues, raconte Ahmad. Mais maintenant, des gens se font aussi agresser dans la rue, la nuit, par des groupes inconnus.» La semaine précédente, trois Syriens ont été agressés dans le centre-ville. Benoît, un bénévole, assure que c’est désormais «tous les soirs».

A l’intérieur de «la Lande», les récits d’agressions circulent, de disparitions aussi, parfois sans qu’il soit possible de vérifier. Sur les sites extrémistes et racistes relayés sur Facebook dont l’Afghan Ahmad a entendu parler, certains appellent à des «descentes», à «des créations de milices». Le 6 février, des membres de la branche «Pegida France» ont manifesté dans une atmosphère pesante à Calais malgré l’interdiction du ministère de l’Intérieur, lors d'un défilé marqué par l'arrestation du général Piquemal. Leurs messages: «Calais aux Calaisiens», «On est chez nous», «Dehors les migrants»...

Dans la «Jungle», le 6 février 2016. PHILIPPE HUGUEN/AFP.

Aussi, pour ces Afghans lassés et méfiants, l’autre côté de la Manche signifiera «la fin de l’enfer». «Là-bas, je pourrai trouver du travail, j’aurai un hébergement. Le pays accepte facilement les demandes d’asile». Selon Eurostat, sur le troisième trimestre de l’année 2015, alors que 25,69% des demandes d’asile statuées en première instance font l’objet d’une réponse positive en France, c’est le cas de 37,23% d’entre elles au Royaume-Uni. Un chiffre néanmoins inférieur à la moyenne de l’UE (48,34%). Qu’importe, Ahmad, sans emploi, veut un avenir. Arrivé il y a cinq mois, il tente le tout pour le tout pour rejoindre son «Eldorado», qui pourtant ne semble pas non plus vouloir de lui et de ses compagnons d’infortune. Ahmad ne l’a pas su mais, le 30 janvier, des extrémistes, dont des partisans d’une organisation néonazie, ont défilé à Douvres, en face des côtes calaisiennes, vociférant contre la «menace» migratoire.

«Avant, j’essayais chaque jour de monter dans un camion, n’importe lequel. Maintenant, deux fois par semaine.» La frustration d’Ahmad grandit. Le tunnel sous la Manche est devenu un «bunker» infranchissable. Seul un Soudanais, érigé en héros dans la Lande, a miraculeusement réussi à franchir à pied le tunnel. Ils sont plus nombreux à trouver la mort. Le 24 janvier, la Grande-Bretagne a rapporté le décès par étouffement d’un adolescent de 15 ans: caché dans un camion, Masud Naveed voulait rejoindre sa famille au Royaume-Uni. 

Parfois, de faux espoirs achèvent d’engendrer la désillusion chez ces exilés, comme le 25 décembre dernier. Ce jour-là, des milliers d’individus ont cheminé vers le site d’Eurotunnel, à une douzaine de kilomètres du camp, pour se retrouver bloqués devant les grilles. Tous y croyaient: un train, disait-t-on, avait été exceptionnellement mis «à disposition» des migrants pour passer la Manche. «La fausse idée a circulé dans le camp, on leur a dit qu’il fallait aller "s’inscrire" à Eurotunnel», raconte Philippe Wannesson, animateur du blog d’information Passeurs d’hospitalité, alors présent sur place. «Ce genre de rumeurs peut paraître délirante, mais ces derniers mois, avec les ouvertures ou fermetures aux frontières des Balkans, on peut comprendre qu’elles aient pris, ajoute-t-il. Il y a la nécessité psychologique pour eux de garder l’espoir qu’un pays veut bien d’eux.»

17 heures. Hangar de l’Auberge des migrants

Sur le mur du vaste hangar, une carte dessinée à la main représente la «jungle» et localise les «quartiers», erythréen, afghan, kurde, soudanais… qui la composent. Des dizaines de volontaires motivés s’activent dans ce lieu situé sur une route isolée, à quelques kilomètres du camp de la «Lande». Sur fond de musique pop anglaise, ils rangent des denrées sur des présentoirs. Des haricots rouges en boîte aux pots en verre de sauce barbecue, une mosaïque de dons alimentaires s’accumule. Des vêtements, aussi.

Hettie, une Britannique, montre du doigt une petite nuisette et une robe de soirée rose. «Oui, tout n’est pas toujours adapté à la situation, admet-t-elle. On refourgue tout ça aux boutiques vintages et on réutilise l’argent pour le camp.» Cette ancienne de l’organisation caritative Save the Children estime que ce qu’elle réalise aujourd’hui «a un sens». «Il faut aider ces gens abandonnés, leur parler, les déstresser, surtout les enfants», clame-t-elle. Comme cette jeune femme, venue il y a quatre mois du Royaume-Uni, les Britanniques sont majoritaires dans la «jungle». Souvent, disent-ils, poussés par une «mauvaise conscience» due à la politique de leur pays sur l’immigration. «Notre gouvernement a créé ce camp», dénonce Hettie.

La solidarité, indéniable, autour de la la «Lande» semble être le seul aspect encourageant de cette tragédie. Sylvain de Saturne, membre charismatique de l’association, analyse: «Pour tant de personnes mis ensemble dans une telle merde, il n’y a pas encore eu de gros clash, cela s’explique par la mosaïque de communautés qui y vivent, sans qu’aucune ne soit majoritaire. Et aussi, il faut l’avouer, par le travail des assos.» Cours de théâtre, école laïque, restaurants, des projets naissent, donnant un brin d’humanité à ce lieu indigne. Mais malgré l’entrain des bénévoles, l’inquiétude est réelle face à la situation humanitaire désastreuse. À une quarantaine de kilomètres de là, à Grande-Synthe, un autre camp est né. Une nouvelle «jungle», honteuse elle aussi. Médecins sans Frontières y a investi deux millions d’euros. L’Etat ne soutient pas le projet. 

* — Le prénom a été changé Retourner à l'article

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