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Le manga français peut-il sortir de sa niche?

Les Français ont tendance à décréter qu’un manga ne peut être dessiné que par un Japonais | vasse nicolas,antoine via Flickr CC License by

Les Français ont tendance à décréter qu’un manga ne peut être dessiné que par un Japonais | vasse nicolas,antoine via Flickr CC License by

Pas assez authentique pour les puristes du manga japonais, trop japonais pour les fans de BD francobelge, le manga français peine à se faire une place dans le paysage littéraire.

C’est un peu le vilain petit canard de la bande dessinée. Plus de trente ans après l’arrivée du manga en France, et malgré le succès de quelques pionniers, les mangas dessinés par des Français (appelés global manga ou manfra) restent une niche éditoriale relativement impopulaire auprès du grand public. Ironique, dans un pays fou de BD qui constitue le deuxième marché mondial du manga.

Il y a bien quelques signes encourageants comme Lastman, de Bastien Vivès, ou le succès des éditions Ankama. Mais comment expliquer cette marginalité? D’abord par l’immaturité d’un genre encore jeune, selon Ahmed Agne, fondateur des éditions Ki-Oon: «Il y a dix ans, lorsqu’on a lancé la maison, il y avait déjà énormément d’auteurs et de propositions de projets. Des artistes influencés par Tsukasa Hojo, Akira Toriyama… Mais ils produisaient quelque chose de plus proche du fanzine que de la véritable création.» Il y a aussi l’argument économique, selon lequel «il est plus cher et plus risqué pour un éditeur de produire une œuvre française à partir de rien et de la lancer, par rapport à un simple achat de licence à l’étranger», ajoute l’éditeur. D’où la réticence des éditeurs à tenter leur chance.

Un «racisme de la BD»

Ce qui plombe l’envol du manfra, c’est aussi et surtout la fâcheuse tendance des Français à décréter qu’un manga ne peut être dessiné que par un Japonais. Reno Lemaire, que l’on peut raisonnablement considérer comme le premier mangaka français à succès avec Dreamland, publié depuis 2006 chez Pika, se souvient de ses premières années dans le métier. «Je n’ai pas rencontré de difficultés quand je suis allé démarcher les éditeurs. Mais une fois que j’ai été publié, j’ai vu que beaucoup de gens n’avaient pas les codes, raconte le dessinateur originaire de Montpellier. J’avais des critiques de lecteurs et d’auteurs à Angoulême: “Pourquoi ce format? Pourquoi un sens japonais de lecture?...” J’ai eu droit à ça pendant un ou deux ans après la sortie de Dreamland. J’avais le cul entre deux chaises: d’un côté les amateurs francobelges, de l’autre les puristes du manga japonais.»

À nous, les éditeurs, de trouver les NTM et IAM du manga français

Ahmed Agne, fondateur des éditions Ki-Oon

Une sorte de «racisme de la BD» qu’Ahmed Agne s’explique facilement: «C’est toujours le cas quand on essaie de se prévaloir d’un art né dans un autre pays. Les mangakas chinois et coréens publiés au Japon ont souffert avant nous. C’était pareil avec l’arrivée du hip-hop en France, les premiers rappeurs français ont beaucoup été critiqués avant l’arrivée de groupes comme NTM et IAM. À nous, les éditeurs, de trouver les NTM et IAM du manga français.»

Les choses ont bien changé depuis la démocratisation du manga japonais dans les années 2000 et son accession au sommet des ventes. Dreamland fête cette année ses dix ans de publication, City Hall, de Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre, connaît un succès considérable, et Radiant, shônen fantasy de Tony Valente, est même édité au pays du Soleil-Levant. Des firmes comme Ankama ont bâti leur empire sur cette double culture francojaponaise. Ki-Oon a même lancé son premier concours-tremplin en 2015, afin de débusquer la prochaine star du manfra. «Il y a une évolution, une digestion des codes graphiques. De plus en plus de maturité artistique, scénaristique, estime Ahmed Agne. On est passé par une phase d’admiration mais on a franchi un cap; à présent, les Français sont capables de raconter leurs propres histoires. On s’en est rendu compte lors du tremplin.» Cette première édition-test a connu un tel succès que l’éditeur compte la pérenniser.

«Comprendre l’esprit japonais»

De plus en plus de jeunes Français se dirigent vers le manga. Conséquence logique, l’ouverture en septembre 2015 du premier Master de formation aux métiers du manga de l’animation, la Human Academy. Un établissement doublement symbolique, puisque fondé par des Japonais et basé à Angoulême, la Mecque de la bande dessinée hexagonale.

«La Human Academy est une école très établie au Japon [où il existe plusieurs Human Academy, dont la première a ouvert il y a vingt ans; NDLR]. Deux diplômés de l’école qui vivent en France ont compris qu’il y a un fort intérêt pour le manga ici. Ils ont fait une étude de marché et vu que c’était un secteur porteur», explique Caroline Parsons, directrice de l’école. Une friche si prometteuse que la Human Acamedy sera bientôt concurrencée par l’École internationale du manga et de l’animation (EIMA), dont l’ouverture à Toulouse est prévue pour septembre 2016.

À la Human Academy, à Angoulême, sont enseignés le dessin, le japonais et les métiers du graphisme et du jeu vidéo (image d’illustration) | Peter Lindberg via Flickr CC License by

La première promotion, composée de vingt étudiants âgés de 18 à 30 ans, devrait doubler son effectif 2016. Y est enseigné le dessin, bien sûr, mais aussi la langue japonaise ainsi que les métiers du graphisme et du jeu vidéo. Des stages pratiques au sein de maisons d’éditions ou de studios sont également prévus, en France comme au Japon. «Il y a quelque chose de clairement paradoxal dans le regard du public français. Il y a toujours cette question d’authenticité. Les maisons d’édition disent que le public manga, en France, ne consomme que ce qui est japonais. C’est un des buts de l’école: comprendre l’esprit japonais», affirme Caroline Parsons.

Laboratoire français

L’autre objectif majeur de l’école est probablement le plus ardu: former la toute première génération de mangakas post-Club Dorothée, et préparer ces jeunes à une insertion professionnelle difficile: «Une partie du programme est fondée sur l’entrepreneuriat. On apprend à nos élèves comment amener une œuvre à être éditée. C’est une industrie naissante, il faut qu’ils aient cette connaissance, cette compréhension du marché.» Un avantage manifeste pour ces mangakas en devenir, par rapport à leurs aînés autodidactes.

Maturité artistique, nouvelles structures de formation… Le manga français semble bel et bien en passe de s’émanciper. Mais d’ici à ce qu’il devienne plus qu’une niche, il y a encore du travail. «Ce n’est pas encore un créneau viable. On compte les auteurs sur les doigts d’une main. On dira que les Français ont digéré les codes du manga japonais lorsque, sur cinquante titres édités, il y aura dix succès de fou», assène Reno Lemaire, l’auteur de Dreamland.

L’enjeu est d’autant plus crucial que la France, premier pays du manga après le Japon, tient une place bien particulière aux yeux des Nippons. Au sein d’un genre encore très autocentré, le manfra pourrait amener un sang neuf bienvenu. «Le marché français est très scruté par les Japonais, parce qu’on suit leurs tendances sans forcément les imiter, analyse Ahmed Agne, des éditions Ki-Oon. Ils nous voient comme une sorte de laboratoire. Ce n’est pas un hasard si Shueisha et Shogakukan ont racheté les éditions Kazé il y a quelques années. Les Japonais savent que le renouvellement du manga viendra peut-être de l’étranger.» Et ont donc tout intérêt à ce que l’élève dépasse le maître.

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