Les inégalités sociales de santé débutent dès le plus jeune âge

30% des enfants d’ouvriers ont au moins une carie à l’âge de 6 ans contre seulement 8% des enfants de cadres | Christiaan Triebert via Flickr CC License by

30% des enfants d’ouvriers ont au moins une carie à l’âge de 6 ans contre seulement 8% des enfants de cadres | Christiaan Triebert via Flickr CC License by

Bien avant la naissance, il existe déjà des inégalités de santé en lien avec la situation sociale des parents.

Parler d’inégalités sociales, c’est reconnaître qu’une partie des écarts observés en matière de santé ne provient pas de causes naturelles mais de l’influence d’un certain nombre de facteurs économiques et sociaux, tels que les revenus, les modes de vie ou encore l’accès aux soins. Ces différences ont été largement étudiées à l’âge adulte, mais elles s’observent aussi dès le plus jeune âge. L’enfance constitue à ce titre une période particulière en fait de santé, dans la mesure où un grand nombre d’habitudes y sont acquises mais aussi en raison des risques sur le long terme des problèmes de santé des enfants.

Grossesses défavorisées

Bien avant la naissance, il existe déjà des inégalités en lien avec la situation sociale des parents et en particulier de la mère, notamment dans la manière dont se déroule la grossesse. Les femmes les moins diplômées, comme celles ayant de faibles ressources, effectuent moins de consultations prénatales que les autres femmes. Ainsi, 20% des femmes ayant un niveau d’étude s’arrêtant au primaire effectuent moins de sept visites prénatales, nombre d’examens fixés par la réglementation, contre 5% de celles qui ont atteint un niveau d’études supérieur au baccalauréat. Elles ont également un moins bon suivi échographique. Les femmes les plus défavorisées sont aussi plus nombreuses à être hospitalisées pendant la grossesse, signe de problèmes de santé plus fréquents.

Les femmes qui renoncent pour des raisons financières à des consultations ou des examens pendant leur grossesse vivent plus fréquemment dans un contexte social difficile: outre un plus bas niveau d’études, elles habitent plus souvent seules et sont plus souvent de nationalité étrangère. Le fait que la grossesse des femmes de milieu défavorisé soit généralement moins suivie est d’autant plus problématique que plusieurs facteurs de risques pour la santé de l’enfant et celle de sa mère sont plus importants chez elles, comme les conditions de travail difficiles, la consommation de tabac ou encore les grossesses précoces.

Bébés prématurés

Ces inégalités perdurent autour de la naissance. Le taux de prématurité des femmes ayant de faibles ressources est plus élevé. Les bébés de faible poids à la naissance, qui ont de plus grands risques de mortalité et de maladies, sont aussi plus fréquents dans les milieux défavorisés. En effet, si la mortalité des enfants a fortement baissé en France au cours du XXe siècle et avec elle les inégalités sociales des enfants devant la mort, la mortalité infantile reste liée aux caractéristiques des parents. Elle apparaît ainsi plus forte pour les enfants dont la mère a moins de 20 ans ou dont le père est ouvrier.

Les naissances d’enfants de petit poids sont deux fois plus élevées dans les départements et régions d’outre-mer qu’en métropole

Ces inégalités sont par ailleurs plus importantes dans certaines zones géographiques, les départements et régions d’outre-mer (Drom) étant particulièrement touchés en raison notamment de conditions socioéconomiques plus défavorables. La surveillance prénatale est moins régulière et les taux de prématurité sont deux fois plus élevés dans les Drom qu’en métropole, comme les naissances d’enfants de petit poids.

Surcharge pondérale

Les inégalités présentes à la naissance se creusent durant l’enfance. L’enquête sur la santé de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), qui est réalisée en grande section de maternelle à l’occasion du bilan obligatoire, montre particulièrement bien les fortes inégalités sociales entre enfants avant l’entrée à l’école élémentaire. Ainsi, à l’âge de 6 ans, les enfants ayant un père ouvrier sont 16% à présenter une surcharge pondérale, contre 7% pour ceux ayant un père cadre.

Les enfants d’ouvriers sont quatre fois plus touchés par l’obésité que les enfants de cadres. Ce fort gradient social se retrouve selon le secteur de l’école fréquenté, lui-même segmenté socialement. Les enfants de 6 ans scolarisés dans une école publique située en zone d’éducation prioritaire (ZEP) sont 16% à être en surpoids, contre 12% dans une école publique hors ZEP et 8% dans le privé.

Ces écarts sont liés aux niveaux de revenu mais reflètent aussi des différences d’habitudes de vie (alimentation, sédentarité) déjà marquées à cet âge. Ainsi, les jours avec école, plus de la moitié des enfants d’ouvriers en grande section de maternelle passent au moins une heure devant un écran contre un quart des enfants de cadres. Ils sont également presque quatre fois plus nombreux à consommer quotidiennement des boissons sucrées (31 contre 8%).

Caries non soignées

De fortes disparités apparaissent aussi en ce qui concerne la santé buccodentaire. Ainsi, 30% des enfants d’ouvriers ont au moins une carie à l’âge de 6 ans contre seulement 8% des enfants de cadres. Ils consultent également moins, ce qui se traduit par un repérage plus tardif des caries. Lors de l’examen du bilan de 6 ans, les enfants d’ouvriers sont 24% à avoir des dents cariées non soignées contre 4% des enfants de cadres.

Ces différences peuvent s’expliquer par le coût de ces soins mais aussi les habitudes (hygiène buccodentaire, alimentation…) et représentations (crainte du dentiste, intérêt de soigner des dents non définitives…) liées au milieu socioculturel. Mais les élèves de milieux les moins aisés ne sont pas toujours les plus défavorisés en matière de santé. Ainsi, les couvertures vaccinales sont systématiquement plus élevées en ZEP pour les vaccinations contre la rougeole et l’hépatite B. Cette situation peut notamment s’expliquer par le recours plus fréquent en ZEP aux services de protection maternelle et infantile (PMI), très impliqués dans le suivi de la couverture vaccinale, mais aussi par la défiance moins forte des milieux populaires à l’égard de la vaccination.

Les inégalités sociales de santé chez l’enfant soulèvent ainsi des questions spécifiques. Tout d’abord, parce que ces inégalités, échappant à toute logique de responsabilité individuelle, peuvent sembler encore plus intolérables que chez l’adulte. De plus, les facteurs professionnels, essentiels dans bon nombre de cas chez les adultes, ne jouent pas à cet âge. Les inégalités chez les enfants témoignent donc de l’importance des facteurs économiques (coût des soins, budget alimentaire…) et sociologiques (modes de vie, représentations…). Elles rappellent ainsi que les inégalités de santé sont inextricablement liées à l’ensemble des autres inégalités sociales, notamment celles relatives aux conditions de vie et à la précarité.

The Conversation

 

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