Les primaires, ou l'art de choisir le bon cheval

Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et François Fillon lors d'un meeting à La Baule, le 5 septembre 2015. AFP PHOTO / JEAN-SEBASTIEN EVRARD

Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et François Fillon lors d'un meeting à La Baule, le 5 septembre 2015. AFP PHOTO / JEAN-SEBASTIEN EVRARD

Comme la primaire socialiste de 2011, celle de la droite risque d'être très marquée par les logiques d'opinion et un corps électoral très différent de la moyenne.

Tandis que les gauches ne savent trop comment se dépatouiller de cet exercice démocratique, la «primaire» de droite est plutôt bien partie. Dans un camp très désireux de reconquérir l'Elysée après le quinquennat de François Hollande, cette compétition suscite un vif et compréhensible intérêt. La première vaste enquête du baromètre présidentiel Ipsos-Cevipof-Le Monde trouve 7% d'électeurs se disant «certains d'aller voter» à la primaire de la droite, ce qui représenterait environ 3 millions d'électeurs.

La primaire organisée par Les Républicains serait alors un succès même si l'on peut parier qu'elle attirera au final moins d'électeurs que celle organisée par le Parti socialiste en 2011: 2,7 millions d'électeurs au premier tour et 2,9 au second. La culture partisane et la propension à afficher son orientation politique sont sans doute toujours plus fortes à gauche qu'à droite.

La prime au présumé gagnant

Toujours est-il que la primaire de droite millésime 2016 ressemble à plus d'un titre à la primaire de gauche cru 2011. Dans les deux cas, la volonté de se débarrasser d'un président sortant détesté, et d'empêcher sa réélection, mobilise le camp adverse. Et, hier comme aujourd'hui, cette mobilisation dans la perspective de la «primaire» profite d'abord à celui des candidats potentiels qui semble offrir les meilleures garanties de victoire finale à l'élection présidentielle.

Cette prime au présumé gagnant est même plus forte cette année à droite qu'il y a cinq ans à gauche. Il faut dire que les différences de fond entre les postulants estampillés LR sont encore plus faibles que celles qui séparaient les candidats du PS d'alors.

La primaire socialiste de 2011 avait offert à l'électorat de gauche un menu relativement diversifié: Manuel Valls campait déjà clairement à droite de son camp, Arnaud Montebourg posait en chantre de la «démondialisation» tandis que François Hollande et Martine Aubry cultivaient de subtiles divergences. Au demeurant, ces variations idéologiques avaient finalement peu pesé au regard de l'assurance d'une victoire sur Nicolas Sarkozy que le candidat Hollande semblait le mieux à même de promettre.

Choix du style et de la performance

Dans la droite d'aujourd'hui, le consensus est très fort sur le fond entre les rivaux de la primaire. François Fillon, Alain Juppé, Bruno Le Maire et Nicolas Sarkozy sont d'accord sur l'essentiel même si chacun met l'accent sur une thématique particulière. Les électeurs seront d'abord conviés à arbitrer entre des styles et des manières de pratiquer la politique.

Dans ces conditions, l'opportunisme consubstantiel à l'exercice des primaires sera encore plus prégnant. Et c'est l'expérimenté Juppé, au centre de gravité des droites et du centre mais aussi capable d'être le candidat commun de LR, de l'UDI et du MoDem, qui en profitera naturellement.

Sa bonne position dans le baromètre Ipsos pour la primaire (44% des intentions de vote contre 32% à Sarkozy) compte, de ce point de vue, moins que la performance qui lui est attribuée au premier tour de la présidentielle, par comparaison avec celle de ses rivaux. Juppé arriverait nettement en tête avec 31% des intentions de vote là où Sarkozy serait au coude à coude avec Hollande (21% contre 20%) et où Fillon ferait encore moins bien (19% contre 20% au président sortant).

Autrement dit, d'après cette enquête, une candidature Juppé garantirait la qualification pour le second tour contre Marine Le Pen (et consécutivement la victoire finale) alors que les candidatures Fillon et Sarkozy exposeraient au risque de l'élimination (et, par voie de conséquence, à la réélection du président sortant).

Bien entendu, la signification de ces enquêtes préélectorales, si loin du scrutin, est fort contestable. Il n'en demeure pas moins –et c'est le jeu obligé des primaires– que ces sondages servent d'indicateurs précieux pour les électeurs. Hollande en avait profité en 2011, Juppé s'apprête à en faire autant aujourd'hui.

La loi du noyau électoral

L'ancien Premier ministre de Jacques Chirac sera encore avantagé par le profil probable des électeurs de la primaire de novembre 2016. L'enquête Ipsos nous indique qu'elle a toutes les chances d'attirer un électorat âgé et aisé, a priori enclin à voir d'un œil favorable une paisible présidence Juppé.

La primaire à droite va attirer un électorat âgé et aisé qui voit d'un œil favorable une paisible présidence Juppé

Pas moins de 43% des hypothétiques participants à cette primaire ont 65 ans et plus (contre 23% dans la population française). Les retraités représenteraient la moitié de ce corps électoral (contre le tiers dans la population). Et les revenus supérieurs à 3.500 euros constitueraient 40% des votants (contre 26%).

Il est certes peu surprenant que l'électorat de droite soit moins jeune et moins pauvre que la moyenne des citoyens. Mais il est dans la nature des primaires –celle du PS avait déjà donné lieu à de sérieuses distorsions sociologiques– de mobiliser un noyau électoral potentiellement caricatural.

L'arbitrage des rivalités politiques par la primaire est certes plus «démocratique» que celui des seuls militants d'un parti. Il l'est toutefois moins que l'arbitrage effectué par l'électorat au premier tour de l'élection présidentielle –scrutin toujours affecté d'un fort taux de participation. On a fini par l'oublier, mais c'est ce premier tournoi élyséen qui servait autrefois à sélectionner le finaliste de la droite et celui de la gauche. Mais cela, c'était avant que la puissance électorale du FN ne trouble cette bipolarisation.

L'impossible primaire de gauche

A gauche, l'hypothèse d'une primaire demeure elle hautement problématique. Jean-Luc Mélenchon a réitéré son opposition à une compétition dépourvue de contour politique précis avec des arguments de poids. Il ne veut pas être pris dans une logique de PMU où les électeurs cherchent surtout à «jouer le mieux placé». Il en a tiré les conséquences en annonçant, sans plus attendre, sa propre candidature à l'élection présidentielle.

Le président Hollande et le PS sont tout autant opposés à une «primaire de toute la gauche», même si les dirigeants socialistes font mine de l'envisager favorablement en la sachant irréalisable. Une porte-parole du PS s'est même pris les pieds dans le tapis de cette hypocrisie avant que Jean-Christophe Cambadélis ne confirme qu'il n'envisageait pas de primaire sans Mélenchon.

Pendant ce temps, les initiateurs de «notre primaire» continuent leur œuvre. Leurs initiatives rencontrent un joli succès médiatique mais ne suscitent pas, au regard de celui-ci, un engouement populaire extraordinaire: leurs compteurs en sont à quelques 78.000 signatures sur un objectif de 150.000. Quant à la «primaire de gauche», qui entend organiser cette consultation en se passant du PS, elle n'a pour l'heure recueilli que 8,5% des 200.000 euros qu'elle espère rassembler.

Tout cela n'ébranlera pas la détermination de Hollande et de Mélenchon de croiser à nouveau le fer en 2017. Une gauche en morceaux laissera ainsi, selon l'hypothèse aujourd'hui la plus probable, la droite choisir tranquillement en son sein le futur président de la République.

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