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Comment le «Einstein du Sexe» a permis de sauver le premier film LGBT

Un étudiant allemand et un  nazi SA dans la bibliothèque du Dr. Magnus Hirschfeld en 1933 | Via Wiki Commons CC License by

Un étudiant allemand et un nazi SA dans la bibliothèque du Dr. Magnus Hirschfeld en 1933 | Via Wiki Commons CC License by

Du moins ce qu'il en reste aujourd'hui. Une version restaurée de «Différent des autres» sera présentée ce mois-ci au Festival de Berlin grâce aux archives de Magnus Hirschfeld.

Le premier film LGBT jamais tourné sortit à Berlin peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale et il disparut presque intégralement. Film muet parlant d’amour, de trahison, d’art et de suicide, Différent des autres affirmait clairement que l’homosexualité était naturelle et que le seul problème des relations entre deux hommes était les lois qui les criminalisaient. Coécrit par un sexologue et un producteur de films, il fut très populaire, mais se retrouva interdit de tous les cinémas d’Allemagne un an seulement après sa sortie, en 1919.

Les 30 à 40 copies originales du film qui étaient encore en circulation lorsque le parti nazi prit le pouvoir ont aujourd’hui disparu. Un film tel que celui-ci ne pouvait être que voué à la destruction. Les images originales ne survécurent que par le fait du hasard. Après la censure de la première version du film, l’un des coauteurs, le sexologue Magnus Hirschfeld, en prit quarante minutes, qu’il incorpora à un autre film, dont une copie finit par atterrir dans les archives russes, où elle resta intacte des décennies durant.

Ne reste que des copies à trous

Ces dernières années, des archivistes de l’université de Californie UCLA ont tenté de combiner ces extraits du film avec des photos provenant de la propre collection de Hirschfeld, ainsi que d’autres images du film, dans le but de créer une version aussi fidèle que possible à l’œuvre d’origine. Cette version du film sera diffusée en avant-première au Festival international du film de Berlin, durant ce mois de février, donnant au public une occasion de voir la version de Différent des autres la plus proche de l’original depuis la Seconde Guerre mondiale.

Aucune copie du film entier n’ayant jamais été retrouvée, les versions actuelles doivent remplir les trous avec des photos et des sous-titres. L’une des particularités les plus surprenantes du film sauvé est l’apparition de Hirschfeld en personne, avec ses lunettes ovales et son épaisse moustache aux pointes relevées. Il est aujourd’hui moins connu de par le monde que le sexologue Alfred Kinsey, mais Hirschfeld fut en son temps considéré comme le «Einstein du sexe», un scientifique pionnier dont les idées sur la sexualité étaient résolument nouvelles (il a aussi été représenté dans la deuxième saison de la série américaine Transparent sous les traits de l’acteur Bradley Whitford, qui joue Josh Lyman dans À la Maison-Blanche.)

Homosexualité innée

L’institut de sexologie de Hirschfeld ouvrit ses portes à Berlin en 1919. Néanmoins, ses idées, révolutionnaires pour l’époque, remontent à bien plus loin, en l’occurrence aux années 1890, époque à laquelle il avança que la sexualité pouvait se répartir sur une échelle de «stades intermédiaires» et que l’homosexualité était innée.

Depuis les années 1890, Hirschfeld plaidait pour la suppression du Paragraphe 175, loi allemande criminalisant les actes homosexuels

Différent des autres fut conçu durant une période incroyablement libre de la culture allemande. À la fin de l’année 1918, le gouvernement avait levé toutes les censures sur les livres et les films. Et Richard Oswald, l’autre coproducteur du film avec Hirschfeld, voulait en profiter. Ayant trouvé le succès avec des films didactiques traitant de réalités sexuelles comme la syphilis ou les avortements clandestins, il avait proposé à Hirschfeld de collaborer.

Les deux auteurs parvinrent à ce que leur film soit autant un exposé scientifique sur la sexualité que l’histoire de Paul Körner, un violoniste à succès joué par Conrad Veidt, l’un des plus célèbres acteurs allemands de l’époque. Körner et son étudiant, Kurt Sivers, tombent amoureux, mais leur relation est gâchée par un maître chanteur et Sivers s’enfuit.

Désespéré, Körner se souvient de la manière dont il a dû toute sa vie vivre avec et cacher sa sexualité, avant que Hirschfeld ne lui apprenne à l’accepter. Au milieu du film, alors que Körner tente d’expliquer à la sœur de Sivers pourquoi il ne peut l’aimer, il l’emmène à une conférence donnée par Hirschfeld, qui explique sa théorie sur la sexualité. Lorsque le maître chanteur est finalement arrêté et poursuivi en justice, le secret de la sexualité de Körner est révélé, et même s’il ne reçoit qu’une peine légère pour son homosexualité, sa vie professionnelle est ruinée et il finit par se suicider.


Une affiche du film de 1919 (Photo: Wikimedia)

Dès 1920, «le fossile d'une époque passée»

Ce scénario était en rapport direct avec les préoccupations de Hirschfeld. Depuis les années 1890, il plaidait pour la suppression du Paragraphe 175, loi allemande criminalisant les actes homosexuels. Son argument était que la loi était plus utile aux maîtres chanteurs qu’à la suppression de l’homosexualité. Il était aussi profondément troublé par l’importance du taux de suicide dans la communauté homosexuelle. Il écrivit à ce propos un jour que l’une des plus grandes satisfactions de sa vie était d’avoir pu empêcher au moins quelques personnes de mettre fin à leurs jours.

Dès 1919, cependant, Hirschfeld était déjà, d’une certaine façon, démodé. «Un avant-gardiste de la Belle époque», que les autres prétendants au titre de leader du mouvement pour les droits des homosexuels considéraient comme «le fossile d’une époque passée», comme l’écrit James Steakley, un universitaire qui étudie l’histoire des homosexuels en Allemagne au XXe siècle. Pourtant, si l’histoire était bien issue d’une période d’avant-guerre, le film n’en était pas moins une œuvre révolutionnaire. Lorsqu’il sortit en mai 1919, jamais rien de si tolérant et positif n’avait jamais été montré sur pellicule auparavant.

Très vite, la censure

Là où le film était distribué, il remplissait les salles. Néanmoins, dans certaines régions d’Allemagne, les projections furent presque immédiatement interdites, ou réservées à des spectateurs de plus de 20 ans. Après quelques mois, Hirschfeld et Oswald décidèrent d’organiser des projections spéciales pour les hommes politiques, mais il ne rencontrèrent pas un grand succès. L’opposition au film (et à d’autres tournés dans cette période très libre) était si forte que, dès 1920, le parlement avait réinstauré la censure. Différent des autres fut rapidement interdit –notamment suite aux recommandations des concurrents de Hirschfeld, qui prétendaient pouvoir guérir l’homosexualité par l’hypnose, ce que le film dépeignait comme une ruse inefficace.

Nous avons à peu près la moitié du film, peut-être légèrement plus. C’est tout ce qu’il reste. On a cherché dans le monde entier, mais, pour l’instant, personne n’a jamais trouvé rien de plus

Horak

Hirschfeld avait encore le droit de projeter le film dans son propre institut, mais il souhaitait toucher un public plus large. Durant les années qui suivirent, il tenta de remanier le film afin d’échapper à la censure et, durant une période très brève, en 1927, il y parvint. Son film Les Lois de l’amour était un projet éducatif combinant scènes de sexe dans le monde animal dignes de David Attenborough et extraits de Différent des autres.

Le film fut projeté dans les cinémas durant une semaine seulement et il reçut de mauvaises critiques avant d’être définitivement retiré des salles. Une version de ce film parvint néanmoins en Russie, où il resta à l’abri, oublié de tous, durant des décennies.

Images de la collection de Hirschfeld (Photo: Wellcome Images/Wikimedia)

Munich, Moscou, Los Angeles…

Durant les dernières décennies du XXe siècle, la copie la plus vue du film était une version de vingt-quatre minutes seulement, qui avait été montée en 1928 afin d’échapper à la censure. En 2004, cependant, le musée du film de Munich retrouva le film dans les archives et en monta une version restaurée. «La version de Munich était une grande avancée», affirme Steakley, qui traduisit le texte pour la version anglaise.

C’est aussi elle qui a servi de base au découpage du nouveau film. Jan-Christopher Horak, aujourd’hui directeur des archives cinématographiques et télévisuelles de l’UCLA, avait supervisé cette première restauration. Et lorsqu’il vint en Californie, il commença à travailler avec Outfest (une organisation de Los Angeles faisant la promotion de films LGBT) sur une nouvelle version, élaborée à partir du même film des archives de Moscou.

«Nous avons à peu près la moitié du film, peut-être légèrement plus, explique Horak. C’est tout ce qu’il reste. On a cherché dans le monde entier, mais, pour l’instant, personne n’a jamais trouvé rien de plus. On n’a trouvé aucune affiche dans d’autres pays. Nous avons de la chance d’avoir au moins ce matériel.»

À Berlin, une version inédite

La version qui sera diffusée en avant-première lors du festival du film de Berlin comporte néanmoins quelques améliorations par rapport à la version allemande de 2004. Horak affirme qu’un «très, très long synopsis du film» découvert dans les archives de la censure leur a donné des indices supplémentaires sur la manière dont fonctionnait le scénario et dont il fallait ordonner les extraits subsistants. La dernière version présente aussi des photos inédites du film, tirées notamment de magazines de cinéma de l’époque, dont une photo additionnelle des funérailles de Körner.

On ne peut affirmer qu’il s’agissait vraiment des images utilisées dans le film, mais c’est possible

Horak

Le changement le plus important, cependant, est sans doute la conférence donnée par Hirschfeld. Dans le film, il présentait ses propres diapositives à propos de la sexualité humaine, notamment de personnes dans des relations gays et lesbiennes, ainsi que des personnes transgenres et transsexuelles. Dans la nouvelle version, ces diapositives proviennent de son histoire de la sexualité en quatre volumes, avec notamment des sélections provenant de ses propres archives photographiques et des photos qui étaient jadis accrochées aux murs de son institut de sexologie.

«On ne peut affirmer qu’il s’agissait vraiment des images utilisées dans le film, affirme Horak, mais c’est possible.»

Compte tenu des informations dont nous disposons aujourd’hui, c’est sans doute la meilleure version du film qu’il ait jamais été possible de réaliser. À moins, bien sûr, qu’il existe une version plus proche de l’original, cachée quelque part dans le monde…

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