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«Homeland», au cœur du chaos irakien

«Avant la chute» I Nour Films

«Avant la chute» I Nour Films

En peu de plus de cinq heures, le documentaire d'Abbas Fahdel, divisé en deux volets, plonge le spectateur dans les mois qui ont précédé puis ont suivi la guerre d'Irak en 2003.

Des oncles, des cousins, un frère, des voisins. Ils font des blagues, se chicanent, discutent de l’actualité, des problèmes du quotidien. La maison est comme ci, les chaise de jardin comme ça, voilà la marque de la voiture, tiens les habits de la cousine, la coiffure de la mémé, la coupe de la moustache de l’oncle… La famille de province vient en visite, plus tard on ira à son tour. Un film de famille. Mais il y a un compte à rebours. Une catastrophe annoncée, inéluctable.


On ne sait pas quand exactement, bientôt, il y aura la guerre. Les Américains vont attaquer. Dans le doute, on panique un peu, on plaisante un peu. On existe. Les destructions, les morts, les pénuries, l’humiliation de l’occupation étrangère sont programmées, mais aussi peut-être, sans doute, la fin de la si longue et si atroce dictature de Saddam Hussein.

Dans les têtes

Les ravages de la guerre, la promesse de la démocratie, à ce moment ce sont des abstractions, et elles sont incommensurables les unes aux autres.

Dans sa famille de la classe moyenne à Bagdad, Abbas Fahdel enregistre tout cela, les mots, les gestes, les visages. On dirait qu’il n’éteint jamais sa caméra, et tout semble matière à tourner pour lui, les détails, les moments où il ne se passe rien –d’ailleurs, il ne se passe à peu près rien de significatif. Ou ce qui se passe est dans les têtes.

Nour Films

Dans les têtes de ces gens dont nous, spectateurs, sommes amenés à partager l’intimité et qui se représentent comme ils peuvent ce qui va s’abattre sur leur pays, sur leur existence, tout en essayant aussi de penser à autre chose autant que faire se peut.

Et dans nos têtes à nous, nous qui ne sommes pas Irakiens, nous qui n’avons pas vécu de guerre, mais qui savons d’un tout autre savoir ce qui va se passer, dans les jours qui suivent ces quelques semaines de février-mars 2003 auxquelles sont consacrées les premières 160 minutes du film, qui en constitue la première partie de Homeland: «Avant la chute».

À l'ombre de la guerre

Abbas Fahdel revendique vigoureusement la nécessité de cette durée, on n’est pas obligé d’y souscrire. Ce n’est pas seulement une question de longueur de l’ensemble, mais surtout de sentiment que les prises de vue suivent au fil de l’eau des événements de tous les jours, que les situations sont a priori tenues pour intéressantes puisque dans l’ombre portée de la guerre qui vient,  que ces personnages pour lesquels le réalisateur a de l’affection (ce sont les membres de sa famille) sont nécessairement capables de susciter l’intérêt de qui les regarde sur un écran. Ce qui est loin d’être si évident.

La situation où se trouvent ceux que filme Fahdel est évidemment dramatique, cela ne suffit pas à faire de chaque prise un plan de cinéma, de chaque protagoniste un personnage –on songe à de nombreuses reprises en regardant le film que la question du personnage n’est pas moins présente dans le documentaire que dans la fiction, que ce serait même peut-être plutôt l’inverse.

Le temps de la violence

De Wiseman à Lanzmann, du Sokourov des Voix spirituelles au Wang Bing d’À l’Ouest des rails ou au récent Death in the Land of the Encantos de Lav Diaz, on connaît les vertus du long cours documentaire. Elles sont nombreuses et très variées, elles ne sont  jamais acquises d’avance. Quel que soit l’intérêt du sujet et la sincérité de celui qui filme, elles ne s’affirment que cadre après cadre, coupe après coupe. Sinon, la souplesse de la caméra numérique se transforme aisément en piège.

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La durée de la première partie a aussi pour effet, peut-être pour raison, de faire pendant à celle de la seconde, les 2h54 de «Après la bataille». Nous voici dans les semaines, puis les mois qui suivent l’attaque de la coalition, Bagdad est tombé, l’Irak est vaincu, Saddam est en fuite. Un épouvantable désordre règne dans la ville, livrée aux pillards, aux contrôles et parfois aux exactions de l’armée américaine, aux attentats menés par des groupes encore obscurs, à la pénurie d’eau, d’électricité, de nourriture, de médicaments. Dans la maison de sa famille et en accompagnant ses membres en ville, Abbas Fahdel recueille une succession de notations sur le vif, qui composent peu à peu le sentiment d’un terrifiant chaos.

Écoutant les gens dans la rue, plus tard sollicitant les témoignages de victimes  de la situation, croisant des témoignages des horreurs sans nombre perpétrées par la police de Saddam et dont on peut désormais parler et le récit de violences souvent absurdes commises par les troupes d’occupation, suivant toujours simultanément le sort de la cousine qui passe ses examens à la fac ou les jeux des tout petits dans le jardin, le montage de cette deuxième partie réussit cette fois un assemblage en accord avec le merdier infernal dont il témoigne.

Trouble intime

Il montre à la fois des gens «vivants quand même», la famille et l’entourage proche, et des «survivants», victimes plus directement frappées par l’attaque américaine et ses suites ou par les séquelles de la terreur baassiste qui a décimé des familles entières, dans un état de dénument et de désespoir extrêmes. Ce processus, qui est la réussite majeure du film, se fait grâce à un twist, où le réalisateur quitte le seul genre du home-movie pour y mêler des éléments de reportage, allant recueillir des témoignages dans divers quartiers de Bagdad.

Figure très présente, le neveu du réalisateur, Haidar, 11 ans, une gouaille de Gavroche et un regard très affuté sur ce qui se passe, apparaît peu à peu comme l’épicentre de cette tornade de ruines, de soucis de tous les jours, de morts violentes au coin de la rue. Jusqu’à ce que claque un coup de feu de plus.

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L’embardée tragique sur laquelle s’interrompt le film laisse un sentiment terrible, et qui rétrospectivement se diffuse sur tout le film. Non qu’il ait manqué d’horreur, mais la manière dont celle-ci affecte directement, intimement le réalisateur et le spectateur, qui s’est naturellement lié d’empathie pour le garçon, recèle une troublante puissance. Le monde des vivants et celui des survivant entre brutalement, et in extremis, en collision.

Cette fin vient comme secouer à nouveau le déluge d’informations, de sensations, d’émotions qui se sont entrecroisées durant ces presque trois heures. Faire un film sur le chaos exige-t-il de faire un film chaotique? Sûrement pas toujours. Et pour être juste, cette approche n’aide guère à penser ce qui va advenir après, et participer de la situation actuelle au Moyen-Orient, au-delà du très clair diagnostic: les Américains ont flanqué un foutoir atroce dans la région en attaquant l’Irak en 2003, et nous, mais d’abord eux, les habitants de la région, n’ont pas fini d’en payer les conséquences.

En outre, cette déferlante hétéroclite de tracas et d’abominations captée à hauteur de familiarité donne assurément un sentiment singulier, à défaut d’une compréhension plus précise de ce qui s’est passé alors, et depuis, a fortiori de ce qui se passe maintenant. Un sentiment de quoi? Un sentiment très fort, et assez rare, un sentiment que tendent à détruire les médias ou les films de fiction: simplement le sentiment très clair et très puissant d’appartenir au même monde que ces gens. C’est beaucoup.

Homeland: Irak année zéro

d’Abbas Fahdel. En deux parties: «Avant la chute»/«Après la bataille». Durée : 5h34. Sortie le 10 février

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