Partager cet article

Dans le sport, il faut faire comme si le hasard n'existait pas

MARTIN BERNETTI/AFP.

MARTIN BERNETTI/AFP.

Lors des compétitions, le rôle de l’entraîneur consiste à maîtriser les moindres détails qui vont rendre possible la performance sportive: la notion de hasard, souvent maquillée sous le mot «réussite», y est quasiment taboue.

Euro 1968. Stade San Paolo, à Naples. Devant son public, l’Italie tente d’arracher une place en finale de la compétition. Après 120 minutes de jeu face à l’URSS, les deux équipes n’ont pas réussi à se départager: 0-0. La séance de tirs au but n’existe pas encore, mais il faut bien qualifier quelqu’un. Ce ne sera pas le plus fort mais le plus chanceux: le règlement prévoit un tirage au sort. L’arbitre de la rencontre joue le match à pile ou face dans les vestiaires. Le capitaine italien Giacinto Facchetti désigne le bon côté de la pièce. La formation transalpine va remporter le premier (et jusqu’ici unique) Euro de son histoire. Le hasard a pris le pas sur toutes les stratégies, tous les calculs, tous les gestes conscients et inconscients des joueurs, tous les paramètres sportifs.

Presque cinquante ans plus tard, le tirage au sort n’a presque plus droit de vie ou de mort sur le travail d’un entraîneur, à l’exception notable des cas d’égalité extrêmes au premier tour. A l’ère du sport ultra-professionnalisé, le coach a pour mission de réunir, jusqu’au moindre détail, les conditions de la performance et de la victoire. Technique, physique, tactique, psychologie, nutrition, logistique: plus aucun domaine ne tolère l’à-peu-près. Les entraîneurs sont les premiers à le répéter dans leur discours public: «Les détails ont fait la différence.» Ces détails, faut-il comprendre, ils les avaient anticipés.

Pourtant, l’imprévisible se produit régulièrement. Des matches gagnés sont perdus à cause d’une décision arbitrale. Le ballon déjà dans le but –le stade était debout, frémissant– est retoqué par le poteau. L’ovale rebondit dans les bras de l’adversaire. La balle de tennis heurte la bande du filet, hésite et retombe du mauvais côté. Le nouveau sélectionneur du XV de France, Guy Novès, expliquait au magasine So Foot, en 2015: «Dans ma carrière, j’ai gagné des matches avec de la réussite. J’en ai aussi perdu par manque de réussite…»

Appelez-le réussite, chance, coup de pouce du destin, tous ces mots traduisent une réalité que les entraîneurs ne sauraient voir: ce facteur difficilement maîtrisable, et encore moins quantifiable, qui remet en cause ce qu’ils peuvent savoir de la science du jeu et qui s’appelle le hasard. L’imprévu et l’accidentel sont même au coeur des émotions qui rendent le sport si désiré par les foules.

Les entraîneurs sont moins romantiques. Gérard Houllier, ancien sélectionneur de l’équipe de France de football (1992-1993), se réfugie derrière une citation d’un des meilleurs golfeurs de l’histoire, Gary Player, pour réfuter au hasard la place qu'il prétend occuper dans l’épopée sportive. «Plus je m’entraîne et plus j’ai de la chance», avait répondu le champion sud-africain à une question sur sa supposée chance. Georges Deniau, ex-coach de Roger Federer en Coupe Davis, cite la maxime de Voltaire, philosophe de la liberté et de la justice: «Il n’y a point de hasard.» Le penseur du XVIIIe siècle ajoutait: «Tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance.» Voltaire était coach sportif sans le savoir.

Travailler pour oublier

Le travail est tout ce qu’un entraîneur peut proposer pour concrétiser son déni de hasard. «Je pense que la part de hasard se réduit avec la qualité de la préparation et du travail que vous fournissez auparavant», explique Gérard Houllier, qui a récemment publié son autobiographie Je ne marcherai jamais seul aux Editions Hugo Sport. Olivier Malcor, qui a entraîné notamment Michaël Llodra et Julien Benneteau sur le circuit du tennis pro, ne dit pas autre chose quand il évoque «la constance» des entraînements comme facteur capable de «gommer le hasard». Répéter les gammes réduit l’incertitude, nous dit-il en substance.

Si vous battez un joueur beaucoup plus fort, ce n’est pas
un hasard

Georges Deniau, ancien coach de Roger Federer en Coupe Davis

Le meilleur moyen de conjurer le sort, c’est aussi de minimiser son rôle quand son existence est admise. Le hasard n’a qu’une influence à la marge, enchaîne Olivier Malcor. «Une fois de temps en temps, la bascule d’une faute d’arbitrage peut jouer sur la performance le jour même, mais si on regarde sur une saison ou sur une carrière, il n’y a pas de place au hasard.»

Pas de place au hasard, jamais: Georges Deniau va encore plus loin. Ce que les paresseux appellent hasard sont, à ses yeux, des probabilités. «Il y a des coups et des phases de jeu que le joueur a un certain pourcentage de chance de réussir. Dans le sport, le hasard n’existe pas. Vous ne pouvez pas battre un joueur qui est vraiment beaucoup plus fort que vous. Et si vous le battez, ce n’est pas un hasard c’est parce que ce jour-là, avec ces conditions, le joueur le moins fort s’est donné plus de pourcentage de chance de gagner que son adversaire.»

Accepter de ne pas tout contrôler

Hasard ou non, il existe une partie du sport que Malcor qualifie «d'invisible». Il faut faire avec, reconnaît Gérard Houllier: «Parmi tous les ingrédients de la réussite, il faut prendre en compte le fait que la chance en fasse partie.» A l’heure où les entraîneurs «essaient de maîtriser tous les paramètres qui sont quantifiables» (Malcor), certains de ces paramètres continuent de leur échapper. Le joueur sur le terrain reste le seul capable de réagir à certains imprévus, quand le coach, lui, est confiné dans sa zone technique. Dans le tennis, il est même privé du droit à la communication avec son protégé au moment du match, à l’exception des matches par équipe.

Mais l’entraîneur n’est pas le genre de personnage à accepter son impuissance sans une forme de réaction. A défaut de verrouiller l’ensemble des situations possibles, il peut apprendre à ses joueurs comment les gérer. «Le discours que vous tenez consiste à dire qu’il y a des facteurs, quelquefois, que l’on ne maîtrise pas, poursuit Gérard Houllier. Le tout est de savoir comment ils vont réagir. Autrement dit, la seule chose que vous pouvez dire aux joueurs, c’est qu’on ne peut pas contrôler certains événements ou certaines situations, mais qu’on peut contrôler la manière dont on va les gérer, ou au moins, faire en sorte que ça ne nous affecte pas. Par exemple, si le penalty pour votre équipe est frappé sur la barre et que, sur la contre-attaque, l’équipe adverse marque, c’est quelque chose que l’on ne peut pas contrôler. En revanche, vous pouvez contrôler la manière dont vous allez réagir dans les minutes qui vont suivre, dans le temps qui vous est encore imparti.»

«Préparer les improvisations»

La mission insoluble de l’entraîneur, Pierre Villepreux, ancien sélectionneur du XV de France, la résume ainsi: «Le hasard faisant partie du jeu, il faut tout mettre en oeuvre pour qu’il soit maitrisé.» «On ne gère pas les aléas, on gère la manière dont on y réagit», abonde Gérard Houllier. L’ex-entraîneur de Lyon et Liverpool lâche: «Vous préparez les improvisations.» C’est-à-dire un plan A si tout se passe bien, un plan B si un joueur prend un carton rouge sur une erreur d’interprétation, un plan C si l’équipe prend un but casquette dans les première minutes de jeu. Et s’il n’y a pas de plan D, l’entraîneur doit apprendre aux joueurs à ne pas se sentir submergés par une situation inconnue. «Il y a toujours une part d’aléatoire dans le sport mais la vraie question, c’est de savoir comment la gérer», confirme Olivier Malcor.

On ne gère pas les aléas, on gère
la manière
dont on y réagit

Gérard Houllier, ancien sélectionneur
de l'équipe de France de football

Pierre Villepreux, peu adepte d’une vision faisant de l'entraîneur un despote vers lequel tout remonte, affirme que le meilleur sportif est celui qui sait s’adapter à tout et qui aura été préparé à le faire: «Le sport est fait d’incertitude, donc d’adaptation. Le joueur doit être capable de ne pas rester dans une conformité. Il doit être capable de faire face au hasard, au désordre, à l’incertitude.»

Les plus grands enchaînements du sport sont dus, enchaîne Villepreux, à ces moments de chaos, quand plus rien ne se passe selon la tactique ou les schémas de jeu élaborés par l’entraîneur. «Les grandes actions de jeu sont souvent issues de l’erreur adverse et la capacité de l’équipe à se servir des aléas du jeu pour réussir à les contrer.»

Afin que le «sport ne devienne pas une loterie», selon l’expression de Gérard Houllier, «apprendre à utiliser l’incertitude» est une vertu cardinale du coaching, retient Pierre Villepreux. Encore faut-il que le règlement laisse une place à ces belles paroles. Les joueurs soviétiques, en 1968, ont pris acte de la décision du hasard. Pleurer, tout casser ou insulter l’univers étaient les seules réactions possibles à l’aléa.

Retrouvez l'ensemble de notre dossier réussite, avec notre partenaire Question(s) de chance.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte