Fifa: le cheikh Salman, candidat des «non-alignés»

Salman Bin Ibrahim al-Khalifa, le 31 janvier 2016 à Doha. Karim JAAFAR/AFP.

Salman Bin Ibrahim al-Khalifa, le 31 janvier 2016 à Doha. Karim JAAFAR/AFP.

Le président de la confédération asiatique de football fait figure de favori pour la présidence de la Fifa après avoir reçu le soutien du continent africain. Une alliance qui prend ses racines dans les années 1960.

Avec sa position de président de la confédération asiatique de football (AFC), forte de 46 membres, le Bahreïnien Salman Bin Ibrahim al-Khalifa était déjà l'un des favoris dans la course à la présidence de la Fifa, l'organisation reine du football mondial. Mais le soutien que lui a récemment apporté la confédération africaine de football (CAF) semble encore lui faire franchir un nouveau pas vers le pouvoir. La CAF était depuis de longs mois la cible des différents candidats: avec ses 54 membres, elle représente plus du quart des suffrages, chacune des 209 fédérations ayant droit à une voix.

Le soutien de l'Afrique au cheikh Salman était quasiment acquis depuis le 15 janvier et la signature d'un protocole d'entente entre la CAF et son voisin asiatique. Dans la dépêche annonçant cet événement, l'Agence sénégalaise de presse évoquait alors le renouvellement d'un accord «signé dans les années 1960 mais presque tombé en désuétude». Cet accord était intimement lié à l'émancipation progressive des pays des deux continents durant cette période, qui avait grandement participé de la constitution du mouvement des «non-alignés». Une époque où les fédérations sportives africaines et asiatiques se formaient à peine, associant des pays qui venaient de gagner leur indépendance et commençaient à rencontrer leurs anciens «grands frères» dans les institutions footballistiques.

«Politisation de la CAF»

Si le but du protocole d'entente est, dans les faits, de «stimuler les discussions» entre les deux confédérations dans un but de développement conjoint, en se concentrant «sur les affaires d'intérêt commun», un tel accord correspond également à «une espèce d'entente pour que la Fifa n'ait plus un tropisme européen ou occidental», selon Carole Gomez, chercheuse à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Un tropisme déjà bien installé dans les années 60.

Dès mai 1954, l'AFC est la deuxième confédération continentale de football à voir le jour –contrairement aux idées reçues, c'est le continent sud-américain qui a été le premier à former une association de ses fédérations, en 1916, tandis que l'Europe vient compléter le podium un mois après son voisin asiatique, en juin 1954. L'Afrique suit en 1957, avec seulement quatre fédérations fondatrices (Égypte, Soudan, Éthiopie et Afrique du Sud), nombre vite appelé à croître avec l'indépendance, en 1960, des territoires français d'Afrique équatoriale et d'Afrique occidentale.

Parallèlement, l'élection de l'Anglais Stanley Rous à la tête de la Fifa, en 1961, provoque une crise entre cette dernière et les pays émergents du football. «À l'époque, Stanley Rous est effrayé par le degré de politisation de la CAF, les pouvoirs politiques des pays africains étant en relation étroite avec leurs fédérations sportives lors de cette période (et même maintenant, jugent certains observateurs), raconte l'historien Paul Dietschy, coauteur du livre L'Afrique et la planète football. La confédération asiatique entretient d'ailleurs de bien meilleures relations avec la Fifa que la CAF, car de nombreuses anciennes colonies anglaises composant l'AFC ont de bons rapports avec Rous».

Un temps condescendants, les dirigeants européens deviennent craintifs suite à l'afflux de nouvelles nations. Gustav Weiderkehr, président de l'UEFA de 1962 à 1972, va même jusqu'à déclarer que la situation au sein de la Fifa est «quelque peu dangereuse» du fait de la mise en minorité progressive des fédérations européennes.

Alliance du Mondial 1966

L'hostilité entre les deux parties atteint son paroxysme lors des qualifications pour la Coupe du monde 1966. Dix places sont attribuées aux pays européens et quatre aux pays sud-américains (même si deux places sont automatiquement données à l'Angleterre, pays organisateur, et au Brésil, champion en titre) mais seulement une est réservée à la zone Afrique-Asie-Océanie.

Devant cette répartition asymétrique, la CAF ne tarde pas à contre-attaquer, comme l'explique Paul Darby dans son ouvrage Africa, Football and Fifa: Politics, Colonialism and Resistance. Lors d'un rassemblement au Caire, en 1964, la confédération annonce son intention de retirer toutes les fédérations africaines de la compétition, dans l'objectif de «faire du championnat du monde une vraie manifestation mondiale, loin de toute exclusion». La décision est motivée en coulisses par Kwame Nkrumah, président du Ghana de 1960 à 1966 et chantre du panafricanisme. Les pays africains sont très rapidement rejoints par certains de leurs voisins asiatiques, arguant «qu'en tant que Coupe du monde, la compétition devrait représenter le monde et pas seulement l'Europe et l'Amérique du Sud». Dix-huit équipes boycottent le Mondial, laissant la Corée du Nord et l'Australie s'affronter pour la seule place en lice, ce qui aboutira à une qualification historique des Nord-Coréens (et un parcours rocambolesque qui se terminera en quarts de finale contre le Portugal d'Eusebio).

Au lieu de prendre acte du mécontentement des deux confédérations, la FIFA répond au boycott en imposant une amende de 5.000 francs suisses à chacune des fédérations s'étant retirée. La contestation et le poids financier qu'une telle amende représente sur des associations naissantes font finalement descendre le prix à 1.000 francs suisses. Mais l'antipathie demeure, comme le raconte Paul Darby dans son ouvrage:

«La Fifa a adopté une attitude implacable contre les associations africaines et ses décisions ressemblent à des méthodes d'intimidation et de répression visant à décourager d'autres impulsions similaires, déclare à l'époque Ydnekatchew Tessema, un des cofondateurs de la confédération africaine et vice-président de celle-ci. De notre avis, les associations nationales africaines qui, en dépit de l'injustice flagrante qui les conduit à abandonner les qualifications à la Coupe du monde, se sont soumises sportivement aux réglementations en vigueur, de manière à consolider l'autorité morale de la Fifa, méritent vraiment un geste de respect plutôt qu'une amende.»

«Après 1966, il y a une sorte de coalition d'intérêts entre les dirigeants de la CAF et de l'AFC pour obtenir plus de places pour la Coupe du monde», détaille Paul Dietschy. Chacune des deux confédérations finit par obtenir un ticket pour le Mondial suivant, au Mexique. Les pays africains prennent même leur revanche contre Stanley Rous en contribuant grandement à l'élection du Brésilien João Havelange à la présidence de la Fifa, en 1974.

Lors des années 1970, la CAF et l'AFC renforcent leurs relations bilatérales pour avoir davantage droit au chapitre au sein de l'organisation mondiale. Les deux continents mettent en place un comité consultatif afro-asiatique, qui se réunit pour la première fois à Paris en 1977. Des réunions annuelles qui aboutissent à la création de compétitions communes, comme l'intermittente Coupe afro-asiatique des nations ou l'annuelle Coupe afro-asiatique des clubs de football, respectivement à partir de 1985 et 1987.

Des calculs politiques plus complexes

Pour autant, si la décolonisation a une importance dans les mémoires, la réalité des calculs politiques au sein de la Fifa n'en dépend pas entièrement. «Quand on voit l'âge moyen des dirigeants des confédérations, assez élevé, on peut estimer que la décolonisation est un élément à prendre en compte puisqu'elle fait partie de leur histoire, estime Carole Gomez, chargée à l'Iris des questions liées à l’impact du sport sur les relations internationales. Si c'est le point de départ, je ne suis pas sûre que ce soit la finalité, le principal axe de développement. Quand on parle de la Fifa, il faut s'ancrer dans une logique très actuelle, de pouvoirs et de contrôle de terrain.»

Le nouvel objectif des deux confédérations serait surtout d'en finir avec un européocentrisme prégnant et d'éviter l'abandon du principe «une fédération, une voix» pour l'élection à la présidence de la Fifa, qui permet au Timor Oriental (500 licenciés) ou aux Comores (1.100 licenciés) de peser autant que l'Allemagne (6,3 millions de licenciés) ou la Chine (26 millions de joueurs estimés).

«L'idée européenne est qu'il faudrait un nombre de voix relatif au nombre de licenciés et à l'importance de la fédération, résume Paul Dietschy. Si on prend ce point de vue là, cela change la donne. Les footballs normalisés, où les trouve-t-on? En Europe et en Amérique du Sud.»

Avec cette alliance, le cheikh Salman dispose théoriquement d'une centaine de fédérations derrière lui, même si l'Égypte a choisi le Prince Ali, qui avait critiqué une tentative «de mettre en place un vote en bloc» lors de l'annonce de l'accord, et que le Soudan du Sud soutient l'Italien Gianni Infantino –le président de la Fédération libérienne affirme même que la moitié des fédérations africaines ne suivront pas le mot d'ordre. Salman partira donc favori le 26 février, malgré une image entachée par son rôle dans la répression de la révolte au Bahreïn en 2011, et des aspirations des confédérations bien loin de celles des supporters. En football non plus, la décolonisation n'a pas abouti à la transparence.

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