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Vous êtes une super maman? Bravo, mais on s'en fout

Sur Instagram, le hashtag #motherhoodchallenge a été utilisé des milliers de fois.

Sur Instagram, le hashtag #motherhoodchallenge a été utilisé des milliers de fois.

C'est le nouveau défi à la mode sur les réseaux sociaux: afficher les signes de sa maternité et taguer les copines. Mais le Motherhood challenge n'est pas du goût de tout le monde.

Il nous pendait au nez ce «Motherhood challenge». Un énième défi selfie qui, cette fois, ne consiste pas à se prendre en photo sans maquillage pour lutter contre le cancer (ne cherchez pas le rapport, y en a pas) ou le visage barbouillé de rouge à lèvres pour inciter les femmes à faire des frottis (toujours pas de rapport). Le Motherhood challenge ne s'est d'ailleurs même pas embarrassé d'une vague caution humanitaire. La grande cause, c'est la maternité. En pratique, il s'agit purement et simplement de publier sur Facebook, Instagram ou Twitter, une photo symbolisant son statut de mère et de taguer une ou plusieurs personnes dont on estime qu'elles méritent elles aussi le label «super maman», pour les inciter à faire de même.

Le plus souvent, les nombreuses mères qui se sont prêtées au jeu ont posté des clichés de la plante des pieds de leur enfant, de leur tribu tout entière en cas de famille nombreuse ou encore des photos de leur grossesse, parfois assortie de la mention «You complete me».

 


La distribution de bons points

Ce n'est pas la première fois que des femmes sont invitées collectivement à documenter leur vie sur internet, ou en tout cas, un de ses pans. En 2015, la redactrice en chef du magazine américain Real Simple les incitait à publier sous le hashtag #WomenIRL des clichés de leur vie quotidienne. Ce sont surtout des mères de familles qui avaient répondu à l'appel, avec force photos d'enfant qui braillent, de vaisselle qui s'entasse, et d'objets brisés par des petites mains.

Donner la vie ne vous propulse pas automatiquement au-dessus des femmes sans enfants

Alice Judge-Talbot

Régulièrement, des mères défient les conditions d'utilisation d'Instagram en nourrissant le #Breastfeedingchallenge de photos d'elles en train d'allaiter au sein leur bébé.

Mais à l'inverse de ces inititaves sympathiques et surtout inoffensives, le Motherhood challenge a crispé de nombreuses personnes. Et pour cause, il ne s'agit ni d'un véritable challenge, ni d'une cause à défendre, ni même d'un simple jeu rigolo, mais d'une distribution de bons points entre bonnes mères autoproclamées. Avec à la clé, une couche de plus sur le syndrome de la glorification des mères de famille et l'idée sous-jacente que les femmes qui ont eu des enfants seraient nécessairement supérieures aux nullipares.

C'est ce qu'ont dénoncé de nombreuses journalistes anglosaxonnes, parfois elles-même mamans. Ainsi, sur le Telegraph, la journaliste Alice Judge-Talbot, mère de deux enfants, porte un jugement très critique sur ce qu'elle qualifie de «dernière manière d'amener les femmes à se sentir nulles si leur vie n'est pas ce qu'elle devrait être»:

«Mes enfants sont les deux personnes les plus adorables de la planète. J'adore être leur mère chaque jour. Mais je récuse tout ce qui fait des mères une sorte de divinité. Or, c'est exactement ce que prône le Motherhood challenge. (...) Si vous êtes mère, vous serez naturellement fière de vos enfants, et vous serez une super maman 90% du temps. Mais donner la vie ne vous propulse pas automatiquement au-dessus des femmes sans enfants.»

«Le plus beau rôle de leur vie»

Car, de manère insidieuse, ce challenge survalorise la maternité et entérine l'idée que la complétude et l'accomplissement passent par le fait d'être mère. Ce qui avalise la phrase inlassablement râbachée par les stars qui jurent la main sur leur cœur que «le plus beau rôle de leur vie, c'est celui maman». Comme si avant d'être mères, elles n'étaient que des femmes et citoyennes de seconde zone, en attente de l'adoubement que leur procurera necessairement la maternité. 

Il sous-entend qu'être mère est un exploit, que chaque enfant est autant de galons à arborer fièrement et que la maternité, placée au cœur de tout, suffit à définir ce que l'on est: «maman avant tout». C'est, d'après Flic Everett qui se montre très agacée sur le Guardian, ce qui amène certaines femmes à «mentionner leur fierté d'être maman sur leur bio Twitter» ou le fait qu'elles sont «mompreneurs». Ce qui fait également écho à  cette incompréhensible mode des sweat-shirts «maman poule».

Le fait de de taguer celles que tu imagines être “de supers mamans” est aussi offensant que si l'on désignait ceux qu'on imagine être de bons coups au lit

Flic Everett

La journaliste souligne d'ailleurs un autre effet néfaste du Motherhood challenge: la création d'un club de «supers mamans» dont chaque membre va décrèter unilatéralement qui mérite ou non d'être intronisé «bonne mère»:

«En réalité, le fait de de taguer celles que tu imagines être “de supers mamans est aussi offensant que si l'on désignait ceux qu'on imagine être de bons coups au lit. Comment savez vous qu'elles le sont? Et comment celles qui n'ont pas été taguées sont-elles censées le prendre?»

Celles qui ont effectivement vu leurs amies taguées les unes après les autres sans être elles-même invitées à participer ne peuvent en effet qu'imaginer qu'elles ne disposent pas de tous les pré-requis pour être intronisées dans le club des supers mamans, et que leurs amies, virtuelles ou IRL, ne les jugent pas assez méritantes.

Un défi exclusif

Pour les femmes qui n'ont pas d'enfant, par choix ou non, le Motherhood challenge est encore plus cruellement ostracisant. Sur le site de la BBC, une femme qui se dit sans enfant «moins par choix qu'à causes de certaines circonstances» pointe le fait que le challenge laisse les femmes sans enfant sur le côté.

«Si vous lancez une campagne ou un challenge, il doit être inclusif. Or celui-ci divise encore les femmes. Car dès que vous mettez le mot “mère, vous excluez une femme sur cinq.»

Elle confie que sur le site internet qui regroupe des hommes et des femmes qui n'ont pas d'enfants pour des raisons médicales et malgré leur souhait, et qu'elle a elle-même crée, «les gens ont été dévastés par ce challenge».

Car quoi de plus odieux, pour les couples qui espérent avoir des enfants, mais qui n'y parviennent pas pour diverses raisons, que de se voir ainsi éclaboussés par le bonheur brandi en étendard par celles qui y sont parvenues?

«Personne ne pense à ce que ça peut faire de ne pas être taguée par une amie, qu'on soit maman ou non, ni à ce que ressentent, parmi ces amis Facebook, celles qui n'ont pas d'enfants, en voyant leur timeline encore plus submergé de photos mignonnes d'enfants et de mamans que d'habitude», déplore la créatrice d'un réseau de soutien pour les femmes sans enfants sur Mashable.


Le «nonMotherhood challenge»

Mais ce Motherhood challenge peut aussi largement irriter ceux et celles qui n'ont pas d'enfant par choix. Et ce même s'ils ont l'habitude de voir leur décision perpétuellement remise en cause. Dans Et toi quand est-ce que tu t'y mets, Veronique Cazot avait parfaitement décrit quels reproches étaient faits aux «no kids»:

«Les filles sont conditionnées dès le plus jeune âge à devenir mère. C’est la fin heureuse de tous les contes de fée.(...) Toute la société est construite sur ce modèle unique. C’est le seul qu’elle reconnaît et qu’elle avantage moralement et socialement. Une femme normale veut FORCÉMENT des enfants. Sinon, c’est qu’elle a FORCÉMENT un problème.»

Car c'est un choix particulièrement critiqué quand il concerne les femmes, alors même que 6,3% d'hommes ne veulent pas d'enfants (contre 4,3% des femmes, en France). En 2014, une étude de l'Ined avait mis à jour les préjugés et les injonctions qui pèsent sur les sans enfants. Aux États-Unis, les célébrités femmes sans enfants sont dans le meilleur des cas regardées avec commisération.

Ainsi, le Motherhood challenge est encore une nouvelle façon de regarder les «no kids» de haut et de leur susurrer qu'elles devraient cesser d'être des monstres d'égoisme et se laiser tenter par la parentalité.

La glorification de la figure de la mère sacrificelle se fait régulièrement au détriment des pères

Une injonction à laquelle la comédienne Ellie Taylor a judicieusement répliqué avec le «nonMotherhood challenge» et cinq photos d'elle «qui la rendent heureuse de ne pas être mère»:

 

Non-Motherhood Challenge: I was nominated by myself to post five pictures that make me happy to be a non-mother. Such special memories.

Posté par Ellie Taylor sur lundi 1 février 2016


Et les pères, alors?

Je précise, par ailleurs, que même si telle n'était absolument pas mon intention, l'article dans lequel j'écrivais que les parents sont davantage débordés que les personnes sans enfants et que ces derniers devraient s'en réjouir, a été perçu comme un énième jugement porté sur les «no kids». Si je continue de penser que oui, hors exceptions, les parents disposent de moins de temps pour eux que les adultes sans enfants, j'ai compris que l'énonciation de ce que je considère comme une évidence factuelle a pu légitimement être perçu comme une énième façon de diviser parents et non parents.

Enfin, ce défi stupide laisse sciemment de côté une autre catégorie de la population: les pères, qui ne sont visiblement pas invités à célébrer la paternité de conserve avec ces dames. Une mise à l'écart qui n'a malheureusement rien d'inédit dans la mesure où la glorification de la figure de la mère sacrificelle se fait régulièrement au détriment des pères. Et où, comme l'écrivait Slate.fr, la publicité, notamment, «place la relation mère-enfant comme l’unique socle d’une éducation réussie et de l’épanouissement de l’enfant».

Pire encore, quand les pères sont invités à se prêter à ce type de jeu, c'est pour jouer au «smelfie challenge»: un concours de photos de mines dégoutés au moment de changer les couches du bébé, accompagnés de la phrase ô combien stupide: «les vrais hommes changent les couches».

Le Motherhood challenge n'aura finalement peut-être qu'un avantage, celui de suggérer que les défis internet, qu'ils consistent à porter sa maternité en étendard, à se verser des seaux d'eau glacée sur la tête, ou à changer une couche sont rarement aussi inoffensifs, bon enfant voire altruistes qu'ils prétendent l'être.

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