L'économie russe en panne d'avenir

À Saint-Petersbourg, le 11 février 2016 I OLGA MALTSEVA / AFP

À Saint-Petersbourg, le 11 février 2016 I OLGA MALTSEVA / AFP

Vladimir Poutine est empêtré dans une récession dont il a la plus grande peine à sortir.

Parmi les causes conjoncturelles du mécontentement actuel des éleveurs français –il en est de plus profondes –, il y a l’arrêt des exportations vers la Russie. Il ne s’agit pas d’un «blocus», comme l’a affirmé dimanche 7 février François Fillon dans l’émission «C politique», mais des mesures de rétorsion décidées par le Kremlin après que des sanctions ont été mises en œuvre par l’Union européenne à la suite de l’annexion de la Crimée et de la guerre dans l’est de l’Ukraine. Ces sanctions ont été renouvelées pour six mois au début de l’année et pourraient donc être levées en juillet si la situation continue de se stabiliser en Ukraine.

Toutefois les autorités russes le reconnaissent elles-mêmes: les sanctions ne jouent qu’un rôle marginal dans les difficultés économiques du pays. Si la Russie est en stagnation depuis plusieurs années et en récession depuis la fin de 2014, les causes doivent être cherchées ailleurs: dans la crise économique globale, la chute des prix du pétrole et le ralentissement de la croissance en Chine. Surtout, le pays éprouve d'importantes difficultés à s'adapter aux exigences d'une économie moderne. La Russie reste une économie de rentier qui repose essentiellement sur l’extraction et l’exportation des hydrocarbures. Elle est marquée par la «malédiction du pétrole». Les matières premières représentent 12% du PIB, 50% des ressources budgétaires et 70% des exportations russes.

Place à la «substitution aux importations»

La baisse du prix du pétrole, divisé par quatre ces dernières années, a frappé de plein fouet une économie peu diversifiée. Lors de la première alerte, en 2009, le mot d’ordre officiel de la politique économique était la «modernisation» afin de réduire la dépendance de la Russie par rapport aux hydrocarbures. Le rebond du prix du baril au second semestre de la même année a tué dans l’œuf ces velléités. D’autant plus que le pouvoir craint qu’une modernisation de l’économie russe ait pour conséquence quasi-inéluctable une libéralisation politique, en tous cas des avancées de l’État de droit.

Dans la crise actuelle, le Kremlin a trouvé un nouveau slogan, la «substitution aux importations», c’est-à-dire le remplacement des produits auparavant achetés à l’étranger par des biens fabriqués en Russie même. Cette nouvelle orientation devait permettre une croissance de l’agriculture et de l’industrie manufacturière. Selon les sources officielles, 90% des médicaments consommés en Russie devraient être produits localement en 2018 et l’industrie de la défense devrait être en mesure de se passer totalement de la technologie occidentale en 2020.

Télévision vs. réfrigérateur

La réalité est différente. Selon l’expression des observateurs russes, «la guerre entre la télévision et le réfrigérateur», commencée du temps de l’Union soviétique, a repris. Ce que le consommateur russe entend à la télévision comme bonnes nouvelles ne correspond pas à ce qu’il voit quand il ouvre son réfrigérateur. La production locale n’est pas en mesure de se substituer aux importations. La quantité est insuffisante et la qualité médiocre. Pour les autorités, les représailles décidées après les sanctions occidentales, devaient avoir une conséquence positive: encourager la production nationale de biens de consommation. En réalité, l’industrie manufacturière a régressé de 3% en 2015 et l’agriculture russe n’a profité que de manière marginale de l’arrêt des importations.

Les salaires vont continuer à baisser, comme les prestations sociales et les investissements (hors dépenses militaires)

La récession devrait se poursuivre cette année, après un recul du PIB de 3,7% en 2015. Le rouble a perdu environ la moitié de sa valeur par rapport au dollar et à l’euro. L’inflation, qui a atteint 15%, a légèrement reculé à 12,9% mais le niveau de vie continue à baisser, avec des salaires en baisse et un chômage en augmentation.

Un futur pas brillant

Le budget de 2016 a été bâti sur un prix du baril de pétrole de 50 dollars –il stagne en réalité autour de 30 dollars. Il sera donc difficile à boucler, avec un déficit qui dépassera 3% du PIB. La dette extérieure reste faible et les réserves en devises permettent à la Russie de tenir plusieurs années, d’autant plus que la balance commerciale reste excédentaire, grâce à une légère augmentation des exportations et surtout à une baisse des importations. Mais les salaires vont continuer à baisser, comme les prestations sociales et les investissements (hors dépenses militaires).

Les grandes sociétés comme Gazprom préfèrent distribuer des dividendes que d’investir dans la diversification. L’État prévoit un programme de privatisation d’entreprises publiques qui ne sont pas considérées comme essentielles à l’intérêt national. Mais les candidats à l’achat de se bousculent pas, étant donné les faiblesses du système bancaire et les craintes des financiers internationaux face à un système judiciaire caractérisé par l’arbitraire politique.

Une opinion inquiète

Le nombre de pauvres augmente, la classe moyenne doit réduire sa consommation de produits étrangers qui étaient très prisés et renoncer à ses voyages à l’étranger. Pourtant la côte de popularité du président Vladimir Poutine reste très élevée –au-dessus de 70%. Le pacte tacite entre le pouvoir et les citoyens –vous ne vous occupez pas de politique et le pouvoir vous assure le bien-être– est malmené. L’opinion est de plus en plus inquiète. En  janvier 54% des Russes interrogés jugeaient que l’économie était en mauvaise état, contre 43% en décembre et 30% en mai 2015. 58% pensent que la situation s’aggrave. Ils n’étaient que 41%, il y a un mois.

Jusqu’à maintenant, ce pessimisme n’a pas eu de traduction politique. L’opposition a été muselée et le sentiment patriotique exalté par les guerres en Ukraine et en Syrie. L’État a encore les moyens de calmer le mécontentement à coups de subventions publiques pour permettre à Vladimir Poutine de passer le cap des élections législatives en fin d’année.

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