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Le foot chinois grandira-t-il à coup de millions et de stars étrangères?

Le milieu de terrain du Guangzhou Evergrande Zheng Long (numéro 27) après avoir marqué contre le Club América lors du quart de finale du Championnat du monde des clubs, à Osaka, le 13, décembre 2015 | KAZUHIRO NOGI/AFP

Le milieu de terrain du Guangzhou Evergrande Zheng Long (numéro 27) après avoir marqué contre le Club América lors du quart de finale du Championnat du monde des clubs, à Osaka, le 13, décembre 2015 | KAZUHIRO NOGI/AFP

Pour avoir un onze performant, suffit-il d’acheter quelques superstars ou faut-il que tous les joueurs soient d’un niveau homogène?

En l’espace d’un seul mercato, l’Empire du Milieu a dépensé plus de 258 millions d’euros d’indemnités de transfert. D’après la Fifa, la Chine est devenue, en 2015, le sixième championnat le plus dépensier du monde en matière de transferts derrière l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la France, les pays du big-five.

Ce développement ultra-rapide du football répond avant tout à une volonté politique. Le gouvernement chinois, par l’intermédiaire de son président Xi Jinping, a tout mis en œuvre pour attirer des nouveaux investisseurs et valoriser ce sport. En octobre 2015, la société CMC avait déboursé 1 milliard d’euros pour s’octroyer les droits de diffusion de la Super league, le championnat local, soit une augmentation de 3.471% en l’espace d’une seule négociation!

D’après Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, «c’est humiliant pour la Chine de ne pas être compétitive en football». Le pays n’est que 93e mondial au classement Fifa et sa dernière participation à une Coupe du monde date de 2002. Sur la scène locale, son championnat est jugé peu performant et encore jeune. Tout doit alors être fait pour améliorer son football et atteindre des sommets.

Après avoir acheté des parts dans des équipes européennes, telles que l’Atletico Madrid ou Manchester City, les clubs chinois ont attiré des joueurs encore compétitifs (Alex Teixeira, Jackson Martinez, Ezequiel Lavezzi, etc.). Nous sommes loin des retraites dorés, comme Anelka ou Drogba, venus réaliser une dernière pige, à 30 ans passés, de plusieurs millions d’euros.

L’idée est d’associer des footballeurs reconnus, capables d’apporter force et détermination à toute une équipe, à des joueurs débutants et sans expérience. Pour Simon Chadwick, professeur d’économie à l’Université de Salford interviewé par le Guardian, «le développement du foot en Chine respecte un modèle connu dans le pays. […] Les dirigeants investissent massivement dans des entreprises étrangères et s’accaparent des travailleurs étrangers expérimentés afin de copier les techniques de production».

Les forts soutiennent les faibles

Mais dans le football, cela a-t-il fait ses preuves? Suffit-il d’associer de nombreux joueurs inexpérimentés à quelques leaders chevronnés pour booster la compétitivité d’une équipe et faire croître durablement le niveau du football local?

En théorie, l’économie des organisations explique qu’un agent a tout intérêt à intégrer un groupe plus performant afin de booster ses compétences individuelles. L’idée est qu’il sera tiré vers le haut, par des effets d’apprentissage et de mimétisme. Les leaders motivent les moins bons et ces derniers, par pression sociale, cherchent à progresser et à rattraper leur retard. En acquérant des joueurs étrangers performants, les équipes chinoises espèrent que le niveau local va augmenter. Les nationaux vont apprendre des nouvelles stars.

La force collective est ici plus importante que la somme des forces de chaque participant. C’est l’une des thèses abordées par la théorie gestaltiste, construite par le psychologue allemand Wolfgang Köhler, au début du XXe siècle. D’après lui, les comportements individuels sont forgés par le groupe et par l’entrain collectif. Lors d’une compétition, l’enthousiasme, l’effort et la persévérance sont décuplés par les relations de travail inter-individuelles. On assiste à un processus de mimétisme et de comparaison, où les individus s’améliorent lorsqu’ils collaborent avec des agents meilleurs qu’eux.

En acquérant des joueurs étrangers performants, les équipes chinoises espèrent que le niveau local va augmenter. Les nationaux vont apprendre des nouvelles stars

Le faible travaille plus parce qu’il veut suivre la cadence, parce qu’il veut se faire accepter par ses coéquipiers. Dans tous les cas, la coopération permet d’améliorer les performances de tous, y compris des moins bons.

Les économistes suisses Franck et Nüesch ont appliqué la théorie gestaltiste au cas du football. Ils ont analysé six saisons de Bundesliga, entre 2001 et 2007, et ont constaté que, plus une équipe est hétérogène, plus elle favorise la progression de ses joueurs. Ils citent le cas du club d’Hanovre. Celui-ci, en 2006-2007, comptait deux top-players, Steven Cherundolo et Hanno Balitsch, et deux d’un niveau inférieur à la moyenne, Vahid Hashemian et Szabolcs Huszti. En étudiant les statistiques individuelles, ils ont constaté une amélioration des deux derniers en fin de saison.

Seulement, en associant des bons éléments avec d’autres moins bons, n’y a-t-il pas un risque à ce que ce soit les faibles qui fassent régresser le niveau d’ensemble? Si les compétences dépendent du groupe, pourquoi serait-ce obligatoirement les forts qui inspireraient les faibles? Lavezzi, Teixeira ou Martinez peuvent aussi être négativement influencés par un effet de groupe qui briserait toute la dynamique collective.

Une seule petite erreur brisa la dynamique d’ensemble

En 1993, l’économiste américain Michael Kremer publia l’article «The O-Ring Theory of Economic Development». Il y reprenait l’incident de la navette Challenger, qui, quelques années plus tôt, avait provoqué la mort de sept astronautes à la suite d’une simple erreur au niveau des joints toriques reliant les réacteurs au vaisseau. Malgré les milliards d’euros d’investissement et des années de préparation, le pire avait eu lieu à cause d’un tout petit joint, d’une valeur de moins d’une centaine d’euros. Conclusion: dans un processus productif complexe, les résultats ne sont pas déterminés par la somme des productivités individuelles ou par la moyenne des compétences mais par la capacité à ce que le groupe fasse le moins d’erreurs possible.

La théorie O-Ring appliquée au foot reviendrait donc à dire que l’association de bons joueurs et de mauvais joueurs ne marcherait pas puisque les plus faibles réduiraient les probabilités de succès de l’ensemble. Contrairement à la théorie gestaltiste, qui prône l’hétérogénéité des équipes et des collectifs, la théorie O-Ring soutient que les groupes doivent être homogènes afin d’éviter le facteur «échec».

Dans leur livre The Numbers Game, les économistes Sally et Anderson montrent que les meilleures équipes d’Europe sont toujours celles qui affichent le plus faible coefficient d’hétérogénéité. Pour être performant, il ne suffirait pas d’acheter quelques superstars mais de construire collectivement une équipe, que tous les joueurs soient d’un niveau homogène.

Des supporters du club chinois Guangzhou Evergrande Taobao FC lors d’un match l’opposant au Sanfrecce Hiroshima, à Yokohama, le 20 décembre 2015 | TORU YAMANAKA/AFP

Le Paris Saint-Germain, meilleur sur le papier, a perdu contre le Real Madrid, le 3 novembre 2015, en Ligue des Champions, sur une seule erreur de son gardien, Kevin Trapp. Cette même équipe parisienne était incapable de gagner le moindre trophée et de se qualifier en coupe d’Europe au début des années 2000 malgré la présence dans ses rangs du futur ballon d’or, le fantasque Brésilien Ronaldinho.

Un groupe n’est pas réductible à la somme de ses individualités. On ne forme pas une équipe en piochant à droite à gauche des éléments hétérogènes mais en maximisant la force collective, en travaillant le jeu et la tactique. Le football chinois réussira-t-il à se développer rapidement, à coup de millions d’euros, grâce à l’apport de quelques stars étrangères ou, comme les championnats qataris et qmiratis, stagnera-t-il du fait d’une absence de dynamique collective?

L’exemple des États-Unis est intéressant. Malgré l’arrivée, dès 2007, de la star David Beckham, son championnat local, la MLS, a misé sur la formation et les infrastructures de ses clubs. Mis à part Beckham, Henry ou Marquez, peu d’étrangers en pré-retraite sont venus garnir les rangs de la MLS et les équipes ont surtout fait confiance aux joueurs nationaux. Les dirigeants ont pris leur temps et ont d’abord voulu développer localement le «soccer». Aujourd’hui, les États-Unis sont la 32e nation Fifa et régulièrement qualifiés en Coupe du monde. La Chine est-elle prête à réaliser le même exploit?

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