Partager cet article

La triste histoire du brave général Piquemal

Le général Christian Piquemal lors de la manifestation de Calais, le 6 février 2016. PHILIPPE HUGUEN/AFP.

Le général Christian Piquemal lors de la manifestation de Calais, le 6 février 2016. PHILIPPE HUGUEN/AFP.

Son arrestation lors de la manifestation interdite de Calais nous dit aussi quelque chose de l'histoire de l'armée française depuis plus d'un siècle, et de ses rapports avec la République.

Combien sont-ils à l’admirer, le brave général Piquemal, au banc des accusés ce lundi 8 février, jugé en comparution immédiate pour manifestation interdite? Combien chanteront en lui, Gai-z-et-contents, le retour d’une tradition française, celle des galonnés au coeur lourd voulant arracher le pays à la mollesse républicaine? Combien le respecteront, Christian Piquemal, qui se battait pour nous jadis au Tchad et en Bosnie, qui commanda la Légion, qui conseilla à Matignon Rocard, Cresson et Bérégovoy, et en termine passé 75 ans dans un quarteron de grotesques, déclinaison française du Pegida allemand, qui braillaient samedi à Calais contre les migrants qui assaillent le pays… Quelques pandores en ont eu raison.

Il aurait eu cent raisons d’être célèbre, ce soldat, et c’est ce ridicule qui nous l’amène. Il faut l’aimer d’autant plus, contre ceux qui l’encensent. Piquemal est devenu un martyr et la preuve des planqués de son camp: ceux qui ne manifestent pas mais grandiloquent sur internet contre ce régime qui emprisonne un soldat mais laisse la rue aux gauchistes.

Du Front national, aussi, les soutiens ont afflué. Pain bénit que cet embastillé, pour ceux qui font profit de la douleur française. Nos nationaux d’aujourd’hui ne sont pas des nervis et gardent les mains propres. Quand Piquemal défiait Cazeneuve à Calais, le FN colloquait en Essonne pour retrouver l’assiette au beurre. Ils palabraient, les frontistes, sur leur place dans le système, tandis que d’autres prenaient leurs risques. L’histoire de la «subversion migratoire», des étrangers qui nous submergent, la France qui disparaît sous le  torrent, tout le fatras du verbe frontiste, le général Piquemal l’a porté dans la rue… Il s’en va au tribunal, eux twitteront galamment.

C’est une éternité, pour les soldats, d’être le prétexte et la proie des démagogues. C’est une éternité, aussi, de voir quelques braves prendre au sérieux cette histoire et s’imaginer vraiment valdinguer la Gueuse et ses mollesses, pour offrir à la France la vertu qu’elle mérite. J’espère que Piquemal a cette imagination, qui promettait la guerre au régime, juste avant son arrestation: «Il va se passer des choses dans les mois qui viennent»

Lointain héritier de Boulanger

Nostalgies. Le 14 juillet 1886, le chansonnier Paulus se lance sur les planches au soir de la fête nationale. «En revenant de la Revue» est le titre de sa chanson:

«Gais et contents, nous marchions triomphants, en allant à Longchamp le coeur à l’aise… Car nous allions fêter, voir et complimenter l’armée française… Ma belle-mère pousse des cris, en reluquant les spahis… Moi, j'faisais qu'admirer notr' brav' général Boulanger!»

Georges Boulanger, donc. Soldat populaire devenu par hasard ministre de la Guerre, il devient ce jour-là l’incarnation d’une République debout, et, puis, en quelques mois, l’ennemi et la terreur de ce régime qui lui a tout donné. C’est, comme aujourd’hui, un temps déraisonnable et humilié. La mondialisation turbule la France contemporaine, comme la défaite face à la Prusse l’avait fracassée en 1870. Après, on s’en remet à des gestionnaires habiles et médiocres et patients, c’est selon, pour se réparer tout en rêvant à quelque magie salvatrice.

Georges Boulanger est cette magie. Il y en aura après lui –ce colonel de La Rocque qui lance ses anciens combattants trahis par les corrompus place de la Concorde, le 6 février 1934, ou les généraux bravaches ne voulant pas lâcher la sale guerre qu’on leur a fait faire en Algérie, en 1961… Mais Boulanger, c’est autre chose. Il a le peuple avec lui, il a le kairos dont il ne fera rien, et il a la beauté des putsch inachevés. Le Général la revanche, dit-on alors, «c’est Boulanger qu’il nous faut», chante-t-on, qui nous rendra l’honneur et l’Alsace-Lorraine perdue, qui nous ramènera au combat contre l’Allemagne! Il impose le fusil Lebel et autorise la barbe aux militaires, il est si populaire qu’il inquiète, est chassé du pouvoir, revient par les urnes, humilie les Républicains dans des élections partielles, entouré de bonaparto-monarchistes et d’anciens communards, les anti-système d’alors. Un moment, il pourrait marcher sur l’Elysée? Il n’y va pas. Le régime sera plus fort que ce vélléitaire. Le général fuira en Belgique une arrestation qui le terrifie, et se sucidera à Ixelles sur la tombe de sa maîtresse. «Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant», conclura Clémenceau, qui l’aima avant de le mépriser.

Piquemal n’est pas Boulanger, nul ne le connaît et il ne fera pas trembler le socialisme déjà vermoulu. Mais il est une trace, son lointain héritier, la cristallisation de colères et d’ambitions qui le dépassent, et son héritier aussi pour cela. Dans son coeur, Piquemal aussi est un sous-lieutenant: pas pour son âme de grisette, à Dieu ne plaise, mais pour une fidélité. Il est resté, Piquemal, ce sous-lieutenant frais émoulu de Saint-Cyr, qui, élève officier en 1961, avait compris les putschistes d’Alger sans pouvoir les rejoindre, et qui fera carrière –quelle carrière!– dans le regret de ces soldats révoltés contre De Gaulle.  

Il y a six ans, Piquemal donnait une interview au quotidien Présent, et en attendant de le connaître, j’imagine que se trouve ici sa vérité. Il y parlait de sa jeunesse et de ces putschistes, qui avaient «choisi l’honneur», il racontait l’Union nationale parachutiste, qu’il présidait alors, créée par les bérets rouges pour réintégrer les paras égarés du putsch: «Il y avait eu trop de soldats "perdus" chez les parachutistes parce qu’ils avaient fait le choix de l’honneur. Il fallait leur venir en aide par solidarité.»

Il faut revenir à cette sale guerre d’Algérie, qui n’en finit pas de nous hanter. Pas seulement dans les fractures coloniales que reproduirait notre société française, mais dans ce qu’elle a fait à l’armée. L’Algérie fut cette guerre coloniale que le pouvoir politique confia à l’armée, où l’armée se salit dans l’âpreté et les tortures, et qui comprit à la fin qu’elle s’était salie pour rien. Le quarteron de généraux fustigé par de Gaulle, en se révoltant, exprimait aussi l’écoeurement d’avoir été floué. On n’y pensait plus? Piquemal y a pensé, toute sa vie, et aujourd’hui encore, et l’expression datée qu’il employait en 2010, «geôles de la République», résonne étrangement aujourd’hui.

Tristesses, mémoires et fantasmes

Dans la foire aux malheurs qui tisse le pays,  on tient pour rien, souvent, les malheurs des militaires, cette part de France habituée à mourir pour nous. Comme l’armée a failli, défaite en 40, putschiste en 58, mais pour De Gaulle, piteusement révoltée en 61, elle avait perdu le droit à la tristesse. Celle-ci se conjugait dans les consciences et des non-dits. Elle est revenue et Piquemal la porte. Tristesse d’une armée que Nicolas Sarkozy n’aimait pas, allant jusqu’à oublier l’enterrement du vieux soldat Bigeard; nervosité d’une armée forcée de se révolter sous Hollande pour préserver son budget. Mémoire d’une armée dont on faisait mine d’oublier les racines. Benoît Puga, chef d’état-major de Hollande, est le fils d’un lieutenant-colonel putschiste de 1961. Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, est le fils d’un ancien officier ayant soutenu l’OAS en métropole. Que croyait-on?  

Piquemal n’est pas l’armée. N’est plus l’armée? Mais il l’incarne dans ses tristesses et ses mémoires, et le fantasme qui ressurgit. Libération peut trembler d’aise, puisqu’un putschiste nous serait né. Le fascisme, enfin? La gauche a besoin de cela pour se donner des raisons? En 2013 déjà, on frémissait à l’idée d'un mouvement de militaires indignés par le mariage pour tous. Les ganaches ultra-catholiques allaient-elles partir à l’assaut des franc-maçons homophiles? Evidemment non. Mais il est bon de se le dire…

La vérité est ailleurs. Il n’y a pas de putsch mais un empilement de mensonges, et des serviteurs de l’Etat –ceux qui le servent jusqu’au sacrifice, qui pensent à l’opposé de leurs maîtres démocratiques. Ce qu’il exprimait il y a six ans –«un pays multiculturel, multiracial, métissé, ne peut l’être que si les personnes qui constituent la France depuis l’origine ne deviennent pas minoritaires»–, cette crainte fantasmée du grand remplacement, ce qui l’a amené à faire le zouave à Calais, le para Piquemal le pensait certainement avant, dans ses années de grandeurs et de servitudes, quand il baroudait pour la République, quand il était en poste à Matignon… Il le pensait en latence, comme il n’avait jamais oublié l’honneur des putschistes, comme il tenait mordicus chacune de ses vérités, comme il a toujours pensé, sans doute, qu’il était meilleur français que ceux qui le commandaient, et qui désormaient le jugent.

Brave Piquemal. On l’a vu ridicule et blessé, humilié d’une arrestation, dans une manifestation que les gens raisonnables jugent odieuse. Pauvre Piquemal, dans les filets de François Hollande? Le Général Boulanger, lui, avait été défait en duel par un politicien bedonnant, le président du Conseil Charles Floquet. Les beaux militaires perdent leur duels contre les mollassons de la politique. Il n’y aura plus de putschs, juste des silences. Piquemal, revenu de tout, peste et manifeste et s’expose. Combien sont-ils qui le regardent avec affection, sans le dire, et combien pensent comme lui, dans nos casernes et dans nos vies, combien battent des mains pour le Brav’ général, sans nous le dire, pour nos illusions?

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte