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Il est temps de débarrasser notre planète des moustiques

Mosquito / Tom via Flickr CC License by.

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Les épidémies de dengue et de chikungunya, les ravages continus du paludisme ou la récente propagation du virus Zika prouvent que nous bénéficierions grandement de leur disparition.

Pour décrire la propagation mondiale du virus Zika, l'OMS a parlé d'un «niveau d'alerte extrêmement élevé». Ce qui tombe sous le sens: la maladie, cause probable de malformations congénitales, pourrait affecter des millions de personnes dans plusieurs dizaines de pays.

Mais deux faits pourraient se montrer plus rassurants. Le premier, c'est que le virus ne se transmet pas facilement de l’homme à l’homme. Le second, c'est que les bestioles vectrices de cette maladie –notamment deux espèces de moustiques, l'Aedes aegypti et l'Aedes albopictus– ne sont pas très actives en hiver et ne représentent pas de danger important dans des bâtiments bien isolés et climatisés.

Alors d'où viennent ces rougeurs sur mon visage? Pourquoi mon souffle se fait-il de plus en plus court? Non, ce n'est pas de la panique, je vous jure, c'est de la rage. Cette épidémie de Zika et ses sales petits flavivirus miteux me mettent à cran. Reste qu'il est absurde d'en vouloir à un virus. Ce truc n'a aucune volonté animale, ce n'est même pas un organisme vivant en bonne et due forme. Non, l'objet de mon courroux n'est pas le virus, mais bien son vecteur. Je possède un réservoir de bile spécialement dédié aux seringues hypodermiques volantes qui hébergent ce pathogène, ces diptères qui zigzaguent d'un pays à l'autre et propagent la terreur biologique dans leur sillage. Je n'en peux plus des moustiques. Il est temps de leur pourrir la vie.     

Et qui pourrait me contredire? Les événements de ces dernières années –les épidémies de dengue et de chikungunya, les ravages continus du paludisme– n'ont rien fait pour redorer le blason d'ores et déjà bien terne du moustique. De fait, ces parasites suceurs de sang et sniffeurs de sueur pourraient raisonnablement figurer au palmarès des pires ennemis du genre humain.   

Parlons un peu statistiques: les maladies véhiculées par les moustiques tuent chaque année plusieurs milliers de personnes. Le paludisme emporte à lui tout seul 6 millions de vies par décennie, principalement d'enfants en bas âge. Leur coût économique est tout aussi effrayant et avoisine sans doute les dizaines de milliards d'euros par an. Quand des chercheurs ont fait la somme de toutes les pertes occasionnées par une seule maladie liée au moustique (la dengue) dans un seul pays (le Brésil), ils ont obtenu 1,20 milliard d'euros annuels, sans compter le petit milliard nécessaire à la désinsectisation.

Vous pourriez penser qu'avec la propagation du Zika dans les infos, l'humanité aurait enfin compris combien le moustique exige d'être écrasé une bonne fois pour toutes. Mais non, tout ce qu'on entend, ce sont des propositions visant à combattre le virus, pas le vecteur. On nous dit que des scientifiques doivent batailler ferme pour trouver un nouveau vaccin, comme si c'était la meilleure solution au problème. La chasse au traitement contre le Zika pourrait prendre des décennies –et d'ici là, nous devrons rester les bras ballants à regarder des nuées méphitiques copuler dans notre espace aérien et débarquer sur nos plages. L'ennemi est à nos portes. Le temps n'est plus à la mollesse.  

Il est temps de tuer tous les moustiques. L'heure du moustiquocide est venue.

Programme de destruction totale

Certes, nous essayons déjà de contrôler ces vermines. Nous aspergeons de pesticides leurs sites de reproduction. Quand ces bestioles en sont à leur stade larvaire, nous tentons de les empoisonner avec des bactéries. Si elles survivent jusqu'à la pupe, nous pouvons les étouffer dans un film huileux. Mais toutes ces stratégies guerrières ouvrent la porte à la dissidence et à l'insurrection. Les produits chimiques peuvent contaminer des lieux de vie humaine et, s'ils font trop bien et trop largement leur boulot, ils peuvent tuer des espèces que nous apprécions. Les experts en santé publique ont leur propre jargon technocratique pour qualifier ces dommages collatéraux: on parle ainsi de «dérive adulticide» ou de «mortalité des insectes non cibles».   

Il leur faut donc affiner le tir et chercher le meilleur compromis entre la mort des moustiques et la santé des écosystèmes. Ils ont ainsi recours à une «gestion vectorielle intégrée», un euphémisme rassemblant plein de petites actions: répertorier les lieux de reproduction des moustiques, les asperger de produits chimiques, réparer des égouts défectueux, collecter les pneus qui traînent, assécher les marais, etc. Autant de démarches responsables et sûres, si ce n'est écologiquement correctes. 

Mais la récente explosion des arborvirus m'a convaincu d'une chose: nous ne pouvons pas gagner cette guerre les mains attachées dans le dos, fussent-elles recouvertes de répulsif. Sus à la politesse. La situation sur le terrain est suffisamment moche pour que la «gestion intégrée» ait fait son heure. Ce qu'il faut, c'est un programme de destruction totale du moustique. Et le truc, c'est que pour la première fois dans l'histoire humaine, ce rêve est susceptible de devenir réalité. Oui, il existe un meilleur moyen d'éradiquer les moustiques –une option nucléaire– mais jusqu'ici, nous avons été trop pleutres pour l'utiliser.

La technique que j'ai en tête remonte aux années 1930 et au génie d'un homme, Edward F. Knipling. Confronté à une épizootie mortelle touchant le bétail, la myiase cavitaire causée par la lucilie bouchère, ce chercheur du Département américain de l'Agriculture eut l'idée de retourner ces sales parasites contre eux-mêmes. Son hypothèse: en élevant des mâles stériles et en les relâchant dans la nature, il allait peut-être pouvoir interférer avec la reproduction des mouches mangeuses de chair et diminuer leur nombre. «Généralement, les réactions oscillèrent entre le scepticisme et la dérision», écrivit-il ensuite. Reste qu'en 1953, il eut recours à une machine à rayons X de l'armée pour stériliser quelques mouches, avant de les relâcher sur l'île de Sanibel, en Floride. L'expérience fut un succès et le fut encore sur l'île de Curaçao. En quelques mois, Knipling avait exterminé toute la population de lucilies bouchères natives de l'île. En 1959, les mouches avaient disparu de tout le Sud des États-Unis. Et il ne fallut pas attendre longtemps pour qu'il en soit de même dans tout le pays.      

Pour son œuvre, Knipling remporta le Prix mondial de l'alimentation et fut inscrit au panthéon de la Cattlemen’s Association, le premier syndicat d'éleveurs américain. Sa technique de l'insecte stérile s'attira non seulement les faveurs des agriculteurs, mais aussi des écologistes. En 1962, Rachel Carson sortait Printemps silencieux, célèbre réquisitoire contre les industriels et leur pollution chimique. Dans le dernier chapitre, «Une autre voie», Carson mentionnait quelques «solutions nouvelles, imaginatives et créatives au problème du partage de notre terre avec d'autres créatures». La méthode de Knipling était célébrée comme «une démonstration triomphale de la valeur de la créativité scientifique, soutenue par la persévérance, la détermination et une recherche fondamentale méticuleuse».      

Des bestioles incapables de se reproduire

Alors pourquoi les scientifiques n'ont-ils pas usé de cette méthode pour combattre le moustique? En réalité, ils l'ont fait. Le problème, c'est que les moustiques sont trop fragiles pour résister aux rayons X: ils ne deviennent pas stériles, ils meurent tout simplement. Mais ces dernières années, la technique de l'insecte stérile a été amendée. Un chercheur, Luke Alphey, a ainsi eu recours à l'ingénierie génétique pour concevoir une lignée stérile d'Aedes aegypti –l'espèce vectrice de la dengue, du Zika et de la fièvre jaune. La technique d'Alphey est très astucieuse: les insectes possèdent un gène qui les tuent au stade larvaire, sauf s'ils sont élevés en présence de tétracycline, un antibiotique courant. Dès lors, il est possible d'élever énormément de bestioles en laboratoire, mais dès qu'elles sont relâchées dans la nature, elles sont incapables de se reproduire.

En 2002, Alphey créait Oxitec, qui allait devenir la première entreprise conceptrice de moustiques génétiquement modifiés à des fins de désinsectisation. Depuis 2010, la compagnie mène des expériences de terrain au Brésil, dans les îles Caïman et au Panama. Le traitement se présente comme suit: un employé d'Oxitec conduit une camionnette dans des endroits infestés de moustiques, à une vitesse oscillant entre 8 et 15 km/h. Un ventilateur sans pales projette des moustiques génétiquement modifiés mâles à travers un tube en plastique, avant que les insectes ne cherchent à copuler avec les femelles sauvages. (Lors d'un test effectué au Brésil, Oxitec a relâché 800.000 moustiques par semaine pendant six mois). Selon Andy McKemey, directeur des opérations d'Oxitec, chacun de ces tests grandeur nature diminue d'au moins 90% les populations locales de moustiques.  

Des responsables américains aimeraient tester la technique d'Oxitec. Une première tentative dans les Keys de Floride a déclenché la colère de certains habitants, ces dernières craignant d'être les cobayes d'apprentis sorciers. Pour répondre à ses détracteurs, Oxitec affirme que sa technique est non seulement extrêmement ciblée (une seule espèce de moustique est concernée), mais aussi autolimitante (si vous cessez l'approvisionnement en moustiques OGM, ils disparaissent rapidement de l'écosystème).  

Mais les deux camps semblent faire fausse route. Les risques posés par les moustiques d'Oxitec sont probablement des plus modérés et, dans tous les cas, ils doivent être comparés à ceux des insecticides classiques. Mais reste que les prétendus «bénéfices» de cette technique –sa spécificité et la brièveté de son action– sont un nouvel exemple d'un excès de prudence en matière de lutte contre les moustiques. Ce que m'explique McKemey, c'est qu'une fois le test terminé, les populations de moustiques commencent à «repartir» dans les six mois. Elles ont été contrôlées pendant un temps, mais pas annihilées.

Une descendance exclusivement mâle

Alors pourquoi ne pas recourir à la biomédecine pour leur asséner un coup ultime et fatal? En 2007, Bruce Hay de Caltech proposait une arme anti-moustiques encore plus redoutable: le gène moteur. Sa technique: inséminer les populations locales avec des moustiques conçus en laboratoire pour posséder un ensemble particulier de gènes «égoïstes», capables de se disséminer en tuant leurs concurrents.

En théorie, une telle approche permet de remplacer une population sauvage en quelques générations: chaque organisme de la lignée native sera supplanté par un autre de la lignée modifiée. Une lignée qui pourrait être génétiquement modifiée pour résister au paludisme, au Zika et autres pathogènes véhiculés par telle ou telle espèce de moustique. De même, ces moustiques pourraient être génétiquement modifiés pour avoir telle ou telle vulnérabilité. Par exemple, ils pourraient tous mourir en réaction à un signal extérieur –une hausse de température, comme celle indiquant le passage de l'hiver au printemps.   

Une autre variante du gène moteur, en cours de développement dans un autre laboratoire, pourrait avoir des conséquences encore plus radicales. Il s'agit d'une version inversée des Fils de l'homme: les moustiques modifiés sont porteurs d'un ensemble de gènes détruisant les chromosomes X dans le sperme. Ils peuvent se reproduire, mais toute leur descendance sera mâle. «C'est une idée très exaltante», précise Hay. «Chaque génération est constituée de mâles qui engendrent des mâles. Au bout d'un moment, les populations n'ont plus de femelles, et voilà, c'est fini.»

Ces techniques de gènes moteurs sont si puissantes –leur potentiel destructeur est si vaste– qu'il aura été très difficile pour les scientifiques de les tester, même en milieu confiné. La crainte, c'est qu'un gène égoïste ne se contente pas d'annihiler une population locale, mais s'échappe et aille contaminer d'autres zones, comme ce qu'on a pu voir avec certaines plantes OGM. Une expérience mal contrôlée, et c'est toute une population mondiale qui pourrait être décimée, et même disparaître. Au lieu de tuer quelques Aedes aegypti en Floride, vous pourriez tous les tuer partout dans le monde.

Et alors, ce serait... tellement grave?

«La vie serait comme avant, si ce n'est meilleure»

Imaginons, un instant, que nous puissions éliminer totalement une espèce de moustique –voire annihiler les 3.500 espèces qui bourdonnent sur la planète. Notre écosystème global s'effondrerait-il?

Une réponse honnête est la suivante: personne n'en sait vraiment rien. Reste que peu de données factuelles permettent de faire des moustiques un maillon essentiel de telle ou telle chaîne alimentaire, ou de dire que leur niche se sera jamais remplacée par quelque chose d'autre. Quand la journaliste scientifique Janet Fang fit cette expérience de pensée pour Nature en 2010, elle arriva à cette conclusion: «La vie serait comme avant –si ce n'est meilleure.» Une conclusion que j'allais faire mienne trois ans plus tard, en travaillant sur cette même question: «Dans aucune chaîne alimentaire connue, les moustiques ne représentent un maillon nécessaire d'un processus crucial», m'avait résumé un entomologiste spécialisé dans le contrôle du moustique. 

Par le passé, nous avons éliminé des tas d'espèces, indifférents que nous étions au sort du monde naturel. Il est tragique que la tourte voyageuse, le tigre de Tasmanie ou le quagga n'existent plus. Mais le ciel ne nous est pas (encore) tombé sur la tête. Toute écotragédie doit être pondérée par ses bénéfices –et les bénéfices du moustiquocide seront énormes. Qu'importent ses conséquences imprévues (et il y a toujours des imprévus), l'élimination des moustiques sauvera des milliards de vies humaines et économisera des centaines de milliards d'euros en quelques décennies. Elle permettra de mettre un terme aux souffrances occultées des plus pauvres du monde.  

Et on ne parle ici que du scénario le plus extrême. Les méthodes de gènes moteurs ne fonctionnent que sur certaines espèces, alors imaginons que nous puissions annihiler certains moustiques –les plus nocifs. Et si nous pouvions appuyer sur le bouton qui détruira les espèces les plus invasives et les plus mortelles, comme Aedes aegypti? Et quid des atroces moustiques Anopheles, qui transmettent le paludisme et semblent avoir évolué en parasites humains? Si nous nous débarrassons de ces infâmes vermines, ne serons-nous pas tous plus heureux? Personne n'a pleuré à l'enterrement de la polio ou de la peste bovine. Pourquoi les moustiques devraient-ils recevoir un traitement spécial? Parce qu'ils sont des insectes?    

«A mon avis, vous faites figure d'exception», m'a dit Bruce Hay quand je lui ai fait part de mon opinion sur la gestion des moustiques. «Je ne pense pas que les gens seront prêts à de telles mesures, même en principe.» Il n'est pas fan des Aedes ou des Anopheles, «mais vous pouvez rompre le cycle infectieux par des mesures raisonnables de santé publique», précise-t-il.

La peste soit de ces balivernes. J'ai soumis la même idée à Luke Alphey, le fondateur d'Oxitec, et voici ce qu'il m'a répondu: «Je suis suffisamment écolo pour que l'idée d'éliminer une espèce me mette mal à l'aise.» Qui plus est, les techniques de gènes moteurs en sont encore «au stade expérimental». Certes, mais une fois qu'elles seront opérationnelles, peut-on envisager de les appliquer à une espèce d'Anopheles? Ces atroces sangsues qui pullulent dans nos environnements anthropisés et semblent n'avoir qu'un seul but dans la vie: propager des maladies? «Ce ne serait pas déraisonnable de l'envisager» s'est-il résolu à admettre, après moult insistance de ma part. Très bien: tout ce qu'il nous reste à faire, c'est traduire cette hypothèse non-déraisonnable en action exterminatrice. 

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