Partager cet article

Faut-il faire confiance à la blockchain?

KAREN BLEIER/AFP.

KAREN BLEIER/AFP.

Au fondement du succès du bitcoin, cette technologie qui promet des échanges sécurisés et transparents à ses utilisateurs est désormais confrontée au défi de son extension.

Vous connaissez sûrement le célèbre bitcoin, cette monnaie virtuelle un temps emblématique du darknet. Mais savez-vous qu’il s’appuie sur une technologie dont l’objectif premier est de garantir transparence et sécurité à ses utilisateurs? La blockchain –c’est son nom– a été lancée en 2009, selon les instructions laissées par un certain Satoshi Nakamoto (un pseudonyme) dans une brochure mise en ligne un an plus tôt. L’auteur y décrivait un mécanisme informatique inédit permettant de transférer et d’enregistrer de manière ultra-sécurisée l’ensemble des échanges opérés entre les acteurs d’un même réseau qui ne se connaissent pas, indépendamment de toute autorité centrale.

L’objectif? Remplacer les opérateurs opaques actuels par un système de contrôle distribué entre les utilisateurs eux-mêmes. Apparue en même temps que le bitcoin, qui lui doit son succès, cette technologie est longtemps restée cantonnée à la sphère financière, où elle aurait permis la création de 600 cryptomonnaies. Mais à croire les nombreuses start-ups qui s’en sont récemment emparées, elle pourrait refonder l’ensemble des usages de notre société. En décembre dernier, le Washington Post la classait parmi les six technologies susceptibles de changer nos vies. Comment? En «ubérisant» à l’extrême les services bancaires, administratifs et notariés.

Imaginez que vous vouliez certifier un document, conclur un contrat ou effectuer une transaction gratuitement et en sécurité. Il vous suffirait de rejoindre une des blockchains spécialisées et de déposer vos documents sur la plateforme numérique dédiée. Ici, pas d’huissiers, de notaires, de banquiers ou de fonctionnaires assermentés. Ce sont les utilisateurs, volontaires et indépendants, qui se chargent de vérifier et d’archiver vos transactions et documents dans une immense base de données partagée, semblable à un registre dématérialisé. Au sein de la blockchain, il n’est pas nécessaire de se connaître. N’importe qui peut participer à condition d’avoir un ordinateur pour se connecter. Le «contrat de confiance» disparaît, remplacé par un protocole finement rodé.

Surveillance généralisée et anonyme

Prenons la blockchain bitcoin, sur laquelle repose le système de paiement du même nom. Les transactions émises sur la plateforme sont regroupées en un «bloc», qui constitue une nouvelle page de ce grand registre. Pour que celui-ci soit validé –et rattaché à la chaîne des précédents (un bloc est créé toutes les dix minutes)–, il faut qu’un premier utilisateur certifie son contenu. C’est le rôle du «mineur», un volontaire dont la seule fonction est de confirmer l’authenticité des échanges grâce à la puissance de calcul de son ordinateur[1]. Pour un transfert d’argent par exemple, celui-ci vérifie que l’émetteur détient bien la somme qu’il envoie en retraçant l’historique de toutes ses transactions passées, répertoriées dans les blocs précédents. La phase d’inspection achevée, il confirme le bloc en lui apposant une empreinte spécifique, le «hash». Un code pratiquement inviolable car il dépend non seulement du bloc de transactions qu’il scelle –modifiez le contenu d’un des blocs et le code ne correspond plus–, mais comporte aussi en en-tête les références du bloc précédent. Les blocs ainsi arrimés, impossible d’en falsifier un sans modifier tous les autres. Vous pouvez toujours essayer, l’opération vous prendrait des années...

De toute façon, même si vous y parveniez, vos corrections seraient vite repérées. Dès le bloc validé, le reste du réseau l’examine à nouveau (cette fois, beaucoup plus aisément) avant de l’archiver chacun de son côté. L’opération étant répétée à chaque bloc de transactions traité, chaque ordinateur héberge donc un exemplaire de la blockchain constamment actualisé. Une preuve démultipliée, consultable par tous, de n’importe quel endroit, à n’importe quel moment et simultanément. 

Dans ce système de surveillance généralisée, l’anonymat de l’utilisateur est néanmoins préservé. C’est un jeu de clés cryptographiques, attribué à l’arrivée, qui lui permet d’être authentifié. La première, privée, lui permet de signer ses transactions; la seconde, publique, permet au réseau de vérifier qu’il est bien le détenteur du compte.

La plupart des blockchains actuellement créées servent à transférer de l’argent, mais leur système d’archivage pourrait également permettre d’y conserver un contrat ou tout autre précieux document. Dans ce cas, leur contenu pourra être masqué. Imaginons que vous vouliez y déposer, discrètement, un brevet. Il vous suffira alors d’envoyer votre document chiffré, et signé avec votre clé privée, sur la blockchain pour que, une fois copié, il y reste caché des jours, des mois ou des années… jusqu’au moment où vous souhaiterez prouver la paternité de votre invention. Publiez alors simplement la clé de chiffrement, et le contenu de toutes les copies hébergées sur le réseau sera divulgué. L’horodatage, qui date automatiquement chaque nouvelle opération dans l’ordre de son inscription, prouvera de son côté l’antériorité de votre idée. Et pourquoi ne pas y déposer votre testament? Daté, signé, enregistré et distribué, il serait indestructible et infalsifiable. Vous pourriez même le programmer afin que votre héritage soit directement versé à vos proches une fois votre décès confirmé.

Changement d'échelle

Certificat d’identité, attestation de diplômes, contrats intelligents et même... sécurisation du vote électronique: «Le champ des possibles est immense, mais il reste quelques questions à régler, note l’association Blockchain France. À commencer par le changement d’échelle.» Le problème se pose déjà pour la blockchain bitcoin, la plus ancienne. «Celle-ci pesait 28 gigaoctets il y a près d’un an, pointe Jean-Paul Delahaye, informaticien et mathématicien à l’Université de Lille. Elle en totalise aujourd’hui près de 50.» Un succès qui fait craindre aux initiés que les transactions opérées, toujours plus nombreuses, ne soient plus gérées convenablement.

Il y aurait bien une solution: augmenter le débit de 7 transactions/seconde, inchangé depuis sa création. Un chiffre dérisoire comparé aux 1.500 transactions/seconde de Visa en Europe. Mais l’idée est loin d’être actée. Cela fait six mois que la communauté du bitcoin se déchire à ce sujet sur les forums spécialisés. Et rien n’a encore bougé. La situation pourrait devenir d’autant plus critique qu’«à long terme, le nombre de mineurs, chargés de valider les opérations, pourrait bien diminuer», explique Jean-Paul Delahaye.

Afin de dédommager ces derniers du temps et de l’électricité dépensés à l’authentification des blocs, le système les rémunère en leur permettant de créer de la monnaie. Sur la blockchain bitcoin, un mineur se verse 25 unités à chaque bloc traité (environ 9.000 euros actuellement[2]). Un chiffre programmé pour décroître à mesure que la quantité produite se rapproche de la limite des 21 millions de bitcoins fixée par ce système de pénurie organisée[3]. Il y a six ans, au début du système, un mineur touchait 50 bitcoins. En juillet, il n’en gagnera plus que 12,5. Et, aux alentours de 2.140, lorsque tous les bitcoins auront été créés, il n’en touchera plus du tout. Pourquoi continuerait-il donc alors à miner? Afin de pérenniser le système, certains proposent qu’une commission complémentaire, puis de substitution, soit obligatoirement attachée à chaque transaction[4]. Mais cette somme, versée à discrétion, «pourrait mener à un système inégalitaire où seuls les nantis verraient leurs transactions traitées», concède Manuel Valente, directeur de la Maison du bitcoin.

Éloignement de l'esprit libertarien

En attendant qu’une solution soit trouvée, il n’est pas rare de voir les mineurs –près de 5.000– se regrouper en coopératives afin de réduire leurs coûts et augmenter leurs chances face à la concurrence. Selon le site Blockchain.info, cinq d’entre elles se partageraient déjà près de 80% du marché. Une tendance qui, si elle se confirmait, pourrait saper les fondements de ce système dont l’efficacité repose sur une architecture distribuée.

«Il y a peu de moyens de forcer la sécurité d’une blockchain. Mais une attaque à 51% en fait partie», estime Manuel Valente. En agrégeant plus de la moitié de la puissance de calcul du réseau, un cartel de mineurs pourrait ainsi modifier le journal des transactions en sa faveur, ou réduire le réseau en cendres. Et cela ne coûterait pas si cher: environ 400 millions de dollars, avancent les spécialistes. L’opération, baptisée «attaque Goldfinger», serait donc à la portée d’une très grosse entreprise ou encore... d’un Etat.

Sauf que cette fois, James Bond n’interviendrait pas. Dans ce système libertarien, c’est le code qui fait loi. De quoi inquiéter banques et gouvernements qui, assez ironiquement, envisagent aujourd’hui la technologie blockchain comme un moyen de sécuriser et fluidifier leurs services à moindre frais. Le Honduras, pionnier, pourrait ainsi créer une blockchain pour protéger son cadastre, actuellement gangrené par une administration corrompue. Quant au Royaume-Uni, il étudie la possibilité de renforcer la sûreté de ses registres de données officielles.

Les banques, plutôt frileuses face à la nouveauté, y ont également vu leur intérêt: elles pourraient économiser entre 15 et 20 milliards de dollars par an en frais de fonctionnement sur les six prochaines années, selon une récente étude de la banque Santander. Mais ces acteurs seraient-ils prêts à déléguer tout ou partie de leur autorité? En réalité, ils semblent déjà s’être arrangés de cette difficulté. Contrôle d’identité à l’entrée, délivrance d’autorisations pour le minage, publicité restreinte des transactions… Des blockchains privées ou semi-privées, taillées sur mesure, se profilent déjà à l’horizon. Loin, très loin de l’esprit libertarien...

1 — La blockchain du bitcoin, la plus ancienne, compte près de 5.000 mineurs chargés de gérer et d’actualiser la chaîne de blocs. A chaque bloc de transactions créé, ils sont mis en compétition afin de gagner le droit de le certifier, tâche pour laquelle ils seront alors rémunérés. Afin de les départager, ils devront résoudre une énigme mathématique –baptisée «proof of work»– qui va leur demander un travail de calcul considérable, et ils n’auront que dix minutes. Le premier à trouver la solution remportera le droit de confirmer le bloc. Cette épreuve permet aussi de dissuader de potentiels hackers qui, s’ils voulaient falsifier la blockchain, devraient auparavant jouer à ce jeu coûteux. Retourner à l'article

2 — À première vue, la rémunération du mineur peut paraître très attractive. Mais elle n’est, en fait, pas aussi substantielle que cela. Le bitcoin est une monnaie virtuelle extrêmement volatile, il n’est donc pas toujours rentable de miner. De plus, les calculs demandés pour l’authentification des blocs nécessitent des ordinateurs surpuissants qui consomment une quantité d’électricité faramineuse, ce qui fait vite grimper les frais engagés. Enfin, les mineurs, souvent associés en pools, doivent se partager les gains. Retourner à l'article

3 — Le système bitcoin, inventé par Satoshi Nakamoto, est un système dit de «pénurie organisée», c’est-à-dire qu’il limite la quantité maximale de bitcoins créée et fait fluctuer le rythme de création de la monnaie au cours du temps. Retourner à l'article

4 — En réalité, cette «prime» à la transaction existe déjà, mais elle est actuellement de dix à quinze centimes d’euros environ. Trop peu pour dédommager un mineur du matériel investi et de l’électricité dépensée. Retourner à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte