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Le secteur français du lait ne doit pas seulement s'ajuster, il doit innover

Mouvement de protestation au Mans, le 27 janvier 2016 I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Mouvement de protestation au Mans, le 27 janvier 2016 I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Quand le marché mondial se développe, les industriels doivent aussi faire preuve d'imagination pour consolider leurs marges autrement qu’en rabotant les prix aux éleveurs.

Avec l’abandon des quotas laitiers européens depuis le 1er avril 2015, l’économie du lait a été bouleversée en France. Pourtant, l’échéance avait été anticipée. Le fut-elle suffisamment? La production laitière a fait des efforts pour tenter d’abaisser ses coûts en rationalisant ses moyens, dans la douleur. Le nombre d’exploitations est tombé de 112.000 en 2002 à 67.500 en 2014: l’hécatombe de petits éleveurs a été énorme chez les petits éleveurs.

Dans le même temps, le rendement par vache a progressé, passant de 5.700 à 6.800 litres par an entre 2000 et 2014. De sorte qu’avec un cheptel de 3,7 millions de vaches laitières (lui-même en baisse de 600.000 têtes sur une décennie), la France se situe aujourd’hui au deuxième rang des pays producteurs de lait en Europe avec 17% du total.

Par comparaison au niveau européen, la productivité en France n’atteint pas celle de l’Allemagne (premier producteur avec 21% du lait européen) où les vaches fournissent en moyenne 7.200 litres par an, et encore moins celle du Royaume-Uni (10% du lait européen) ou des pays scandinaves, avec des rendements qui approchent, voire dépassent, 8.000 litres par an!

Les écarts de productivité en Europe n’expliquent pas tout

Dans un monde qui s’est déréglementé depuis un an après trente années passées sous un régime de quotas, cet écart de productivité pourrait expliquer à lui seul les problèmes auxquels les éleveurs français sont confrontés. Mais ce n’est pas le cas.

En réalité, le problème ne se limite pas à une si simple arithmétique, car malgré une productivité théoriquement meilleure, les producteurs de lait allemands travaillent également à perte, avec des prix qui ne couvrent que les deux tiers de leurs coûts de production. Pourtant les écarts de prix payés aux éleveurs ne sont pas si importants: fin 2015, si le prix du litre de lait était descendu en France, en une année, de 36 centimes à 31 centimes, il était passé de 35 à 30 centimes en Allemagne et de 37 à 30 centimes aux Pays-Bas. Au Royaume-Uni, où la production par bête est pourtant supérieure à celle de la France, les prix seraient même supérieurs, passés de 37 à 33 centimes le litre en un an à fin 2015.

L'issue n’est pas seulement dans la recherche d’une meilleure productivité, ni dans la pression des industriels pour obliger les éleveurs à comprimer leurs coûts

Ainsi, la problématique n’est pas réductible à une simple question de rendement puisque même des économies laitières plus productivistes qu’en France pratiquent des prix du litre sensiblement identiques… voire plus élevés! Et certaines, avec de meilleurs rendements, sont confrontées aux mêmes déséquilibres.

En France, entre la FNSEA qui appelle à améliorer les rendements et la Confédération paysanne opposée aux politiques productivistes, la solution n’est peut-être pas que d’un seul côté. Car si les prix du lait ne couvrent pas les coûts même dans les pays où les rendements sont meilleurs, l'issue n’est pas seulement dans la recherche d’une meilleure productivité, ni dans la pression des industriels pour obliger les éleveurs à comprimer leurs coûts. Cette productivité est nécessaire, mais elle n’est qu’un paramètre parmi d’autres.

Un secteur aux multiples atouts

D’où viennent les maux si le mal est si profond? La filière aurait plutôt tendance à bien se porter. En cinq ans, la collecte a augmenté en Europe de près de 6% pour atteindre 147 millions de tonnes. Et si elle avait baissé en France par rapport aux années 1980, elle reprend du poil de la bête depuis 2010 avec une hausse de plus de 7% en cinq ans, à 24,6 milliards de litres, dont les trois quarts sont transformés en produits pour le grand public. Les producteurs sont adossés à un marché qui absorbe 60% de leur collecte, grâce à des consommateurs qui sont les plus gros amateurs de fromage et de beurre dans le monde.

Ce secteur est aussi exportateur, et la balance est largement positive avec un excédent qui augmente et a atteint 3,5 milliards d’euros en 2014. Certes, la concurrence des États-Unis et de la Nouvelle-Zélande marque des points dans le commerce mondial de produits secs et industriels, à base de poudre de lait par exemple, de sorte que les exportations françaises progressent moins vite que la demande mondiale de lait, ce qui se traduit (comme pour l’Allemagne) par une érosion des parts de marché mondial de 13% à 9% en dix ans des exportateurs français de produits laitiers.

Toutefois, les projections font état d’une croissance de 18% de la demande mondiale en dix ans: des marchés restent donc à conquérir. En outre, la France place cinq de ses principaux groupes laitiers dans les 25 leaders mondiaux du secteur. Autant de repères chiffrés qui feraient saliver bien des secteurs d’activité en France, notamment dans l’industrie.

Or, malgré ce panorama global pas si dégradé, les producteurs au départ de la filière, qui exporte 40% de la collecte, continuent de travailler à perte, ce qui ne peut que les conduire dans une impasse. Alors que personne ne conteste la réalité de cette situation, cette aberration économique perdure.

Une remise en cause de toute la filière

Jusqu’à présent, les pouvoirs publics sont intervenus par des expédients pour redresser les trésoreries des éleveurs, en reportant des échéances de versements de charges, en attribuant des prêts à taux bonifiés, en dégageant des aides… Autant de mesures ponctuelles qui ne permettent pas de pérenniser des exploitations mais seulement de «faire la soudure» d’une crise à l’autre.

Si le gouvernement réduisait les charges des exploitants comme ils le demandent, rien ne dit que le bénéfice de cette mesure leur profiterait

Aujourd’hui, ce ne sont plus des aides que les exploitants réclament, mais des prix! Juste quelques euros de plus par litre… alors que plane la menace d’un prix au-dessous de 30 centimes le litre, à 28 centimes voire moins, des niveaux jamais atteints.

Pour éviter l’asphyxie à la production, tous les leviers doivent être actionnés. C’est d’abord l’organisation des filières qui doit aujourd’hui être remise à plat, de la collecte jusqu’à la distribution. Malheureusement, des tables rondes se sont tenues sur le sujet, sans apporter les modifications de structures nécessaires. Les producteurs réclament l’intervention de l’Etat, mais c’est aux professionnels de s’entendre. Difficile, compte tenu des enjeux financiers et des rapports de forces.

Et même si le gouvernement réduisait les charges des exploitants comme ils le demandent, rien ne dit que le bénéfice de cette mesure leur profiterait dans la mesure où ils ne fixent pas eux-mêmes le prix du lait, et que les industriels et distributeurs pourraient fort bien répercuter cette baisse sur les prix.

D’autres voies peuvent être explorées, comme la compétitivité des industriels du lait eux-mêmes face à la concurrence américaine et néo-zélandaise. Les possibilités de gains ne passent pas seulement par un laminage des prix payés aux producteurs pour gagner des marchés dans des pays en développement, dont les importations ont progressé de 25% par an au cours de la dernière décennie. Les perspectives de croissance mondiale offrent des marges de manœuvre.

Enfin, puisque le secteur laitier français met en avant la qualité, celle-ci doit pouvoir être répercutée dans le prix comme d’autres secteurs industriels savent le faire (le luxe ou le vin en France, l’automobile en Allemagne…), sans que personne ne s’en offusque lorsque cette qualité est reconnue. Mais rien ne pourra aboutir si les exploitants eux-mêmes ne construisent pas des offres spécifiques nouvelles, collectivement. Il en va de l’existence d’un secteur capital pour l’alimentation, la santé et l’économie. À ce titre, les consommateurs ont également un rôle à jouer: encore faut-il qu’ils disposent des informations nécessaires pour effectuer des arbitrages dans leurs achats.

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