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La rencontre piégée du pape avec le patriarche de Moscou

Une fresque dépeignant une scène du Jugement dernier avec le patriarche Kyrill, Vladimir Poutine et des séparatistes prorusses dans une église de Lviv. YURIY DYACHYSHYN/AFP.

Une fresque dépeignant une scène du Jugement dernier avec le patriarche Kyrill, Vladimir Poutine et des séparatistes prorusses dans une église de Lviv. YURIY DYACHYSHYN/AFP.

La rencontre entre François et Kyrill, le 12 février à Cuba, constitue un très bon point pour le rapprochement entre le catholicisme et l’orthodoxie, mais présente un risque pour le pape de Rome: cautionner la collusion entre Poutine et son Eglise nationale, ainsi que la politique russe en Ukraine et au Moyen-Orient.

C‘est le style François. «J'ai dit à Cyrille: je viens où tu veux. Tu m’appelles et je viens»: ainsi le pape parlait-il à un journaliste russe au retour d’un voyage en Turquie en novembre 2014. Un hasard de calendrier a voulu que Cyrille –Kyrill en russe–, invité personnellement par Raul Castro, se déplace en février à Cuba quand François se trouve au Mexique, l’un des pays les plus catholiques du monde. Miracle sous les tropiques! Les deux hommes ont convenu de se rencontrer, le 12 février, à La Havane.

Mais qui est donc Kyrill? L’autre «géant» de la chrétienté mondiale à côté du pape. Patriarche de Moscou et, selon l’antique tradition, «de toutes les Russies», il est le chef des 150 millions d’orthodoxes de Russie, des diasporas russes à l’étranger et de la très grande majorité des Ukrainiens de confession orthodoxe. Car depuis le baptême à Kiev, en l’an 988, du prince Vladimir, l’Ukraine est le berceau du christianisme russe et cette donnée historico-religieuse reste omniprésente aujourd’hui dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Une fois de plus, le pape argentin et jésuite déplace des montagnes. Depuis la chute du Mur et la dissolution de l’empire soviétique en 1991, ni le pape Jean-Paul II –desservi en Russie par son origine polonaise–, ni le pape Benoît XVI, pourtant féru d’orthodoxie et conservateur en matière liturgique et morale, n’avaient réussi à dérider le patriarche de Moscou, Alexis II, jusqu’à sa mort en 2008, puis son successeur Kyrill. Tous les rendez-vous entre le pape et le patriarche, même les plus habilement préparés et en terrain neutre –Vienne ou Budapest – s’étaient heurtés à l’intransigeance moscovite.

Et on a assisté à cet étonnant paradoxe que Jean-Paul II, mort en 2005, qui rêvait de réconcilier les «deux poumons» du christianisme, oriental et occidental, byzantin et latin, n’avait jamais pu rencontrer le chef des orthodoxes russes. Et que ce pape voyageur, qui visita tant de pays au monde, fréquenta tant de synagogues et de mosquées, n’avait jamais pu se rendre dans un pays aussi anciennement chrétien que la Russie, où pèsent très lourd les courants antioccidentaux et anticatholiques.

Moscou fermait la porte. Toujours pour les mêmes prétextes: la reconstitution en Ukraine d’une Eglise catholique de rite byzantin, symbole de cet «uniatisme» détesté par les Russes, souvenir des tentatives hier menées par la papauté romaine pour contraindre à l’«union» les orthodoxes orientaux séparés depuis un millénaire. Au début des années 1990, une guerre de religion d’un autre âge a éclaté en Ukraine, dans les églises de Kiev et de Lvov, entre les orthodoxes relevant du patriarcat de Moscou et les catholiques «uniates», persécutés par Staline, affidés au Vatican. L’autre grief de Moscou: le soi-disant «prosélytisme» en terre orthodoxe de communautés catholiques et protestantes débarquant dans la nouvelle Russie pour «rechristianiser» un pays sorti d’un régime communisme violemment athée.

La nouvelle «Sainte-Russie»

Le pape François et le patriarche Kyrill veulent tourner la page. Leur rencontre à Cuba s’inscrit dans une volonté de rapprochement entre les croyants catholiques et orthodoxes, qui existe bien depuis le concile Vatican II il y a cinquante ans, mais dont les Russes, les plus nombreux, se sont toujours tenus à l’écart. Mais on ne peut ignorer les risques que prend le pape François de cautionner ainsi la collusion, accablante au fil des années, entre le régime de Vladimir Poutine et une Eglise orthodoxe de plus en plus inféodée.

Comment ne pas partager en particulier les craintes des Ukrainiens en guerre à la perspective d’une alliance «de revers» entre le Vatican et Moscou, dont Jean-Paul II, grand défenseur des «uniates» si proches des catholiques polonais, se méfiait profondément? Comment ne pas s’inquiéter aussi de ce geste amical du pape François à l’égard d’un pays aussi puissant que la Russie, qui prétend détenir un rôle historique de «protection des chrétiens d’Orient», mais mène une politique et une guerre aussi partiale et contestable en Syrie?

  Car le patriarche Kyrill qui, à son élection en 2009, était présenté en Occident comme une personnalité d’envergure, ouverte et moderne, a fait franchir sous Poutine un cap spectaculaire à la collaboration entre l’Etat et son Eglise nationale. Celle-ci revendique le droit à une sorte d’expertise morale et religieuse sur tous les sujets, y compris les plus politiques. Elle se rend indispensable dans l’éducation de la jeunesse, dans la lutte contre la drogue et l’alcoolisme, le sort des détenus ou la conservation du patrimoine culturel. Elle bénit les troupes en partance hier en Tchétchénie, aujourd’hui en Syrie. Elle milite pour le renforcement de l’influence russe dans les pays d’émigration et de diaspora. Ainsi, à Paris, la Russie vient d’acquérir l’ancien siège de Météo-France, dans le VIIe arrondissement, pour y construire une cathédrale, un séminaire et un centre culturel russes.

Cette vision de la place de la religion dans l’Etat est soutenue par sa défense insistante de la «civilisation russe» ou, selon ses propres mots, du «monde russe». Son discours souvent nationaliste et antioccidental attribue un rôle civilisateur à l’orthodoxie dans des pays comme la Russie, l’Ukraine ou la Biélorussie, soit l’espace spirituel de la Sainte-Russie d’autrefois issue du «baptême» de Kiev. C’est un discours qui justifie encore aujourd’hui le leadership de la Russie religieuse sur l’Ukraine et assigne un rôle particulier à l’Eglise de défense des frontières de la Russie.

En 2013, un porte-parole officiel du patriarche, le père Tchapline, déclarait ceci: l’avenir de l’Europe n’appartient plus à Londres, à Paris ou à Bruxelles, mais à Kiev, à Minsk, à Moscou, à Athènes, à Bucarest, «ces villes orthodoxes qui sont les centres de la vie chrétienne orientale». Il s’expliquait:

«Kiev, Minsk et Moscou sont davantage l’Europe que ne l’est l’Ouest de notre continent. L’Occident a trahi les idéaux du christianisme, a trahi l’Europe qui était fondée sur les idéaux chrétiens et le droit romain. Notre civilisation ne doit pas suivre l’Occident, qui est faible en volonté, ni l’Orient qui est faible en intellect. Nous devons réunir la volonté et l’intellect, le spirituel et le profane. Nous avons le devoir de changer ce monde en dix ans.»

Un tel discours illustre la fracture, dans la Russie orthodoxe, entre les «libéraux» minoritaires ouverts à l’Occident, à l’œcuménisme (avec les catholiques et les protestants) et les conservateurs, nationalistes crispés, qui adhèrent au combat pour la «pureté» de la foi orthodoxe et dénoncent un Occident «pourri», aux mœurs décadentes (est visé ici le mariage homosexuel). Ceux-ci rejettent tout dialogue avec des Eglises protestantes jugées beaucoup trop libérales (sauf les évangéliques), mais rêvent d’une «alliance stratégique» avec le Vatican en vue d’une moralisation ardente de la société, d’une lutte contre la sécularisation de la société et la permissivité des mœurs.

Poutine-Kyrill: l’alliance du trône et de l’autel

Le discours du patriarche Kyrill sur la protection de la «civilisation russe» va droit au cœur de son allié Vladimir Poutine. Le chef de l’Eglise explique que lorsque Poutine est arrivé au pouvoir après les années Eltsine, le pays se trouvait dans un état de délabrement comparable à celui des plus grands cataclysmes de son histoire comme le «Temps des troubles» au XVIIe siècle, l’invasion napoléonienne et la Seconde Guerre mondiale. «Vous avez eu le mérite personnel d’avoir miraculeusement redressé la Russie», a-t-il dit un jour à Vladimir Poutine, lors d’une cérémonie au Kremlin. Et le président russe, qui fréquente avec assiduité la cathédrale du Christ-Sauveur, installe volontiers le patriarche près de lui lors des manifestations officielles, justifiant son attitude par la dette historique que la Russie doit à son Eglise, qui a contribué à unifier la nation et lui a fourni une bonne partie des éléments de sa culture.

Après la «profanation» du groupe de chanteuses rock Pussy Riot qui, en 2012, avait chahuté, dansé dans la cathédrale et appelé la Vierge à chasser Poutine, le patriarcat avait réagi en lançant des pétitions adressées au parquet pour qu’il fasse preuve de la plus grande sévérité et punisse le blasphème. Kyrill avait même fait célébrer un office religieux dans toutes les cathédrales de Russie pour réparer l’offense, pour «la défense de la foi et des choses sacrées». Mais cette collusion, de plus en plus poussée, entre l’Eglise et l’Etat provoque en Russie des interrogations et des critiques, sur les sites des intellectuels orthodoxes, chez quelques prêtres de base influents à Moscou et dans les courants laïques.

L’Eglise serait en train de perdre en popularité ce qu’elle a gagné en puissance et en influence. Du fait de sa proximité avec le pouvoir politique, elle subit les effets de la contestation (minoritaire) contre Poutine. Des critiques fusent contre l’enrichissement personnel du patriarche, ses propriétés (la résidence qu’il a fait construire à Peredielkino avec une coupole en porcelaine comme l’église de Saint-Basile), son autre résidence des bords de la mer noire ou l’appartement qu’il possède dans un quartier de l’ancienne nomenklatura au centre de Moscou, son goût pour les grosses Mercedes noires ou les montres de valeur.

Dans les médias indépendants, comme la chaîne Dojd ou la station Echo de Moscou, dans quelques journaux et sur Internet, revient la question: l’Eglise n’a-t-elle pas laisser passer sa chance? N’est-elle pas en train de se couper de l’intelligentsia, comme elle l’avait déjà fait pour son malheur au XIXe siècle? En effet, après avoir subi la plus terrible des persécutions sous Staline et sous Khroutchev, elle est à nouveau tentée par le repli national. Elle cherche à renouer avec une histoire de prestige et de pouvoir.

Que pourra lui dire le pape François, avec son charisme propre, sa modestie, ses origines extra-européennes, son estime pour les pauvres et les faibles? François et Kyrill, c’est la rencontre, sous les tropiques, de deux «planètes». L’Eglise de Rome est à un tournant, mais celle de Moscou aussi: soit elle continue, au risque de se marginaliser, de rejouer la «symphonie byzantine», c’est-à-dire l’alliance du trône et de l’autel, de l’empereur Poutine et du patriarche, en feignant d’ignorer la dégradation du pays. Soit elle prend ses distances avec un establishment corrompu: elle perdrait alors le soutien du pouvoir et les avantages matériels qui en découlent, mais elle regagnerait le respect et la confiance de la population.

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