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Renault s’installe enfin en Chine… quand la conjoncture se retourne

Shanghai (REUTERS/Carlos Barria)

Shanghai (REUTERS/Carlos Barria)

Le ralentissement de la croissance et les problèmes de pollution, d’embouteillages et d’urbanisme freinent aujourd’hui l’expansion de l’automobile en Chine.

Dans «Tintin et le Lotus Bleu», paru en 1936, Dupond et Dupont sont à Hankou lorsque l’un dit à l’autre: «ne te retourne pas tout de suite. J’ai l’impression que quelqu’un nous suit». Une foule immense de Chinois est en effet derrière eux, amusée par leurs accoutrements de mandarins d’un autre âge.

Depuis, Hankou s’est fondu dans la vaste agglomération de Wuhan qui, avec 11 millions d’habitants, occupe le 12e rang parmi les des villes les plus peuplées de Chine. Le 1er février, dans le quartier Est, a été inaugurée une usine Renault. Sur 95 hectares, il est prévu de produire 150.000 véhicules. Avec une possibilité de doubler ce chiffre immédiatement en cas de besoin. Pour l’instant, l’établissement est en phase de démarrage avec de larges places libres dans les ateliers où l’on assemble train-avant et train-arrière ou dans ceux consacrés à l’ébénisterie où sont montés les sièges et les tapis.

La dernière des grandes marques

Principale différence entre l’album d’Hergé et le groupe automobile français aujourd’hui: les deux policiers de la bande dessinée voulaient rester discrets alors que le groupe automobile français souhaite au contraire se faire connaitre en Chine. Renault est la dernière des grandes marques occidentales à venir s’installer en Chine. Sa perspective est de conquérir 3,5% de parts du marché automobile chinois, le premier au monde avec 21 millions de véhicules particuliers immatriculés en 2015. 

L’usine a couté 870 millions d’euros. Elle a été bâtie et équipée en deux ans. Le taux de robotisation est de 50 %, sensiblement moins que dans une usine européenne où il peut aller jusqu’à 90%. C’est le Kadjar, ce cross over de dernière génération, qui va d’abord être construit là. Comme son nom semble difficile à prononcer en mandarin, il va s’appeler Kelajia en Chine. Par rapport au modèle fabriqué à Valence en Espagne, divers aménagements ont été faits pour convenir au public chinois: la voiture a quelques centimètres de plus, un toit ouvrant panoramique, les couleurs à l’intérieur sont plus nombreuses etc... La production du Kelajia sera suivie par celle d’un autre SUV (véhicule utilitaire sport) d’une catégorie légèrement supérieure.

Nissan -qui vend 1,2 million de voitures par an en Chine- est allié avec Renault depuis 1999. L’usine de Wuhan a été bâtie selon des plans comparables à ceux de l’usine que la marque japonaise possède à Canton. Les fournisseurs de pièces détachées sont les mêmes pour les deux marques. Par ailleurs, Renault, comme Nissan, est associé avec le groupe automobile chinois Dongfeng. Celui-ci a d’autres partenariats avec des marques occidentales dont Peugeot-Citroën, installé dans trois usines à Wuhan.

«Pas suffisamment connue»

Les 2000 ouvriers, techniciens et ingénieurs qui travaillent chez  Renault-Wuhan sont en majorité Chinois mais il y a actuellement 120 Français, des Japonais, des Coréens et des Indiens. Tous ont effectué un séjour de trois mois au moins dans une usine Nissan à Wuhan ou à Canton. Muriel Keaud, ingénieure responsable du laboratoire technique raconte: «Quand on est arrivé à Wuhan, on venait tous de backgrounds très différents et il fallait faire l’effort d’aller l’un vers l’autre, de bien s’écouter, se comprendre pour pouvoir ensuite collaborer. Une fois qu’on a passé cette étape, c’est facile de travailler avec les Chinois ».

Avoir une production locale devrait permettre à Renault de se faire connaitre en Chine. Les journaux chinois qui ont relaté la venue de l’entreprise française ont commencé à lui rendre hommage en soulignant qu’elle existe depuis 117 ans. Le «Quotidien de la Jeunesse de Chine» a, lui, analysé plus précisément l’installation à Wuhan en écrivant: «ça ne va pas être si facile pour Renault de mettre un pied ferme en Chine. Il va lui falloir de l’audace et y mettre du cœur. La conjoncture est moins favorable». Et d’ajouter: «Il faut que Renault devienne une star. La marque n’est pas suffisamment connue. Et le prix de ses voitures sera-t-il suffisamment compétitif?».

Coté star, Renault a embauché Fan Bingbing, célèbre et populaire actrice de cinéma, qui va apparaitre régulièrement dans des publicités au volant d’une Kelajia. Quant au prix des automobiles, c’est une question  évolutive en Chine: il y a trois ou quatre ans, les acheteurs étaient incités à acheter plus cher que le prix catalogue. Le vendeur leur expliquant que le modèle qu’ils désiraient risquait d’être vite vendu s’ils ne le prenaient pas. Aujourd’hui au contraire, les prix des automobiles sont à la baisse, signe que les ventes sont moins faciles. La hausse du nombre de voitures vendues était de 14% en 2013 et de 7% en 2014. L’an dernier elle a été de 5% sur un total de 21 millions de véhicules commercialisés.

Tiré au sort pour pouvoir acheter une voiture

Ces chiffres accompagnent le ralentissement économique de la Chine, les efforts des villes pour limiter les embouteillages et la volonté du gouvernement chinois -affirmée notamment lors de la COP21, la Conférence climat de Paris en décembre dernier- de lutter contre la pollution. Pour l’achat d’automobiles, un système surnommé «la loterie» est désormais en place en Chine: tout acheteur potentiel se voit attribuer un numéro et, si celui-ci est tiré au sort, il lui permet d’acheter une voiture.

«Malgré ce contexte, le marché automobile chinois a augmenté de 5 % l’an dernier!» souligne Carlos Ghosn, le PDG de Renault «Imaginez ce que serait le taux de croissance de ce marché s’il n’y avait pas ce genre de contraintes. Il y a quand même en Chine un dynamisme automobile très fort qui va continuer. Tous les ans, plus d’un million de voitures supplémentaires sont demandées. Je pense que Renault peut y contribuer».

En tout cas, en phase avec la lutte contre le réchauffement de la planète, à partir de 2017, Renault va fabriquer dans l’usine de Wuhan 10.000 véhicules électriques par an. Il s’agira de la Fluence dont la production évoluera en fonction du développement des véhicules zéro émission en Chine. En 2015, il ne s’en est vendu que 300.000. Carlos Ghosn rappelle que «Renault est le principal constructeur de voitures électriques au monde. Donc nous souhaitons très fortement contribuer à la commercialisation de masse des voitures électriques que souhaite le gouvernement chinois. Il est impossible de contribuer à la limitation du réchauffement de la planète sans une participation significative des voitures zéro émissions c’est-à-dire des voitures électriques». En Chine, Renault étudie d’ailleurs la possibilité de commercialiser une voiture électrique à un prix beaucoup plus abordable que celui de la Fluence.

Bâtir un réseau de concessionnaires

En attendant, l’entreprise française commence à mettre en place un réseau de concessionnaires. Ils sont 125 dans les villes de Chine et vont rapidement passer à 150. Il y aura des espaces d’exposition dans différentes villes, ainsi que des centre de pièces détachées. On estime chez Renault que la Chine offre des opportunités et qu’il n’y a pas de raison -à condition de bâtir une présence à long terme- de ne pas acquérir dans ce pays des parts de marché solides.

Un bémol à cette perspective est mis par Zhu Yanfeng, Président de la société chinoise Dongfeng en même temps que secrétaire provincial du Parti communiste. Il a exprimé un regret  dans le journal Fenghuang: «il est dommage que Renault arrive si tard. Certes, l’usine s’est faite très vite, en 23 mois. Mais pendant cette période, les ventes d’automobiles en Chine ont baissé». Il s’empresse cependant de préciser qu’il a «confiance en l’avenir».

Jacques Daniel, le Français qui préside Dongfeng Renault Automotive Company (DRAC), la coentreprise de Renault- Dongfeng à Wuhan, semble lui répondre quand il dit devant la presse française: «on arrive effectivement dans une conjoncture qui n’est pas facile. Mais ça ne nous fait pas peur: je pense que ça met de la pression pour tout le monde. Par ailleurs, nos bases de production bénéficient de tout ce qui a été fait par Nissan. Donc je n’ai pas trop d’inquiétude. On aura peut-être une rentabilité qui sera moins bonne. Mais au jour d’aujourd’hui, notre projet reste totalement viable. Et c’est le départ  d’une grande aventure».

Plusieurs journaux chinois ont écrit avec optimisme que le nouveau projet automobile à Wuhan reposait sur un «triangle d’or» entre une entreprises chinoise, une française et une japonaise. De plus, le jour de l’inauguration, les bâtiments de la nouvelle usine étaient recouverts d’une neige tombée la veille. «Neige en hiver, promesse d’une année prospère»: à l’usine Renault, ce proverbe chinois était volontiers cité en guise de bon présage.

Richard Arzt (Envoyé spécial à Wuhan)

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