Monde

Le «racisme environnemental» aux États-Unis va au-delà du cas de Flint

Claire Levenson, mis à jour le 04.04.2016 à 15 h 47

Le scandale de l’eau contaminée au plomb à Flint, dans le Michigan, montre encore une fois l’indifférence des autorités devant l’exposition des minorités pauvres à des conditions environnementales dangereuses.

Hubert Roberson, habitant de Flint, dans le Michigan, pour souligner lors d’une marche organisée par le révérend Jesse Jackson la nécessité d’une eau non contaminée, à Flint, le 19 février 2016 | BILL PUGLIANO/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Hubert Roberson, habitant de Flint, dans le Michigan, pour souligner lors d’une marche organisée par le révérend Jesse Jackson la nécessité d’une eau non contaminée, à Flint, le 19 février 2016 | BILL PUGLIANO/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Pendant dix-huit mois à Flint, dans le Michigan, les habitants de la ville ont bu une eau contaminée au plomb car les autorités locales ont voulu économiser de l’argent en utilisant l’eau de la rivière locale pour alimenter les robinets. Cela faisait plusieurs mois que la population se plaignait de l’eau jaunâtre et de symptômes inquiétants, comme la perte de cheveux et les vomissements. Sans parler du fait que le plomb affecte le développement du cerveau des enfants sur le long terme.

Pour cette eau toxique, les habitants payaient un des prix les plus élevés du pays, soit près de 100 dollars par mois. Les résidents et les associations avaient commencé à dénoncer la situation depuis avril 2014 mais la réaction des autorités s’est fait attendre, jusqu’à ce que le président Barack Obama déclare l’état d’urgence le 16 janvier 2016. Puis que la candidate à l’investiture démocrate Hillary Clinton dise deux jours après: «Nous serions scandalisés si cela arrivait à des enfants blancs, et nous devrions être scandalisés que cela arrive en ce moment à des enfants noirs.»

Le 6 mars, Hillary Clinton et son rival Bernie Sanders se sont affrontés dans un débat organisé à Flint et les deux candidats ont appelé à la démission du gouverneur de l’État, Rick Snyder, qui a mis trop de temps à réagir face à ces problèmes.

Des bénévoles chargent des packs d’eau d’un centre de distribution gratuite dans des voitures à Flint, dans le Michigan, le 5 mars 2016 | Geoff Robins/AFP

Ce désastre, loin d’être une anomalie, est un type d’incident familier aux États-Unis: les habitants d’une ville pauvre –à majorité noire et latino, près de 60% dans le cas de Flint– sont exposés à des conditions environnementales dangereuses, dans l’indifférence des autorités.

Ce scénario s’est tant répété par le passé que, dans les années 1980, un concept a été créé pour le décrire: le racisme environnemental, soit l’idée que les Afro-Américains (et autres minorités ethniques) se retrouvent de manière disproportionnée à vivre dans des endroits où l’eau, l’air et la terre sont tellement pollués que cela représente un danger sanitaire.

«Violence étatique»

En 2014, une étude de l’université du Minnesota a montré qu’aux États-Unis les membres des minorités ethniques étaient en moyenne exposés à des taux de dioxyde d’azote 38% plus élevés que les blancs. Ce polluant produit en partie par les voitures et certaines usines a été lié à l’asthme et aux crises cardiaques.

L’injustice environnementale touche en majorité les populations pauvres, quelle que soit leur couleur de peau, mais aux États-Unis les populations pauvres sont bien souvent des populations noires et latino. Et une étude de 1987 a montré que, même à salaires égaux, les noirs avaient plus tendance à vivre dans des zones polluées. Selon une étude de 2007 de l’université du Michigan, les minorités ethniques représentent 69% de la population dans les quartiers américains qui ont des décharges de déchets toxiques.

Pour le sociologue Robert Bullard, qui écrit sur ces questions depuis trente ans, Flint n’est pas une surprise:

«Ma première réaction, c’était de dire: rien de nouveau, a-t-il déclaré au site Alternet. Ce qu’il se passe à Flint est un cas typique de racisme environnemental…Cela indique que l’État du Michigan pense que les résidents de Flint ne méritent pas d’être protégés comme les autres. Ils ne méritent pas les protections qui auraient été mises en place s’ils n’avaient pas été pauvres et majoritairement afro-américains.»

Aux États-Unis, en 2014, les membres des minorités ethniques étaient en moyenne exposés à des taux de dioxyde d’azote 38% plus élevés que les blancs

Le site du mouvement Black Lives Matter a aussi souligné la récurrence de ce genre de situation:

«La crise à Flint n’est pas un incident isolé. L’eau contaminée ou le manque d’accès à de l’eau potable sont des formes de violence étatique fréquentes dans les villes et les quartiers noirs.»

Dan Kildee, le représentant au Congrès du district dont fait partie Flint, a ainsi décrit le type de discrimination à l’œuvre:

«Ce n’est peut-être pas intentionnel mais il y a un préjugé implicite contre les vieilles villes industrielles avec beaucoup de pauvreté et une majorité d’habitants issus des minorités. C’est difficile pour moi d’imaginer la même indifférence si cela s’était passé dans une ville plus riche.»

Déchets toxiques

Parmi les autres lieux symboliques de cette forme de discrimination, il y a l’allée du cancer en Louisiane (Cancer Alley), avec une concentration de 150 usines et raffineries dans un corridor de 135 kilomètres entre La Nouvelle-Orléans et Bâton-Rouge. Dans une petite ville comme Norco, où la majorité de la population est noire, de nombreuses personnes ont développé des maladies respiratoires et des cancers et un tiers des enfants de la ville souffrent d’asthme et de bronchites chroniques. Il a fallu la détermination d’une militante locale, Margie Richard, qui a grandi à moins de dix mètres d’une usine chimique, pour que la compagnie pétrolière Shell dédommage les résidents vivant à proximité et paye des frais de relogement.

Même type de scénario à Dickson, dans le Tennessee, où, depuis les années 1970, des déchets toxiques contenant du trichloréthylène, une produit cancérigène, avaient contaminé l’eau d’un quartier noir, où les taux de cancers étaient anormalement élevés. En 2002, la résidente Sheila Holt-Orsted a commencé à enquêter et s’est rendu compte que, dans les années 1990, les autorités avaient alerté des familles blanches des problèmes de qualité de l’eau mais pas les noirs. Après neuf ans de batailles judiciaires contre la ville et le comté, Sheila Holt-Orsted a fini par obtenir des dommages et intérêts pour sa famille, ainsi que l’assurance que les résidents du quartier auraient accès à de l’eau municipale propre.

Plus récemment, en août 2015, une résidente d’Uniontown, en Alabama, a porté plainte pour discrimination auprès de l’EPA, l’agence pour la protection de l’environnement. En 2008, environ 4 millions de tonnes de cendres de charbon, qui contiennent de l’arsenic, du plomb et du mercure, ont été déversées dans une décharge à ciel ouvert dans cette ville où 90% des habitants sont noirs. 

XyNazia Skinner, 7 ans, brandit un panneau pour réclamer un accès à une eau potable propre, à Flint, dans le Michigan, le 19 février 2016 | BILL PUGLIANO/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

De même, si le taux de plomb dans le sang des enfants de Flint a fait la une des journaux, ce n’est pas un cas isolé. Dans onze villes du New Jersey, le pourcentage de jeunes affecté par ce problème est encore plus élevé. La composition démographique de ces villes illustre bien la notion de racisme environnemental: à Irvington, où 8,7% des enfants ont des taux de plomb considérés comme élevés (contre 7% à Flint), la population est noire et latino à 95% et, à Atlantic City, où 10% des enfants sont affectés, 68% de la population est noire ou latino.

La réaction du gouverneur républicain de l’État –Chris Christie, un ancien candidat à la présidentielle qui soutient désormais la campagne de Donald Trump– est également typique de ce genre de cas: il a mis son veto à une loi qui aurait débloqué de l’argent pour enlever la peinture au plomb des logements en question.

Dans une trentaine d’écoles publiques de Newark, dans le New Jersey, où 88% de la population est noire et latino, les autorités viennent de fermer les fontaines à eau après que des taux élevés de plomb ont été détectés.

Droits civiques

La lutte environnementale contre ce type de problème est devenue une continuation du combat des droits civiques des noirs aux États-Unis. Par exemple, l’organisation de défense des droits des Afro-Américains, la NAACP, qui a été créée en 1909, a depuis 2009 une équipe spécialisée dans la justice environnementale. En 2008, elle a lancé une campagne pour faire fermer des usines à charbon situées proches de quartiers résidentiels.

Les tentatives de résistance contre la pollution de certains quartiers et villes ont débuté dans les années 1960 mais le mouvement pour la justice environnementale est réellement né en Caroline du Nord au début des années 1980, lorsque 55.000 tonnes de déchets toxiques ont été déversés à Afton, une petite ville pauvre de Caroline du Nord à majorité noire. Inquiets de l’impact de cette décharge, les résidents ont organisé plusieurs semaines de manifestations contre l’arrivée des camions. Pour la première fois de l’histoire américaine, environ cinq-cents personnes ont été arrêtées pour avoir résisté à la création d’une décharge toxique.

À l’époque, un journal avait décrit ces manifestations comme «le plus grand mouvement de désobéissance civile dans le Sud depuis que Martin Luther King Jr. a organisé des marches de protestation en Alabama».

Au bout du compte, les résidents ont perdu leur combat –la décharge n’a pas été relocalisée et le site n’a été nettoyé qu’en 2004– mais leurs actions ont attiré l’attention des médias nationaux. Et des militants des droits civiques se sont joints à leur cause, faisant de la lutte environnementale un prolongement des luttes antiracistes.

Plus de trente ans après, à Flint, on retrouve la même convergence entre lutte antiraciste et lutte environnementale. La NAACP pousse pour qu’il y ait une enquête du ministère de la justice afin de déterminer si les droits civiques des habitants de Flint ont été baffoués. Et les militants de l’association ont également menacé des actions de désobéissance civile si le gouverneur ne faisait pas rapidement changer les tuyaux d’alimentation d’eau. Pour l’instant, les habitants continuent d’utiliser de l’eau en bouteille pour faire la cuisine, boire et se laver.

Claire Levenson
Claire Levenson (142 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte