Le rugby français compte sur le Tournoi pour échapper à un paysage dévasté

FRANCK FIFE/AFP.

FRANCK FIFE/AFP.

Quatre mois après une défaite historique contre la Nouvelle-Zélande, c'est un rugby tricolore en triple crise –d'identité, de croissance et de confiance– qui affronte l'Italie samedi.

Près de quatre mois après le fiasco de la Coupe du monde du monde de rugby, le XV de France reprend le chemin du stade à l’occasion du Tournoi des VI Nations, qui commence pour lui par le match peut-être le plus facile de la série à venir: contre l’Italie, ce samedi 6 février, à Saint-Denis. Le sélectionneur a changé, Guy Novès ayant succédé à Philippe Saint-André, l’équipe a été renouvelée avec un nouveau capitaine, Guilhem Guirado, à la place du «retraité» Thierry Dusautoir, mais le paysage reste dévasté.

En effet, quelle que soit l’issue de ce tournoi 2016, le rugby français demeurera un vaste chantier sur lequel il s’agira d’essayer de construire une équipe compétitive dans la perspective de la Coupe du monde 2019 au Japon. Car en l’état des choses, le Tournoi des VI Nations ne représente plus vraiment ce qui peut se faire de mieux sur un terrain de rugby. Les nations qui composent ce championnat d’Europe par équipes ont fini par être toutes emportées l’automne dernier, avec quatre pays de l’hémisphère sud en demi-finales, parmi lesquels l’intouchable Nouvelle-Zélande. L’Angleterre et la France ont même fini le Mondial aux urgences et sur le brancard, les Tricolores étaient peut-être les plus abîmés d’entre tous.

L’imposante statue de Commandeur de Guy Novès, au palmarès si impressionnant, est rassurante, mais le XV de France fera aussi avec les moyens du bord dans un premier temps. Il s’agit de repartir d’une page presque blanche au moment où le rugby national ne cesse de tirer à hue et à dia sans donner le sentiment de connaître la direction à prendre. Philippe Saint-André, qui vient de sortir un livre, tente de dessiner une trajectoire en ouvrant des pistes sur la base de son échec en tant que sélectionneur. L’ouvrage, dont certaines pages transpirent de trop d’aigreur, met en opposition les exigences du Top 14, le championnat de France professionnel, et celles de l’équipe nationale. Rien de nouveau à vrai dire tant le sujet a déjà été évoqué et rebattu et tant il paraît difficile, voire impossible, de sortir, pour le moment, de la guerre de tranchées opposant les principaux dirigeants des clubs dominants et ceux de la fédération (FFR).

Haines rances et recuites

Cette lutte de pouvoir n’en finit plus de nourrir les haines rances et recuites et elle devrait encore alimenter la chronique de cette détestation lors des mois prochains à la faveur de l’élection pour la présidence de la FFR, prévue en décembre 2016. Trois candidats sont en lice, Pierre Camou, 70 ans, occupant du poste depuis 2008 et qui a choisi de se représenter pour un troisième mandat en dépit de la débâcle récente, Bernard Laporte, 51 ans, ancien secrétaire d’état et sélectionneur du XV de France, et actuel manager du RC Toulon, sans oublier le journaliste Pierre Salviac, 69 ans, qui tente d’exister au cœur de cette bataille déjà musclée. Au terme de cette élection devrait se dessiner un nouveau cadre pour le rugby français avec les 1.885 clubs comme arbitres dans les urnes. Tous les candidats veulent hypothétiquement remettre le XV de France «au milieu du village», mais les clubs professionnels, qui paient les joueurs dans le championnat le plus riche au monde, ont une autre philosophie en la matière entre Top 14 et Coupe d’Europe, et les revenus qu’ils en tirent grâce aux droits télévisés.  

Dans ce climat tendu, la récente démission de Patrick Wolff, ancien dirigeant de Clermont-Ferrand et vice-président de la Ligue nationale de rugby (LNR), constitue un autre pavé dans cette mare décidément agitée. Et l’intéressé de dénoncer pêle-mêle «les lancinantes jérémiades des autoproclamées têtes de gondole de notre championnat», «un empilement de compétitions fait d’impasses et de doublons dans un calendrier saucissonné», «une Coupe du monde gâchée pour nous parce que trop d’étrangers cantonnent sur le banc trop de Français» ou «ce modèle factice pas durable, mais installé sur la durée». Un Top 14 «modèle factice» que Denis Lalanne, plume du journal Midi-Olympique, qualifie de «hold-up opéré sur le championnat français par ces autres All Stars et autres Globe Trotters imités du Paris Saint-Germain ou du Real de Madrid.» Bigre.

Mais comment prôner la décroissance dans un rugby professionnel justement en croissance? Comment limiter la venue d’étrangers et démonétiser demain un spectacle vendu désormais à prix d’or aux télévisions payantes? Jacky Lorenzetti, puissant mécène du Racing 92, a répliqué vivement à ces attaques auprès du site Rugbyrama. «Je trouve qu'on est trop négatif sur l'arrivée de l'argent dans le rugby, a-t-il constaté. Cela veut dire quoi? Qu'il n'aurait pas fallu décider que le rugby devienne professionnel? Ce n'est pas moi qui ai choisi cela. Ce sont ceux qui étaient aux commandes à l'époque, à savoir messieurs Blanco, Camou et Wolff. Après, il faut pouvoir gérer le professionnalisme.»

«Jeux du cirque romain»

Le gérer, mais à quel prix aussi sur le plan de la santé des compétiteurs? C’est ce qu’a indiqué en substance, voilà quelques jours, le syndicat Provale, inquiet pour les joueurs professionnels qu’il représente et pour lesquels il a tiré un (nouveau) signal d’alarme. Trop de cadences infernales et donc de blessures de plus en plus graves. Seul sport collectif de combat, le rugby français, au moins celui pratiqué dans le Top 14, n’est plus tout à fait reconnu par les siens, qui commencent à lui trouver sacrément des airs de football américain.

Sur LEquipe.fr, Pierre Albaladejo, ouvreur historique du XV de France, a manifesté voilà quelques jours son affolement face à une discipline émaillée désormais de collisions multiples et dangereuses, alors que l’évitement de l’adversaire par le biais de la feinte est devenu une option secondaire. «Plus ce jeu est dur, plus il y a de sang et plus il y a de monde dans les tribunes, a-t-il reconnu. On revient aux jeux du cirque romain. Les matches sont d’une violence inouïe. Les fous arrivent de tous côtés dans les rucks. Et ça me rend malade. A mon époque, nous avions des salauds dans chaque équipe. On le savait. Mais ça rendait souvent service à l’arbitre quand des mêlées s’effondraient une ou deux fois. Elles ne s’effondraient pas trois fois… Quelqu’un réglait le problème. Aujourd’hui, c’est différent: les chocs sont telluriques. On voit que les mecs visent les genoux de leurs adversaires. Sciemment

Le rugby français vit une triple crise, à la fois d’identité, de croissance et de confiance, sans savoir quel équilibre harmonieux il serait possible de trouver entre toutes ces contradictions. Enivré par son succès médiatique, mais conscient de ses problèmes, il se retrouvé comme piégé.  Dans la nasse, le XV de France cherchera à défaire ses premiers liens lors de ce Tournoi des VI Nations 2016 où il s’agira pour lui de s’évader du funeste souvenir de Cardiff.

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