2016 sera une grande année pop, et c’est aux femmes qu’on le doit

Daughter I Francesca Jane Allen

Daughter I Francesca Jane Allen

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui, les femmes prennent le pouvoir avec (entre autre), Anna B Savage, Homme, ALA.NI, Hinds, Daughter ou Josephine Foster. Thee Stranded Horse et Déjà Mu se battent pour la parité.

1.Le buzzRayon XX

La semaine dernière, Dans ton Casque a passé son tour pour un tas de bonnes raisons. Nous avons notamment choisi de laisser place à la remarquable enquête d’Ondine Benetier sur le sexisme branché du milieu de la musique, qu’il est temps de lire ici si vous y avez échappé. Je préparais pendant ce temps ce billet sur l’angle suivant: 2016 est une année musicale qui s’annonce gargantuesque et rayonnante au vu de ce qu’elle a délivré en quatre petites semaines. Rien ne garantit que l’échantillon des excellentes choses entendues en janvier soit représentatif. Mais s’il l’est, ce sera grandiose; et on a envie qu’il le soit.

Si 2016 doit devenir une amplification de l’excellent cru 2015, c’est en grande partie grâce à des femmes. Ne pas prendre les musiciennes au sérieux, si l’on aime la pop, n’est plus une option en 2016. Il est même carrément difficile de ne pas être féministe. La créativité qui caractérise le production de cette hiver est majoritairement due pour l’instant, à des voix, des compositrices et des formations féminines.

2016, c’est d’abord la frange de 2015 que nous n’avons pas eu le temps d’explorer, puisque les bilans de fin d’année et le droit d’inventaire monopolisent alors l’attention. Nous n’allons pas nous appesantir sur Le Volume Courbe. Le magnifique I Wish Dee Dee Ramone Was Here With Me a déjà été cité dans le précédent numéro et c’est déjà de la graine de Top de fin d’année.

Pour marquer les esprits, on peut ne pas avoir sorti de LP. C’est cas d’Anna B. Savage, auteur du 4-titres le plus radicalement prometteur de 2015, et qui s’est rappelé à ce souvenir en livrant un live de cinq titres enregistré cet été. La captation brute et saturée rappelle le sauvage Live at Sin-é de Jeff Buckley en 1993. Deux nouveaux morceaux, «Also Human» et «Something of an End», maintiennent la Londonienne dans cet invraisemblable état de synthèse entre Buckley, My Brightest Dimand et Shannon Wright. Pour ne rien gâcher, on a appris cette semaine qu’elle serait à l’affiche du premier Arte Festival du 15 au 17 avril 2016 à la Gaîté Lyrique.

Homme –ça ne s’invente pas– est un duo (Macie Stewart et Sima Cunningham), formé à Chicago. Il a lâché un 5-titres passionnant, Fingerprints, au cœur du mois de novembre. Homme, c’est un peu comme si le duo Brigitte chantait en anglais et confiait sa production aux Flaming Lips avec pour mission d’enlever des couches d’arrangements. Rock sale et contemplations vénéneuses se contorsionnent autour de six morceaux compliqués mais immédiatement attachants. Vive les Homme.

Dans le cru 2016 certifié conforme, pas moins de cinq voix de femmes ont déjà écrit une bande-son attachante luxueuse: ALA.NI, Hinds, Daughter, Josephine Foster et Promise and the Monster. Les chances que vous ayez déjà entendu parler d’ALA.NI, Hinds et Daughter sont importantes. La première, Anglaise, a parsemé 2015 de plusieurs EP qui avaient préparé au double album You and I qui a ouvert l’année. Il donne à entendre ce qu’auraient pu enregistrer Judy Garland si elle était une artiste du XXIe siècle. Le charme est un peu désuet mais l’ancienne choriste de Damon Albarn a cette faculté rare de laisser une empreinte en quelques secondes.


Hinds est le groupe espagnol qui porte sur ses épaules l’idée d’un sursaut de la scène ibérique. Né à Madrid sur les braises de la crise de 2008, qui a abandonné des centaines de milliers de jeunes au chômage et à l’ennui, Hinds est composé de quatre musiciennes engagées dans un rock lo-fi nourri aux influences du Velvet Underground et de Mac DeMarco. Leave Me Alone, chanté en anglais, forme un premier album consistant: il a la fraîcheur de son âge et l’épaisseur suffisante pour justifier des tas d’écoutes. Daughter a plus de bouteille. Le groupe londonien vient de franchir brillamment le cap du deuxième album, avec Not To Disappear en successeur du remarqué If you Leave (2012). C’est un trio mixte, qui doit beaucoup à la voix aigue et protectrice d’Elena Tonra. Daughter délivre un rock lyrique, planant et oppressant qui se bonifie avec le temps.


Dernière recommandation de janvier: Promise and the Monster, la formation portée par la chanteuse suédoise Billie Lindahl. Sur Time of the Season, c’est comme si Stina Nordenstam avait enregistré avec Lee Hazlewood ou fusionné avec Tarnation pour fournir une BO à David Lynch. Des idées noires dans un écrin lumineux.


Et ce n’était qu’un début. Février a commencé vendredi avec No More Lamps in the Morning, la dernière livraison de la prolifique Josephine Baker. Même si le charme débraillé de cette voix de tête folk opère instantanément, il vous faudra un peu de temps pour vous approprier les 38 minutes de voyage en zone inconfortable que représente le disque de l’artiste américaine. C’est un disque à l’étrangeté très attachante: il sonne comme une entreprise de composition en temps réel mais pas comme une improvisation. Comme une musique très sage mais en réalité percluse par l’insécurité. Comme ALA.NI qui ne se prendrait pas au sérieux.

Je n’aurais pas osé célébrer à ce point la victoire des femmes par KO en 2016 sans la certitude d’une lame de fond, matérialisée par un calendrier qui annonce encore une série d’offrandes. Cette semaine, la bassiste Sarah Murcia va faire paraître une courageuse et intrépide réinterprétation de Never Mind the Bollocks, l’album culte des Sex Pistols en 1977, sous le nom de Never Mind the Future. Quatre musiciennes plus intégrées au paysage ont déjà laissé des teasers alléchants: Sarah Neufeld, violoniste d’Arcade Fire (pour The Bridge, le 26 février), Françoiz Breut, transcendée par son association avec le Portishead Adrian Utmey (Zoo, le 18 mas), Laura Gibson, dont la musique a été rescapée d’un brutal incendie qui aurait pu tout remettre en cause (Empire Builder est annoncé pour avril) et PJ Harvey, qui vient de révéler le clip de «Wheel», tourné au Kosovo (The Hope Six Demolition Project, 15 avril). Pop est un mot féminin, non?


 

2.Le coup de pouceDéjà Mu

C’est fou le son qu’il est possible de créer avec, juste, une guitare et une batterie. Quatre ans après The Prime of a Still Life, le duo Déjà Mu livre, avec The Work’s All Done, un deuxième album parfaitement hors norme au regard des limites présumées de sa formule (parution le 22 février). Ces chansons turbulentes, mal rasées, possédées par un diablotin, ont été rompues sur scène avant d’être cristallisées sur disque par Philippe Bellet et son partenaire Denis Charolles. Les deux hommes ont, durant leur carrière, voyagé entre la musique et d’autres arts de la scène, entre l’Europe et le reste du monde, entre le rock, la pop et des sons plus latins, jazz voire contemporains. Cela s’entend. Cela aurait été très pénible s’ils s’étaient pris au sérieux. Ils ont choisi de donner du plaisir, d’en prendre, et cela ressemble à un infini week-end.

 

3.Un vinyleThee Stranded Horse et Ballaké Sissoko

C’était en 2008. Thee Stranded Horse n’avait encore fait paraître qu’un véritable album. Yann Tambour, son cerveau, était déjà tombé sous l’influence décisive de la kora. En autodidacte, il avait appris à mixer ce son avec celui de sa guitare et à faire naître un style dont il est à peu près le seul auteur aujourd’hui.

Yann avait alors bricolé un EP de quatre titres en duo avec le musicien Ballaké Sissoko, maître de l’instrument, musicien malien qui inspira et adouba le Français dans un même mouvement. «Churning Strides», «Le Sel», «Swaying Eel», «Tainted Days» se retrouvèrent alors sur un vinyle à tirage ultra-limité, qui servit à faire patienter les inconditionnels avant la poursuite de la discographie de Thee Stranded Horse.

C’est là, avec ce disque intense comme un grand moment de concentration; que commença véritablement l’itinéraire qui a mené Yann Tambour au chef-d’œuvre de ce début d’année. C’est dans cette aventure discrète qu’il prit le goût des associations, lui qui avait commencé le projet dans une solitude revendiquée. C’est là qu’il forgea les premiers éclats de ce son aujourd’hui si mature, ample, précis, enrichi par les résidences et les artistes qui l’ont rejoint.

Aujourd’hui, Yann Tambour joue avec le Sénégalais Boubabacar Cissokho, des cordes (le trio Vacarme), pioche dans les meilleurs groupes du moment (Eloïse Decazes d’Arlt, Amaury Ranger de François and the Atlas Mountains), est annoncé avec cinq autres musiciens pour son concert de jeudi au 104. Il est au sommet de son expression. Parce qu’un jour en catimini, il est allé jouer avec un autre, pour voir ce quel bien cela ferait à ses orientations folk. Où l’on réalise qu’en dix anse carrière (!), Thee Stranded Horse conserve une fraîcheur exceptionnelle.

 

4.Liens
Pitchfork

2016 sera une année excitante. Ce n’est pas Dans ton Casque qui le dit, c’est Pitchfork. Le site américain a dressé la liste des 27 albums (!) qui rendent la rédaction impatiente. Une énumération souvent plutôt drôle dans son exposé. D’Animal Collective à Young Thug, Pitchfork fait le tri entre les certitudes, les rumeurs, les espoirs et les possibilités. Ce guide de la hype à venir ne serait rien sans son supplément, la liste des albums les mieux notés de l’année. Pour l’instant, Anderson.Paak occupe la tête avec Malibu. Un mâle… Il doit y avoir erreur.

 

5.Un cop-colPJ Harvey, l’art de ne pas être une ménagère

«Hier soir, dans le petit pub de mon village, la patronne racontait que le rôle d’une femme était de cuisiner, de faire le ménage, pas de travailler… Ma famille ne l’entendait pas de cette oreille, ils se sont engueulés. Et moi, j’étais là, au milieu, je ne pouvais rien dire. ça ne rend pas spécialement les choses plus difficiles pour des filles comme moi, ces stéréotypes sont faciles à refuser. Je ne me suis jamais considérée comme une rebelle, en lutte contre la société. Toutes les filles avec qui je me trouvais à l’école refusent de devenir des ménagères, elles ont toutes réussi à s’en sortir d’une façon ou d’une autre. Je ne me suis jamais senti prisionnière de la mentalité des gens.»

Les Inrockuptibles, avril 2012

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