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Dans l'affaire des 10.000 enfants réfugiés disparus, les États européens sont les premiers coupables

Des policiers regardent passer des enfants réfugiés à la frontière entre la Macédoine et la Grèce dans la ville de Gevgelija le 5 décembre 2015. Crédit photo: ARMEND NIMANI / AFP

Des policiers regardent passer des enfants réfugiés à la frontière entre la Macédoine et la Grèce dans la ville de Gevgelija le 5 décembre 2015. Crédit photo: ARMEND NIMANI / AFP

De l'Italie à la Suède en passant par la France, ils n'assurent pas la sécurité des enfants réfugiés isolés.

C’est un chiffre tout rond qui fait peur. Le 31 janvier, l’agence policière Europol annonçait que plus de 10.000 enfants migrants non accompagnés avaient «disparu» en Europe sur les 18 à 24 derniers mois. Où sont-ils passés? Dans les colonnes de l’hebdomadaire britannique The Observer, Brian Donald, un responsable d’Europol, a déclaré que 5.000 enfants avaient disparu en Italie et au moins 1.000 autres en Suède, tout en alertant que des «réseaux criminels» ciblaient les réfugiés et particulièrement les enfants.

Un immense fracas médiatique, à l’échelle continentale, a suivi cette annonce. De très nombreux médias se sont focalisés sur la possibilité que beaucoup de ces mineurs soient tombés sous l’emprise de groupes mafieux, comme Brian Donald en a évoqué la possibilité. Mais il n’existe ni preuve formelle, ni aucun chiffre de l’exploitation d’enfants migrants par des groupes criminels à l’heure actuelle. Ce qui ne veut pas dire que cela n’existe pas.

«C’est l’omerta. Les réfugiés, à Calais par exemple, veulent passer. Ils ne vont pas signaler d’abus pour éviter les problèmes», explique Leslie Goldlust, responsable du plaidoyer international chez l’Unicef.


«Un garçon aide sa soeur à traverser un fossé dans un centre de transit pour réfugiés et migrants en Macédoine» (Unicef)

«Les mineurs réfugiés isolés qui viennent des régions en guerre sont de loin les plus vulnérables. Ces enfants qui n’ont pas de parents pour s’occuper d’eux ont été envoyés par leur famille en Europe pour y arriver en premier avant que leurs proches les rejoignent ensuite, ou bien ils ont fui avec d’autres membres de leur famille», expliquait au Guardian Mariyana Berket, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Mais beaucoup de ceux qui fuient leur pays d’origine avec leurs parents se perdent en route. «Il y a déjà un fort taux de mortalité en mer: 30% des morts en Méditerranée sont des enfants, note Leslie Goldlust de l’Unicef. Puis, certains d’entre eux vont être séparés de leur famille par accident dans la précipitation d’un départ de bus où lors d’un passage à une frontière. Il y a ainsi de nombreux mineurs non accompagnés bloqués à Athènes actuellement.»

Une explosion du nombre d’enfants migrants

Mais l’affaire des 10.000 enfants migrants disparus ressemble d’abord à une faillite des Etats européens dans la gestion des mineurs non accompagnés qui viennent trouver refuge sur le continent. Et les mauvaises conditions d’accueil se doublent d’un fort afflux du nombre d’enfants non accompagnés qui ont débarqué en Europe ces derniers mois. «On a une forte augmentation du nombre de familles et de mineurs depuis plusieurs mois à Calais», note Jean-François Corty, directeur des opérations internationales de Médecins sans frontières. Selon l’Unicef, au début de la crise des migrants en Europe, il y avait environ 10% d’enfants parmi les arrivants; ils représenteraient près d’un tiers des réfugiés désormais. Pourquoi une telle explosion? «Plus le temps passe et moins il y a d’espoir pour les populations en Syrie. Des familles entières quittent désormais la région», explique Leslie Goldlust.

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Garcia-Margallo, déclarait le 1er février, que le nombre de mineurs non accompagnés enregistrés dans les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, au Maroc, avait augmenté de 60% entre 2014 et 2015. En Suède, qui selon les chiffres de l’Unicef a concentré 35.000 des 90.000 mineurs isolés arrivés sur le sol européen en 2015, cet afflux a débordé les autorités. Sur un total de 1.900 enfants de moins de 18 ans qui ont débarqué dans la seule ville de Trelleborg dans le sud du pays en septembre, près de 1.000 ont disparu dans la nature selon The Local, un site d’informations suédois en anglais.

«En janvier, selon les chiffres de la police grecque, 57% des migrants arrivés en Grèce étaient des femmes (21%) ou des enfants (36%)» (Médecins sans Frontières).

Des services d’accueil débordés

«Nous ne savons pas où ils sont. Nous n’avons pas la possibilité de les empêcher de partir», a confié Agneta Sjölund, maire de Trelleborg, à The Local. Elle ajoute que la plupart des réfugiés viennent d’Allemagne et qu’ils ont été enregistrés par les services d’accueil suédois, mais qu’il est difficile de les suivre sur le territoire tant que toutes les formalités administratives n’ont pas été effectuées. «Trelleborg s’est rapidement tranformé en un lieu de transit», ajoute Agneta Sjölund.

En Italie, où la situation est également hors de contrôle, «la majorité des enfants disparaît peu après leur arrivée. On suppose qu’ils ont peur des procédures qui les ralentissent trop sur le chemin de leur destination finale, nous confie Andrea Iacomini, chargée de mission pour l’Unicef en Italie. Nous allons collaborer avec les autorités italiennes pour analyser quelles sont les faiblesses lors de la réception des migrants mineurs non accompagnés à leur arrivée en Italie, et trouver une solution pour garantir leurs droits.» Les mineurs isolés qui débarquent sur le sol italien sont en majorité Erythréens, Somaliens ou Egyptiens. Il n’existe pas de preuves formelles de l’enlèvement de certains d’entre eux par des réseaux criminels, «mais c’est quelque chose que l’on peut supposer», ajoute Andrea Iacomini.

La défaillance de l’Etat français à Calais

«Cette crise de réfugiés est une crise de protection de l’enfance, dénonce Leslie Goldlust de l’Unicef. Les centres d’accueil ne sont pas adaptés et il n’y a pas de coordination entre les pays. Selon le règlement européen Dublin III, les enfants migrants enregistrés dans un pays et qui ont de la famille dans un autre Etat doivent être relocalisés. Mais personne ne le prend en compte. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de prise de conscience».

En France, le tribunal administratif de Lille avait contraint l’Etat, le 23 novembre 2015, à effectuer un recensement dans les 48 heures du nombre de mineurs isolés présents dans la «Jungle» de Calais. «Mais il n’y a toujours pas d’avancée», se désole Jean-François Corty de Médecins sans frontières. Un blocage administratif qui empêche certains mineurs en question d’être relocalisés légalement au Royaume-Uni, où ils ont de la famille. De l’autre côté de la Manche, justement, les cas de mineurs isolés portés disparus ont été multipliés par deux entre 2014 et 2015, selon The Guardian:

«En l’absence de base de données centralisée, il est impossible d’établir les causes de disparition. Mais les données montrent que les enfants vietnamiens, albanais et afghans disparaissent en grand nombre. Une inquiétude qui laisse penser aux associations que les mineurs de ces nationalités sont particulièrement visés par les groupes criminels.»

L’affaire des 10.000 enfants disparus, «un chiffre sûrement sous-évalué» selon nos différentes sources, constitue donc d’abord une faillite des gouvernements européens. Un vide qui profite sûrement aux réseaux criminels.

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