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Pourquoi Millepied a fait faux pas

Benjamin Millepied le 24 janvier 2013 à l'Opéra Garnier à Paris | Loïc Venance / AFP

Benjamin Millepied le 24 janvier 2013 à l'Opéra Garnier à Paris | Loïc Venance / AFP

La démission de Benjamin Millepied de ses fonctions de directeur de la danse répond officiellement à une envie de se consacrer à la création «à 100%». La réalité est un peu plus nuancée.

L’affaire commence le 3 février quand un article du site de Paris-match annonce que Benjamin Millepied quitte le poste de directeur de la danse à l’opéra de Paris qu’il occupait depuis le 15 octobre 2014. L’emballement médiatique est immédiat. Le 4 février, les danseurs sont convoqués pour une rencontre à 14 heure; à 15heure ce sont les journalistes. Quand ces derniers gravissent les marches de marbre du fameux escalier, les commentaires vont bon train et annoncent déjà la nomination d’Aurélie Dupont. 

Celle-ci n’aurait appris sa bonne fortune que le matin même et son nom vient d’être annoncé aux danseurs de la compagnie. Au milieu d’une nuée de photographes et de caméras à faire passer les marches de Cannes pour un rituel zen, les trois protagonistes de cette folle journée viennent donc en public rejouer «embrassons-nous Folleville» et tenter d’accréditer l’idée romantique à souhait du bon directeur attentif au désir d’un artiste de retourner à la création tandis que sa muse qui assure la succession dans la continuité de son action. C’est vrai que l’opéra est le lieu du faux-semblant, mais la ficelle est grosse.

Aurélie Dupont et Stéphane Lissner à l'Opéra Garnier, le 4 février. Dominique Faget / AFP

On n’est jamais artiste à temps plein

Reprenons un moment les dires de chacun. Dans le communiqué de presse où il explique sa décision, Benjamin Millepied affirme qu’il souhaite se «consacrer à 100%» à la création, ce que ses fonctions à l'Opéra ne me permettaient pas. 

Il y a beaucoup de naïveté à croire que le jeune danseur pressé s’est jamais livré à 100% à la création, lui qui s’est toujours fortement impliqué dans la recherche de mécènes pour sa propre compagnie L.A. Dance project, laquelle il n’a jamais totalement négligée même au cœur de ses plus intenses activités parisiennes. Il faudrait bien méconnaître l’exigence du monde du spectacle aux Etats-Unis pour imaginer que Benjamin Millepied, directeur de compagnie, a pu oublier un seul instant que l’on n’est jamais artiste à temps plein. 

Jean Vilar qui n’était pas plus un parangon de mercantilisme qu’un obsédé de l’administration affirmait déjà en son temps être artiste six mois par an et épicier le reste du temps. C’est prendre Benjamin Millepied pour le candide qu’il n’est pas, mais voudrait bien nous jouer, que d’imaginer qu’il ignorât ces réalités. Sans compter que si l’on se pressait à cette conférence de presse, c’est bien à cause d’un certain film (Black Swan de Darren Aronofsky, 2010) et des aventures qui en découlèrent (sa relation avec Natalie Portman), ce qui n’est pas à proprement parler ce que l’on pourrait appeler «se livrer à 100%» à la création.

«Tout se passe bien avec la compagnie»

L’autre petit accommodement avec la réalité du très élégant Monsieur Portman (pour reprendre le mot courant les studios de danse depuis quelques mois) tient à la fable du «tout se passe bien avec la compagnie»… Les débuts furent proches de l’idylle. Certes, le jeune directeur s’était un peu emballé, déclarant à l’AFP, au moment de sa nomination, «aujourd'hui l'Opéra de Paris renoue avec cette tradition d'avoir un directeur de ballet chorégraphe qui crée pour le répertoire». L’allusion à Serge Lifar ou Rudolf Noureev était un peu audacieuse pour un artiste qui n’a pas encore démontré grand chose. Mais personne ne lui en voulu. L’image du jeune et beau frenchy apportant du sang neuf plaisait. Et puis, pour ne pas être du sérail, Benjamin Millepied jouissait –et jouit toujours- du respect de ses pairs malgré un cursus atypique. Il a été formé à au conservatoire national de Lyon avant de rejoindre la School of American Ballet. Mais il est Prix de Lausanne 1994, ce qui est un gage de virtuosité précoce, et entre, l’année suivante, au New York City Ballet ce qui n’est pas rien. Il fait d’ailleurs une carrière brillante au sein de la grande compagnie balanchinienne puisqu’il y est nommé principal dancer en 2002 (l’équivalent d’étoile). Ce sont des états de services mieux qu’honorables. 

Ses succès de chorégraphe sont plus légers. Ils remontent à 2001, quand il crée Passages pour les élèves du Conservatoire National Supérieur de Musique et Danse de Lyon. Il va ensuite enregistrer quelques réussites prometteuses, en particulier avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève (Casse-Noisette en 2005, Petrouchka en 2007), l’Opéra de Paris (Amoveo en 2006, et Triade en 2008) ou le New York City Ballet (Quasi una fantasia en 2009). En quittant le New York City Ballet, en 2011, il crée le L.A. Dance project, collectif de 9 danseurs brillants mais pour lesquels les créations du jeune chorégraphe apparaissent bien faites autant qu’un peu fades, en tout cas loin d’être marquantes pour l’histoire de la danse. Le directeur de ballet créateur est un peu vert. Mais il est beau, sympa, glamour. Tout se passe bien et il se répand largement dans la presse sur ce qu’il va faire et tout ce qu’il va changer. C’est assez imprudent.

Echec

La maison opéra est une vieille et terrible boutique à laquelle tous se sont un jour attaqué, en espérant la changer pour s’y casser les dents. Michel Descombey, Rosella Hightower, Patrick Dupond et même Brigitte Lefèvre –celle-là même qui dirigea le ballet de 1994 à 2014 et dont le fringuant Millepied devait faire oublier le long règne (c’est le mot même de Stéphane Lissner)- voulurent en leurs temps révolutionner l’opéra. Et c’est toujours l’opéra qui a gagné. Avant de vouloir la changer, il faut comprendre la maison, puis procéder discrètement aux modification et ensuite, seulement, en parler. 

Millepied a oublié que le ballet de l’opéra de Paris a 355 ans et que les changements y prennent la forme de traditions éternelles

Millepied, en bon américain, a voulu faire l’inverse. Il a oublié que le ballet de l’opéra de Paris a 355 ans et que les changements y prennent la forme de traditions éternelles. Les Etoiles, par exemple, n’ont été inventées que dans les années 30 quand Suzanne Lorcia reçu, la première, ce titre. Le fameux concours qui décide des carrières a été institué en 1856, c’est plus ancien, mais pas tant que cela. Et toutes ces traditions ont beaucoup évolué au cours du temps, mais jamais sous les coups de boutoir et même le tsar Noureev dut apprendre à composer avec cette donnée singulière de l’opéra: le temps.

Benjamin Millepied est un homme pressé qui n’a guère le temps. Alors les tensions se font jour et un brin d’amertume. Il faut entendre ainsi la remarque sur les danseurs «motifs de papier peint» qui a choqué dans le contexte d'un documentaire, La Relève, diffusé sur Canal+ le 23 décembre. Remise dans le contexte, la remarque n’est pas fine, mais pas méchante du tout. Seulement, le courant ne passe plus. La maison n’aime plus son jeune homme pressé, lui se fatigue de vouloir soulever des montagnes pas spécialement empressées à se laisser soulever.

Le départ de Benjamin Millepied est donc bien ce qu’il faut appeler un échec, comme l’opéra en a connu beaucoup, et qui relève, en l’espèce d’un choc des cultures. Fin de l’histoire?

Aurélie Dupont, l'anti-Millepied

Pas tout à fait. Il nous reste à nous demander ce qu’entend Aurélie Dupont quand elle affirme connaître tous les danseurs de la compagnie et en être aimée. Jeune retraitée de la maison –elle a fait ces adieux l’année dernière dans une débauche d’hommage–, la nouvelle directrice est un pur produit opéra. 

Née en 1973, entrée à l’Ecole de l’Opéra de Paris en 1983, dans le corps de ballet en 1989, Prix Carpeau en 1993 et Prix de l’AROP l’année suivrant, elle est  promue première danseuse en 1996 et étoile en 1998. Parcours impeccable. Mais elle qui me confiait, il y a vingt ans, «n’être pas du genre à rester en place» n’a jamais connu d’autres réalités que celles de l’opéra. Il faut donc bien entendre: lorsqu’elle affirme, reprenant loyalement les propos de Stephane Lissner, se situer dans la ligne de Benjamin Millepied et vouloir continuer son action: elle est là exactement pour faire l’inverse.

Lui avait été choisi dans un désir d’ouverture, elle de rassurement, voire de clôture. Lui dit que les danseurs sont sans doute les meilleurs danseurs contemporains du monde (cela ne veut rien dire), elle vante les danseurs classiques (ce qui est tout autant dépourvu de signification).

Aurélie Dupont vient entériner l’échec de Benjamin Millepied. Ce n’est la faute ni de l’un ni de l’autre, c’est leur nature respective d’incarner ce mouvement d’ouverture/fermeture coutumier de la maison. Qu’ils s’entendent bien et soient l’un et l’autre fort beaux ne changent rien, la photo est mensongère et la belle Aurélie vient bien conclure l’échec du beau Benjamin.

Le sorcier Lissner

Alors, comme dans le Lac des Cygnes, il faut un sorcier, ou comme dans La Sylphide, une sorcière. Pas de chance pour lui, c’est Lissner qui s’y colle. Dans aucun de ses postes, le directeur de l’opéra de Paris n’a témoigné d’une appétence forte pour la chose chorégraphique. Il n’est donc guère fondé lorsqu’il affirme, un rien condescendant, au cours de la conférence de presse, que le travail d’un directeur du ballet diffère absolument de celui d’un chorégraphe. Outre que l’on peut s’interroger sur la soudaine illumination chorégraphique qui lui donne cette clairvoyance (à tout le moins, elle ne lui a pas permis de voir que Benjamin Millepied ne répondrait pas aux attentes), surtout, elle néglige que nombre de directeur du ballet furent aussi des chorégraphes et pas des moindres, ainsi Serge Lifar. Et l’argument que les choses ont largement changé depuis l’époque (Lifar fut maître de ballet de l'Opéra de Paris, de 1930 à 1944 et de 1947 à 1958), ne peut être invoqué par ceux-la même qui négligent tout ce qu’il peut y avoir de changement dans la danse, ailleurs. 

L’argument est d’autant plus irrecevable qu’une autre compagnie, celle de la Scala de Milan– opéra que Stéphane Lissner a dirigé de 2006 à 2012– vient, cette semaine de faire un choix radicalement différent. Avec Mauro Bigonzetti, c’est un chorégraphe très expérimenté, ouvert sur les autres compagnies et les créateurs de son temps qu’ont choisi les Italiens. Peut-être que la Scala se trompe, mais affirmer avec un aplomb supérieur que les deux fonctions (directeur et chorégraphe) sont incompatibles relève au mieux de la pétition de principe d’un monsieur mal informé (ou de mauvaise foi).

Les départ de Benjamin Millepied et arrivée d’Aurélie Dupont symbolisent l’expression du pouvoir d’un intendant lyrique sur la chose chorégraphique… Le ballet doit rentrer dans le rang lyrique. Pedro Gailhard, directeur de l’opéra de Paris de 1884 à 1907 (avec une petite éclipse) et qui fut l’une des pires catastrophes de l’histoire du ballet de l’opéra, possédait ce genre de tropisme. Mais c’était un grand chanteur: il avait une excuse pour ne pas trop connaître la danse. 

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