Pourquoi le débat orthographique de 1990 ressort-il aujourd'hui?

A Vincennes, le 13 mai 2008. REUTERS/Charles Platiau

A Vincennes, le 13 mai 2008. REUTERS/Charles Platiau

La révision orthographique chaotique lancée il y a plus de vingt-six ans peine toujours à s'imposer dans les usages. Tous les manuels scolaires l'appliqueront néanmoins à la rentrée.

Sur les réseaux et jusqu'au sein même de la rédaction de Slate.fr, la guerre fait rage ce jeudi 4 février entre les partisans et les opposants à l'accent circonflexe, ceux qui ne pourront jamais se résoudre à écrire «ognon» et les autres qui y voient une inéluctable marche vers la modernité. Au cœur des débats: la fameuse réforme de l'orthographe de 1990 et son application à partir de la rentrée 2016 dans tous les manuels scolaires. Une querelle qui nous ramène plus de vingt-six ans en arrière.

En octobre 1989, Michel Rocard, alors Premier ministre sous François Mitterrand, propose au Conseil supérieur de la langue française de statuer sur cinq points de l’orthographe du français: le trait d’union, le pluriel des mots composés, l’accent circonflexe, le participe passé et les diverses anomalies observées dans l’écriture du français. De ce groupe de travail résulte un texte concernant 2.000 mots, présenté à l'Académie française au printemps 1990. Celle-ci donne à l'unanimité un avis favorable, après avoir atteint un compromis de 400 mots. Le rapport final de 18 pages est publié au Journal Officiel le 6 décembre 1990. Ces changements «ne visent pas seulement l’orthographe du vocabulaire existant, mais aussi et surtout celle du vocabulaire à naître, en particulier dans les sciences et les techniques», précise le rapport.

La guerre du nénufar

Mais très vite le débat, devenant public, dégénère. Commence alors «la guerre du nénufar», du nom de la plante à l'orthographe contestée. 

«La presse se déchaîne, sans qu'il soit possible d'observer clairement le clivage, pourtant traditionnel en la matière, entre "gauche" et "droite"» écrit le linguiste Michel Arrivé dans un article de la revue Trema en 1994

Dans Le Monde en décembre de la même année, le polygraphe Roger Caratini, l’avocat Jacques Vergès ou encore le dessinateur Georges Wolinski demandent «la guillotine morale du mépris contre les technocrates sans âme et sans pensée qui ont osé profaner notre langue».

«Il semble tout de même que le pouvoir médiatique est dans l'ensemble opposé aux rectifications, opportunément rebaptisées réforme» poursuit Michel Arrivé. «Le débat, naturellement, gagne l'Académie, où, dans une assez étonnante volte-face, certains semblent tentés, sous des prétextes divers (absence, somnolence, inattention) de remettre en question l'unanimité acquise le 3 mai».

A tel point que le 17 janvier 1991 l’Académie française émet un communiqué dans laquelle elle précise les modalités d'application, «rappelle [...] que l’orthographe actuelle reste d’usage», et estime surtout qu'il y a «avantage» à ce que la réforme ne soit pas mise en application «par circulaire ministérielle»... C'est ainsi qu'elle appelle à la mort de ses propres préconisations. La circulaire ministérielle, qui avait pourtant été programmée, n'est finalement pas publiée. 

Et dans la pratique, les Français n’adoptent pas la réforme. Comme le précise un rapport du ministère de la Culture et de la communication en 2006, «ces rectifications sont officiellement enseignées dans plusieurs pays francophones, alors qu'en France même elles restent assez largement ignorées des enseignants».

Quand le ministère demandait la nouvelle orthographe, il ne la respectait pas

17 ans après l'enterrement des préconisations, un étrange bulletin officiel du ministère de l’Éducation intervient, le 19 juin 2008. On peut y lire, dans un tableau page 37, la mention «l’orthographe révisée est la référence». Rebelote quelques semaines plus tard, dans le bulletin officiel du ministère de l'Éducation nationale spécial n°6, du 28 août 2008 (Xavier Darcos est alors ministre de l'Education nationale dans le gouvernement de François Fillon):

«Pour l'enseignement de la langue française, le professeur tient compte des rectifications orthographiques proposées par le Rapport du Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l'Académie française.»

Cela signifiait donc que l’orthographe réformée par l’Académie aurait dû être prise en charge par les programmes et les enseignants. Sauf que ces deux textes relevaient du paradoxe le plus total, comme nous l’explique Elina Cuaz, directrice éditoriale pour les manuels scolaires de primaires: «Dans les pages de 2008, une petite phrase nous conseillait d’utiliser des manuels avec l’orthographe rectifiée pour l’école élémentaire, mais le texte qui nous le demandait ne respectait pas lui-même la réforme». Et effectivement, en parcourant le texte, on s’aperçoit par exemple que l’accent circonflexe surmontait encore certains mots. À partir de là néanmoins, quelques rares éditeurs commenceront à appliquer la réforme dans leurs manuels.

Ce n’est donc peut-être pas un hasard si, quatre ans plus tard, avec un autre gouvernement, le bulletin officiel du ministère de l'Éducation nationale n°18, daté du 3 mai 2012, explique que «les rectifications proposées en 1990 restent une référence mais ne sauraient être imposées. Certaines d'entre elles entrent progressivement dans les ouvrages de référence (dictionnaires, manuels, etc.). Dans l'enseignement aucune des deux graphies (ancienne ou nouvelle) ne peut être tenue pour fautive.»

La réforme a progressivement fait son entrée dans les manuels, mais de manière minime et furtive, sans créer la polémique inutile actuelle. Dans une interview donnée au JDD, Michel Lussault, président du Conseil supérieur des programmes, va plus loin en expliquant que les programmes «de 2005 et de 2008 comportent déjà la mention de la nouvelle orthographe –tout comme ceux de 2016–, ainsi que les précédents qui l’avaient également, même si de manière plus discrète».

Beaucoup de bruit pour rien?

La mesure commentée–avec virulence– aujourd'hui, n'est donc pas nouvelle. Une partie des écoliers français a déjà affaire à des manuels utilisant la nouvelle orthographe. Mais un article publié le 3 février sur le site de TF1 et parlant des manuels scolaires a relancé la polémique, car de plus gros éditeurs (type Bordas) adopteront finalement la nouvelle orthographe en septembre prochain.

Sur le site des Décodeurs, Sylvie Marcé, présidente des éditions Belin, explique: 

«Ce qui a probablement poussé les éditeurs à tous sauter le pas cette année, c’est le fait que le ministère a lui-même rappelé l’importance de l’orthographe et de la langue, et a inscrit à l’intérieur des programmes que la référence est celle de 1990.»

Dans l'avis publié dans le bulletin officiel spécial n°11 du 26 novembre 2015, juste au-dessus de la table des matières, on peut lire une précision importante: «Les textes qui suivent appliquent les rectifications orthographiques proposées par le Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française». Une mention qui apparaissait déjà dans de précédents bulletins (comme en septembre 2015), on la retrouve cette fois dans la partie sur le cycle 4 (classes de cinquième, quatrième et troisième): «L’enseignement de l’orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990.»

Chez Bordas, les consultations avaient commencé au printemps dernier. Les nouveaux manuels sont donc en train d’être imprimés et comme nous le précise Elina Cuaz, «ils contiendront des macarons sur la couverture et des notices explicatives à l’intérieur à destination des professeurs»

Ce changement pourrait néanmoins poser quelques questions à la rentrée:

«En soi, les différences dans les textes rectifiés sont peu perceptibles, note l’éditrice. Mais ce qui n’est pas gênant dans un livre de mathématiques peut l’être dans un livre de français. Les extraits de romans d’écrivains seront repris dans leur version d’origine, sans orthographe rectifiée. Mais les textes explicatifs si, ce qui pourrait créer une certaine confusion chez certains élèves qui vont se poser des questions.»

Pas sûr que les professeurs de lettres au collège et au lycée apprécient non plus cette double orthographe; et si le mouvement des éditeurs est effectivement généralisé, la rentrée risque d’être mouvementée.

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