Culture

Rassurez-vous, l’accent circonflexe ne va pas disparaître

Vincent Manilève, mis à jour le 04.02.2016 à 10 h 58

L’Académie française ne peut forcer les mots à retirer leur petit chapeau.

Scandale. Le 3 février, on pouvait lire en tête d’un article du site de BFMTV «Adieu l’accent circonflexe». Cet article fait suite à une annonce signalant que la réforme de l’orthographe, adoptée il y a vingt-six ans par l’Académie française, va finalement entrer en application à la rentrée scolaire 2016. On y apprend notamment que le mot «oignon» pourra s’écrire «ognon», «nénuphar» «nénufar», ou encore que «week-end» pourra abandonner son tiret et devenir «weekend». Mais Sud-Ouest notait surtout que l’accent circonflexe «semble voué à disparaître progressivement. Désormais, le verbe “entraîner écrit avec un simple “i sans accent ne sera plus considéré comme une faute.»

Le lendemain, internet s’est donc réveillé choqué et déçu.

Seulement voilà, une fois n’est pas coutume, l’emballement médiatique a été un peu rapide. Quand on regarde dans le détail le texte de l’Académie française, on se rend très vite compte que l’accent circonflexe ne sera pas confiné dans une geôle, loin des dictionnaires et des manuels scolaires.

«Après avoir examiné cette question avec la plus grande rigueur et en même temps la plus grande prudence, il est apparu au Conseil supérieur qu’il convenait de conserver l’accent circonflexe sur la lettre a, e et o, mais qu’il ne serait plus obligatoire sur les lettres i et u, sauf dans les quelques cas où il est utile: la terminaison verbale du passé simple et du subjonctif imparfait et plus-que-parfait, et dans quelques cas d’homographie comme jeûne, mûr et sûr.»

Tout d’abord donc, le «chapeau» continuera de remplir son rôle et de surmonter la tête de mot comme «contrôle», «hâte» ou «marâtre». Ensuite, certes il ne sera plus «obligatoire» sur les lettres i et u, mais il ne sera pas interdit non plus.

Un peu plus loin dans le fameux texte, l’Académie souligne effectivement le fait que «l’accent circonflexe représente une importante difficulté de l’orthographe du français, et même l’usage des personnes instruites est loin d’être satisfaisant à cet égard.» Mais elle tient également à dire «qu’aucun adulte ne sera tenu de renoncer à l’utiliser». Les néologismes et emprunts non dérivés de mots à accent circonflexe n’en porteront pas non plus, mais le fameux accent sera encore là dans les années qui viennent et même au-delà.

Utilité

Maurice Tournier, grand nom de la linguistique, rappelait en 1991, un an après la décision de l’Académie, le rôle déterminant de cette «hirondelle sur le dos» des lettres. L’accent a quatre fonctions. La première est phonologique (quand la différence de prononciation entraîne une différence de sens), la seconde est graphologique (quand deux graphies sont nécessaires pour distinguer deux mots qui se prononcent pareil), la troisième est morphologique (quand il y a un rôle grammatical), et la dernière est archéologique (quand l’on veut conserver l’histoire du mot). Très lyrique, Tournier écrivait aussi:

«Vous rendez-vous compte que, sans cette vaguelette d'air, cette hirondelle sur le dos, gout s'écrirait comme ragout, abime renoncerait à ce que cime lui a légué, l'espoir de s'en sortir, la voûte ne serait qu'une arcade menaçant ruine, la chaîne n'aurait plus de force, la forêt aurait perdu une moitié de sa feuille et le pécher de son fruit, l’ame se serait perdue elle-même!»

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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