«Surveiller et punir» est devenu surveiller, punir et jouir

Elevation, section and plan of Jeremy Bentham's Panopticon penitentiary, drawn by Willey Reveley, 1791. Via Wikimedia Commons.

Elevation, section and plan of Jeremy Bentham's Panopticon penitentiary, drawn by Willey Reveley, 1791. Via Wikimedia Commons.

Aujourd'hui édité en Pléiade avec d’autres œuvres de Michel Foucault quarante ans après sa sortie, cet essai reste un précieux outil de décryptage de notre société. Même si l’auteur n’avait évidemment pu imaginer les outils dont nous disposons aujourd’hui pour exercer une surveillance généralisée, et moins encore le plaisir qu’elle procure...

Quand Surveiller et punir paraît en 1975, l’ouvrage de Michel Foucault impressionne à la fois par son érudition et les thèses qu’il expose. Il y est notamment question des supplices infligés par la monarchie absolue et de la disparition progressive des exécutions publiques, concomitante à l’émergence de l’univers caché du carcéral.

Le livre s’ouvre avec le terrible châtiment infligé à Damiens en 1757 pour tentative de régicide sur Louis XV. Spectacle insupportable? Spectacle d’abord (et, selon l’anecdote de Casanova, propre à échauffer les sens), et parfaitement codé. Infliger un tel châtiment est alors une «peine rationnelle qui exprime l’idée d’une forme de pouvoir éclatante, atrocement spectaculaire, qui mordrait sur les corps», explique Frédéric Gros, professeur de pensée politique (ainsi qu’il aime se définir) à Sciences-Po, qui a dirigé l’édition des Œuvres pour Gallimard. Les peines sont liées aux crimes: on coupe la langue du blasphémateur ou le poing du régicide.

Du supplice public à la prison qui rééduque

La mort de Damiens marque un tournant. Il est lentement mis fin à la publicité du supplice, peine de mort comprise. Pour bannir la barbarie, le pouvoir érige la prison en châtiment civilisé. L’individu n’est plus supplicié mais privé de liberté et surveillé, comme il l’est déjà dans d’autres circonstances lorsque s’exercent, observe le philosophe, les contraintes de la «discipline» (le fait de se mettre en rang, de s’aligner, les coups de bâton, les punitions, la réglementation… à l’école, au travail…). Au cœur de la démonstration trône le célèbre panoptique de Bentham, inspiré de plans d’usines et qui deviendra le modèle de prisons, fantasme de la surveillance parfaite.

Ainsi, au tournant du XIXe iècle, la prison, cette «détestable solution dont on ne saurait faire l’économie», écrit Foucault, s’impose et, avec elle, le principe d’un châtiment «beaucoup plus doux, plus humain, mais continu». Plus acceptable, donc: autant il est facile de dénoncer un pouvoir qui «opprime, frappe, détruit», autant celui qui emprisonne et surveille échappe à la critique, estime Frédéric Gros.

D’autant plus que «le droit de punir a été déplacé de la vengeance du souverain à la défense de la société». En filigrane se dessinent de «nouvelles formes d’obéissance. On entend modeler les comportements de manière plus lente et insidieuse». Prolongeant la discipline à l’œuvre dans l’atelier, à l’école ou à l’hôpital, la prison punit mais aussi rééduque, par le repentir, et s’inscrit dans une logique préventive, bardée de garde-fous scientifiques. Or, souligne Frédéric Gros, cette idée de rationalité est de fait «étrangère à la Justice –qui condamne des actes, non leur possibilité».

La figure du suspect, victoire idéologique de la police

Certes, par divers aspects, Surveiller et punir porte la marque de son époque, poursuit-il. «Lorsque Foucault écrit, la justice est facilement identifiée –et dénoncée– comme le bras armé de l’Etat. Les intellectuels de gauche[1] dénoncent volontiers une justice de classe, celle d’une sévérité sélective», ce qui est moins vrai aujourd’hui.

En fait, le livre garde toute son acuité dans la confrontation des logiques qui opposent justice et police, confrontation aujourd’hui mise en lumière par la lutte contre le terrorisme. Celle-ci a remplacé l’ennemi identifiable, conventionnel, par la figure du suspect. Victoire idéologique de la police, qui se consacre au préventif, aux dépens de la justice, qui s’intéresse aux faits.

«C’est le propre des états de violence contemporains, poursuit Frédéric Gros. On dispose de fiches S et on envisage l’enfermement préventif. Lorsque le suspect remplace le condamné, la police se substitue à la justice. Cela renvoie à ce qu’avait observé Foucault: à la fin du XIXe siècle, l’on entendait évaluer les critères sociaux et psychologiques des condamnés pour atténuer la menace de récidive», en observant leurs antécédents, en recourant à de l’expertise psychologique… «Toute une armée de techniciens est venue prendre la relève du bourreau, anatomiste immédiat de la souffrance: les surveillants, les médecins, les aumôniers, les psychiatres, les psychologues, les éducateurs.»

Depuis le 13 novembre, un discours punitif s’est instauré, presque exclusivement de nature policière. Frédéric Gros constate que «les magistrats ne sont pas là, et même relativement exclus» des nouvelles mesures prises par l’exécutif –qui renforcent les lois sécuritaires adoptées depuis plusieurs décennies (accumulation d’Horreur sécuritaire, comme l’avait observé Jean-Marc Fédida). Il s’agit de «construire un Etat qui puisse donner ses ordres à la police sans passer par la justice». C’est un recul démocratique qui s’opère, car «le juge est gardien des droits et des libertés».

En outre, ces changements s’opèrent dans un contexte nouveau, où, « autre effet de la mondialisation », la violence se globalise, modifiant nos perceptions de la sécurité.

«La guerre diffuse est caractéristique d’un nouvel état de violence qui fait tomber les anciennes distinctions: civil/militaire, extérieur/intérieur, ennemi/criminel, soldat/assassin, et même guerre/paix. Ainsi, dans un acte terroriste, quelqu’un se ritualise comme soldat pour tuer des ennemis qui sont en fait des civils non préparés à la guerre. Autrefois, la guerre organisait un échange de morts, dans lequel tuer n’était pas un crime, et pouvait être un acte héroïque.»

Or, le terrorisme est «vécu comme un acte de guerre et un acte criminel» selon le côté où l’on se place. La confusion s’observe aussi dans la sémantique des discours, jusqu’à la caricature d’une France à la fois en guerre et en paix.  

11-Septembre et 13-Novembre


 

Bernard Harcourt, professeur à la faculté de droit de Columbia et directeur d'études à l'EHESS, qui a supervisé Surveiller et punir dans la Pléiade, souligne les similarités entre les États-Unis de l’après 11-Septembre et la France de l’après 13-Novembre. «Un nouveau modèle est en train de se former qui n’est pas celui de la guerre, avec des Etats ennemis, des prisonniers, ni celui du droit, avec des justiciables. Une nouvelle catégorie d’ennemis se crée», celle de l’enemy combatant, et, face à cette menace, «l’Etat ne peut apporter qu’une réponse administrative et policière».

Réponse sans fin, autre que celle de la substitution des menaces. «Certaines personnes sont enfermées à Guantanamo depuis quatorze ans… Le seul changement, c’est qu’on est passé d’al-Qaida à ISIS…» Et de faire part de la perméabilité entre «les divers dispositifs sécuritaires et ceux répondant aux attaques terroristes». Il importe de les traiter différemment. Or, on constate que s’établissent de «nouveaux dispositifs sécuritaires», qui se traduisent par des mesures répressives sans véritable discernement, touchant par exemple «certains écologistes pendant la COP21 à Paris» ou, plus récemment, des supporters de foot.

Sans doute l’efficacité n’est-elle pas l’enjeu premier. Le débat sur la déchéance de nationalité, mesure éminemment symbolique, le démontre. Frédéric Gros évoque ici Rousseau, pour qui «le criminel sorti du pacte social doit être traité comme une bête sauvage et abattu». Même si la déchéance de nationalité reste «très largement symbolique, elle s’inscrit dans la construction d’une figure irrécupérable».

Principe de précaution et terrorisme

C’est bien sûr dans la surveillance que le questionnement de Foucault trouve un prolongement renouvelé. Les États disposent aujourd’hui d’outils de surveillance exponentiels, sans cesse renforcés, qui s’inscrivent, là encore, dans une logique policière. Sans davantage être une garantie d’efficacité, comme l’ont montré les failles des services de renseignement français.

Le 23 décembre, Manuel Valls annonce la création d'une rétention administrative de sécurité pour des personnes dangereuses à l’expiration de leur peine. Peu après, Le Monde indique que «la SNCF teste un logiciel d’analyse comportementale qui pourrait être intégré à ses 40.000 caméras de surveillance», un logiciel «fondé sur le changement de température corporelle, le haussement de la voix ou le caractère saccadé de certains gestes». Tandis que seraient installés des portiques de sécurité visant certains trains et pas d’autres…

Dans une société de plus en plus dévorée par des logiques de prévention, «on tente de se prémunir du terrorisme de la même manière qu’on tente d’agir contre d’autres menaces (sanitaires, etc.)», continue Frédéric Gros. «Le principe de précaution ressort de la rationalité préventive. Or, la guerre contre le terrorisme ne sera jamais gagnée, faute de résultat définitif, lorsqu’un ennemi rend les armes. Face au terrorisme, il ne peut y avoir que des mesures de prévention perpétuelles.»

Dans Big Mother, Michel Schneider avait raillé cette dérive protectrice en soulignant que le pouvoir, malgré tous les moyens mis en œuvre, restait impuissant face aux aléas de la vie et ne pouvait empêcher la mort. Aujourd’hui, l’approche préventive qui fait suite au 13-Novembre témoigne à la fois d’un pouvoir extrêmement étendu et d’une forme d’impuissance dérisoire. L’état d’urgence permanent est de même nature que le conseil de manger cinq fruits et légumes par jour. Comme si, au cœur de nos sociétés gavées de données, la prédictibilité pouvait aboutir à un monde infaillible, celui de Minority Report, où les crimes sont déjoués avant d’être commis grâce à la prescience de mutants (les precogs, pour précognition).

Du panoptique de Bentham au «pouvoir expositoire»

Bernard Harcourt évoque une «surveillance en rhizomes, multidimensionnelle», qui est à la fois verticale, «c’est l’exemple de la NSA», et horizontale, celle à laquelle nous nous soumettons tous «avec plaisir» et qu’illustre, jusqu’à la caricature, la télé-réalité. C’est l’émergence d’un «pouvoir expositoire lié à la surveillance numérique qui dépend entièrement de nos posts Facebook, nos textos, nos tweets», détaille l’auteur d’Exposed (Harvard, novembre 2015). Et le plaisir des outils électroniques est tel qu’il emporte toutes nos résistances et méfiances. D’autant plus qu’il s’inscrit parfois dans des stratégies personnelles et professionnelles presque contraignantes, comme Linkedin ou Twitter.


Gavés d’outils numériques, géolocalisés à chaque instant, convertis à la dématérialisation, suivis par des caméras, payant cher des téléphones ou des cartes bancaires qui nous espionnent, nous vivons dans un monde de surveillance perpétuelle sans que cela nous préoccupe beaucoup. Sauf, incidemment, lorsqu’éclate un scandale, comme l’affaire Snowden.

Surveiller, être surveillés, nos «points de jouissance»

On nous contrôle pour nous protéger s’entend aussi: on nous protège pour nous contrôler

Frédéric Gros

Cette relative quiétude vient d’une superposition entre contrôle et protection. Foucault avait bien saisi l’interchangeabilité des termes: «On nous contrôle pour nous protéger s’entend aussi: on nous protège pour nous contrôler», reprend Frédéric Gros. C’est ce que semblent dire les caméras de vidéosurveillance mais également leur prolongement dans «des sites comme Internet Eyes, qui leur sont dédiés: on peut regarder ce qui se passe dans les magasins, cliquer si l’on est témoin d’un vol… La surveillance est un nouveau mode de sociabilité: où sont vos amis?, nous propose Facebook tandis qu’on pose des puces RFID dans les cartables des enfants.» Le contrôle est acceptable car mutualisé.

En fait, estime Frédéric Gros, cela répond aux désirs profonds des individus. Collectivisée, mutualisée et démocratisée, la surveillance crée de multiples «points de jouissance. Chacun est surveillé mais peut jouir aussi du pouvoir de surveiller les autres. Je suis prêt à être surveillé par Bernard Cazeneuve si dans le même temps, j’ai les moyens techniques de surveiller ma compagne et mes enfants.» Dans 1984, Orwell imaginait une semaine de la haine. A tort, nous ne jurons plus que par des friends, favoris et likes, conclut Bernard Harcourt.

Foucault parlait de «surveillants perpétuellement surveillés». Il aurait liké l’Apple watch, bracelet électronique fièrement arboré.

À lire


Michel Foucault, Œuvres, 2 volumes (1: Histoire de la folie à l'âge classiqueNaissance de la clinique, Raymond Roussel, Les Mots et les Choses / 2: L'Archéologie du savoir, L'Ordre du discours, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, Articles, préfaces, conférences), La Pléiade, 130 euros le coffret.

 

Passé la joyeuseté transgressive, lire Foucault dans la Pléiade revient d’abord à savourer une œuvre hybride, qui hésite entre l’histoire et la philosophie, mêle et enrichit ces disciplines et s’offre dans un style admirable d’élégance et de fluidité. A rebours des adeptes du jargon universitaire, Foucault se lit sans peine. Et c’est tant mieux car son œuvre, notamment pour la part d’histoire qu’elle recèle, nous parle largement de notre présent.

 

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1 — Foucault est alors une des figures majeures de l’intelligentsia parisienne –raillée par Laurent Binet dans La Septième fonction du langage, où il dépeint l’alopécique philosophe comme un érotomane épris de backrooms où il promène ostensiblement son caractère hautain et un fume-cigarette. La «justice de classe» n’est plus vraiment d’actualité, même si certains jugements (tel celui de Goodyear le 12 janvier), peuvent parfois en faire douter. Revenir à l'article

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