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«J'ai toujours autant envie de voir, de parler, de faire l'amour avec mon frère»

Le Baiser | de Toulouse-Lautrec via Wiki Commons CC License by

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Cette semaine, Lucile conseille Philippine, une jeune femme qui vit mal d'avoir à cacher à tous ses proches la relation amoureuse qu'elle entretient avec son frère.

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse:[email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Je vis une histoire d’amour avec Matthieu. Le problème, c’est que Matthieu est mon frère. 

Je sais à quel point notre couple peut choquer. Toute ma vie, j’ai eu honte des sentiments que j’éprouvais, peur que quelqu’un les découvre. Je devais avoir 13 ou 14 ans quand j’ai compris que mes sentiments pour lui n’étaient pas «normaux». À l’époque où mes copines parlaient des garçons qui leur plaisaient, moi je ne pensais qu’à Matthieu. Alors j’ai commencé à mentir. À dire que personne ne me plaisait ou à m’inventer des coups de cœur pour des garçons de ma classe. Et je voyais à son attitude et à ses regards qu’il ressentait la même chose que moi. 

Quand il est parti à la fac, malgré le manque, j’ai pensé que c’était peut-être une bonne chose. Qu’avec la séparation, je l’oublierais plus facilement. Mais cela n’a pas du tout été le cas. Au contraire. Quand il revenait à la maison, j’avais à la fois envie et peur d’être avec lui. Nous ne nous évitions plus. Nous étions très tactiles l’un envers l’autre, nous nous tenions la main, nous prenions dans les bras. Les gens qui ne nous connaissaient pas nous prenaient pour un couple. Mais nous faisions l’un et l’autre attention à ne pas franchir la limite, ce qui devenait de plus en plus difficile.

Quand j’avais 19 ans, j’ai rencontré un garçon avec qui je suis sortie plus d’un an. Je tenais beaucoup à lui mais je ne suis pas tombée amoureuse; je pensais à Matthieu. Ce garçon est le seul à avoir remarqué que nous étions «trop proches» (ce sont les termes qu’il a utilisés). De son côté, Matthieu enchaînait les relations courtes et cela me faisait mal de l’imaginer avec ces filles.

Je sais que j’aurais dû avoir honte, que j’aurais dû trouver ça bizarre. Mais, en fait, je n’avais jamais été aussi heureuse

Tout a basculé pendant des vacances d’été il y a quatre ans. Nous étions alors tous les deux étudiants dans des villes assez éloignées et nous passions une partie de nos vacances chez nos parents. Ils sont partis un week-end pour un mariage et nous nous sommes retrouvés seuls à la maison. Je pense que nous savions (et espérions) tous les deux ce qui allait se passer. Nous avons commencé à discuter, à nous tenir la main, à nous câliner comme nous le faisions souvent. Et nous nous sommes embrassés. Et très vite nous avons fait l’amour. Je n’avais jamais ressenti autant de plaisir avec mes ex. Je sais que j’aurais dû avoir honte, que j’aurais dû trouver ça bizarre. Mais, en fait, je n’avais jamais été aussi heureuse.

À partir de ce moment, nous avons vécu une relation cachée et épisodique. Nous vivions loin l’un de l’autre. Et nous avons commencé à nous voir en cachette. Il venait me voir ou moi je le rejoignais. Nous regrettions de ne pas nous voir plus souvent et nous avions envie d’être ensemble. 

Cette situation a duré deux ans. Après avoir obtenu son diplôme, il a eu la chance de trouver assez rapidement un emploi dans une grande ville loin de chez nos parents. Et j’ai décidé de le rejoindre. Officiellement, j’ai changé d’université pour suivre un cursus qui m’intéressait plus et nous partageons un appartement en colocation pour faire des économies. Ici, nous arrivons à être heureux ensemble. Il me fait rire, me comprend, j’ai toujours autant envie de le voir, de lui parler, de faire l’amour avec lui.

Nous vivons une double vie. Ici, personne ne sait que nous sommes frère et sœur. Ses collègues, mes amis de cours pensent que nous sommes un couple normal même si l’on fait attention à ce que l’on dit. 

Et, de l’autre côté, nous mentons à nos parents, à tous les gens de notre famille, à nos amis. Ces mensonges permanents me pèsent de plus en plus. Mais pour moi il est inenvisageable de rompre. Je ne peux pas m’imaginer sans lui, il est le seul homme que j’ai aimé et que je veux. Pour être ensemble, nous sommes prêts à des sacrifices (devoir vivre cachés, jamais de mariage, jamais d’enfants, rester aux yeux de nos proches d’éternels célibataires...). 

Mais chaque fois que je mens à mes parents, à mes amies, je me sens mal. Parfois j’aimerais laisser la vérité éclater, ne plus avoir à mentir ni à vivre cachée, mais je ne veux pas faire souffrir nos parents et je crains les jugements des autres. J’imagine trop bien ce que les gens pourraient dire.

Philippine

Chère Philippine,

Commençons par un peu de droit: en France, l’inceste tel que vous le racontez (c’est-à dire comme une relation sentimentale et sexuelle entre deux adultes consentants de même ligne, avec un ou deux parents en commun) n’est pas un crime. Par contre, il est puni par la prison dans une quantité de pays en Europe dont la Suisse, l’Italie, l’Autriche et L’Allemagne. Dans notre pays, le mariage n’est pas possible. Et la question des enfants reste complexe: il ne vous est pas interdit de faire des enfants avec votre frère mais il n’est pas en droit de les reconnaître légalement.

L’inceste (entre adultes consentants toujours) est principalement un tabou social qui ne semble pas avoir toutes les raisons scientifiques que l’on veut bien lui accorder.

Il faut savoir également que le Code Napoléon, l’ancêtre de notre code civil, interdisait jusqu’aux mariages entre beaux-frères et belles-sœurs (ce n’est plus le cas de 1975) et qu’il est possible aujourd’hui pour un oncle ou une tante de se marier avec sa nièce ou son neveu avec une dispense du président de la République. C’est vous dire le caractère arbitraire et fluctuant de la question de l’inceste (dont le terme n’est même pas directement utilisé dans le droit français).

En en parlant autour de vous, parce que vous en ressentez le besoin, vous prenez autant le risque du rejet que celui de la compréhension

La vérité, Philippine, c’est que vous êtes libres de faire comme vous le ressentez. Vous êtes majeurs et amoureux. Vivre cette passion au grand jour, dans la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui et malgré une solide documentation qui irait dans votre sens, me semble risqué. Mais pas impossible. Pourquoi les cousins germains, qui peuvent en plus se marier, auraient-ils plus le droit que vous de s’aimer au grand jour?

Votre union pose en fait un problème moral qui renvoie forcément à sa propre expérience de la famille. On a, de plus, tendance à rapprocher ce type d’inceste avec les sordides affaires où il est question d’ascendant ayant plus ou moins d’autorité sur la victime.

Ici, il n’y a pas de victime. De quel droit je (ou qui que ce soit d’autre) me permettrais-je de juger cette une relation amoureuse qui comble équitablement deux adultes consentants? Je ne suis pas psy, je ne vais sortir de mon chapeau une succession de raisons avec des noms savants pour coller une étiquette «malsaine» à votre histoire. Ni me cacher derrière de vagues études scientifiques pour vous dissuader de vous reproduire. Cette unique raison comme facteur de viabilité de votre couple est nulle et non avenue, je connais des gens très heureux qui décident de ne pas faire d’enfants, ça ne les rend pas moins légitimes au bonheur.

La vérité, Philippine, c’est qu’en France vous avez le droit d’être amoureux. On ne vous mettra pas prison pour ça. Votre situation appelle les regards qui blessent mais ni plus ni moins que d’autres cas de figures. C’est en libérant la parole sur votre cas précis que vous repousserez les limites de la tolérance. En en parlant autour de vous, parce que vous en ressentez le besoin, vous prenez autant le risque du rejet que celui de la compréhension. Et c’est un risque qui mérite d’être pris, car vous ne pourrez pas être plus seule qu’aujourd’hui.

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