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«Je vois tous les hommes comme des “violeurs”. Cela m'a complètement détruite»

Matinée de Septembre | Paul Émile Chabas via Wiki Commons CC License by

Matinée de Septembre | Paul Émile Chabas via Wiki Commons CC License by

Cette semaine, Lucile conseille Emma, une jeune fille qui ne se remet pas des mauvais traitements qui lui a fait subir son frère.

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse:[email protected]

 

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Je suis une ado de 17 ans complètement perdue. Tout a commencé quand j'avais 9-10 ans : mon frère de 19-20 ans me tenait des propos obscènes (mais à cet âge là, je n'y faisait pas attention). Ayant un père complètement alcoolique et non-présent dans ma vie, je considérais ce grand frère comme un père de substitution. Lui, sachant la confiance qui lui était accordée, en a profité. En 2011, il a commencé par me montrer ses parties intimes par cam (nous en faisions souvent le soir pour se voir, jusqu'à ces jours où j'ai fini par dire que la cam ne fonctionnait plus, de peur). Ensuite, il a réussi à venir vivre ou j'étais et c'est là que tout a réellement commencé.

Il se montrait nu devant moi (nos chambres n'étaient séparées que par une simple cloison au grenier) et voulait me voir nue également. Puis il a insisté pour voir ma poitrine étant donné que moi j'avais vu son pénis. Je refusais tout le temps, jusqu'au jour où il a fini par faire du chantage. Je n'étais pas bien dans ma peau, j'avais peur de mon frère. Mais en même temps, je l'aimais. Au collège, j'avais beaucoup de problèmes relationnels. Donc j'ai commencé à me mutiler et il l’a su. C'était soit je lui montre ma poitrine, soit il me balance à ma mère. Ça a été le pire choix de ma vie... Une grosse erreur qui a fait tout basculer.

Je n'arrive pas à remonter la pente: mutilations, cauchemars, flashbacks, problèmes de nutrition, grosse peur des hommes

Je me suis retrouvée prise au piège: attouchements, viols... Impossible d'en parler. C’est après une tentative de suicide ratée que j'ai avoué les attouchements au commissariat puis j'ai fini par avouer un viol par la suite mais plus jamais rien d'autre. Pour ma famille, c'est comme si c'était passé, fini; on n’en parle plus et tant mieux. 

Mais je n'arrive pas à remonter la pente: mutilations, cauchemars, flashbacks, problèmes de nutrition, grosse peur des hommes. Je me déteste et j’ai totalement perdu confiance en moi.

Je ne trouve pas de solution et tout le monde pense que ça va au lycée. En même temps, personne ne connaît mon histoire malgré le fait que je sois associable avec les personnes de ma classe et certains profs hommes.

Ce qui est le plus dur, c'est que j'ai peur des hommes qui sont «gentils» avec moi par peur de me refaire manipuler et que tout recommence. 

Je vois tous les hommes comme des «violeurs». Cela m'a complètement détruite... J'y pense tout les jours et de plus en plus... Les flash back reviennent de plus en plus nombreux avec plus de détails que j'avais «oubliés». C'est horrible j'ai l'impression de ne vivre que autour de cela ... 

Emma

Chère Emma,

Vous êtes une survivante. Et l’étape que vous traversez en ce moment est tout à fait naturelle et saine. Vous ne manquez pas de force ou de courage, vous n’êtes pas moins bien que les autres et vous n’êtes pas responsable. Ce ne sont pas des traumatismes sur lesquels on peut mettre un mouchoir et reprendre sa vie comme si rien n’avait existé. Et vous étiez une enfant, c’est à dire que toute cette histoire vous a construit en tant que personne.

Ce qu’il faut, maintenant que les mots ont été prononcés, c’est déconstruire tout ça. Casser le schéma de violence et de souffrance dans lequel cette personne vous a plongée. Et si vous pouvez vous aider, ce que vous faites déjà en partageant cette histoire, vous ne pourrez pas aller au bout de cette renaissance seule. Il va falloir écrire. Écrivez chaque détail qui vous revient en mémoire, chaque abus et chaque sévice, pour mieux les accepter et les combattre. Ces flashbacks qui vous hantent, c’est tous ces détails sordides que vous avez rangés dans un coin de votre mémoire pour vous protéger. Affrontez-les, petit à petit, l’un après l’autre, regardez les en face et vous apprendrez à devenir plus forte qu’eux. Vous l’êtes même déjà. Vous êtes là pour en parler. Vous allez au lycée. Vous avez mis des mots. C’est la première étape et c’est la plus dure; et pourtant vous y êtes arrivée.

Naturellement, les gens veulent mettre du silence là où il faudrait des cris. Vous avez le droit d’imposer ces mots, de partager votre fardeau

Ne vous arrêtez jamais d’en parler. Parlez-en tant que vous en aurez besoin. Auprès de vos proches, auprès de vos amies, plus tard auprès de la ou des personnes que vous aimerez. Auprès d’un professionnel de l’écoute (psychiatre), dont vous avez grand besoin (en gardant en tête que ce n’est pas vous le problème mais que vous n’avez pas encore les outils pour vous défendre contre vos peurs et vos angoisses). Naturellement, les gens veulent mettre du silence là où il faudrait des cris. Vous avez le droit d’imposer ces mots, de partager votre fardeau. Et il faut le faire.

Prenez conscience que vous n’êtes pas toute seule. Votre mission aujourd’hui, elle est de vous entourer du plus de gens possibles qui veulent votre bien. N’ayez pas honte de rejeter les hommes dans un premier temps. Vous avez besoin de composer autour de vous un cocon où vous vous sentez en sécurité. Soyez égoïste et protégez-vous.

Plus vous chercherez à vivre dans l’illusion d’une «vie normale» où rien de tout cela n’est arrivé, plus vous souffrirez. Vous êtes blessée mais pas brisée et vous avez devant vous la possibilité d’une longue vie heureuse. Mais avant ça, il faut prendre le temps de vous occuper de vous. N’ayez jamais honte, vous n’en renaîtrez que plus forte encore.

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