Épidémie de virus Zika: l’inquiétante poussée de fièvre de l’OMS

Au Brésil, le 8 janvier 2016 I NELSON ALMEIDA / AFP

Au Brésil, le 8 janvier 2016 I NELSON ALMEIDA / AFP

C’est désormais une «urgence de santé publique de portée mondiale». Après avoir longtemps ignoré l’épidémie de sida puis celle d’Ebola, l’Organisation mondiale de la santé succombe-t-elle au principe médiatique de précaution?

Aucun mort mais une «urgence de santé publique de portée mondiale». Le 1er février, le Dr Margaret Chan, directrice générale de l’OMS, a tranché: la progression de l’épidémie d’infections dues au virus Zika imposait de prendre une décision. En décrétant cette alerte rouge (la quatrième de son histoire), l’OMS espère accélérer l’action internationale contre le virus et la recherche scientifique. Dans le même temps, cette institution onusienne prend le risque d’être accusée d’une incapacité chronique à s’adapter aux réalités épidémiologiques de notre temps. 

Dans les années 1980 elle n’a jamais perçu la réalité et l’ampleur de la menace mondiale que constituait l’épidémie de sida. Il lui aura fallu plus de six mois pour prendre la mesure de l’épidémie ouest-africaine de fièvre Ebola. Entretemps, elle s’est plus ou moins fourvoyée dans la gestion des poussées épidémique des agents pathogènes du SRAS ou des pandémies grippales de virus H5N1 et H1N1. Le balancier s’est-il, cette fois inversé? On peut raisonnablement le redouter.

Des effets encore bien flous

Aujourd’hui, donc, Zika. Pourquoi une initiative à ce point spectaculaire face à un virus dont la division est certes épidémique mais dont l’OMS nous dit par ailleurs que l’infection qu’il provoque chez l’homme est le plus souvent inapparente et pratiquement toujours inoffensive? C’est là une situation inédite qui fait que les chiffres avancés par l’OMS (un million et demi de personnes infectées au  Brésil, quatre millions d’infections attendues en Amérique du sud et en Amérique centrale) n’ont guère de signification. Ce ne sont là que des approximations épidémiologiques qui ne correspondent pas à des diagnostics biologiquement établis.

On avance aujourd’hui le chiffre de près de 4.200 nourrissons victimes de microcéphalie au Brésil

En réalité, la décision alarmiste de l’OMS se fonde sur le lien entre l’infection de la femme enceinte par le virus Zika et des malformations fœtales, au premier rang desquelles des «microcéphalies». Or ce lien, s’il est bien suspecté, n’est pour l’heure pas démontré. On avance aujourd’hui le chiffre de près de 4.200 nourrissons victimes de microcéphalie au Brésil, soit une multiplication par 20 ou 30 du nombre des cas par rapport à la période précédant l’apparition de Zika dans le pays. En coulisses, toutefois, des experts français nous ont confié qu’il s’agissait là d’extrapolations à haut risque, et ce, faute de données épidémiologiques brésiliennes préalables quant aux malformations fœtales.  Dans Nature, le journaliste Declan Butler fournit des éléments qui confortent ces interrogations.

Sexuellement transmissible

Plusieurs experts, comme le Dr Anthony Costello, en appellent aujourd’hui à une intensification des recherches pour confirmer ou infirmer la relation de causalité entre ces malformations fœtales et l’infection par le virus Zika. Il faut aussi compter avec des cas, rares, d’apparition de syndrome de Guillain-Barré chez des personnes infectées –une affection neurologique nécessitant une prise en charge hospitalière spécialisée en réanimation.

C’est dans ce contexte que les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains ont, mardi 2 février, confirmé un cas de transmission du virus Zika par voie sexuelle. Le Dr Tom Frieden, directeur des CDC, a confirmé cette contamination annoncée peu auparavant par les autorités de santé publique du comté de Dallas (Texas). Un voyageur qui s’était rendu au Venezuela est rentré aux États-Unis et a développé des symptômes d’infection par le virus Zika, tout comme la personne avec laquelle il a eu des relations sexuelles et qui, elle, n’avait pas quitté le territoire américain, a précisé le Dr Frieden. Ce premier cas d’infection domestique a été confirmé par des tests de laboratoire. Le patron des CDC a aussi pris soin de rappeler que la meilleure méthode de prévention contre Zika demeurait la protection contre les piqûres de moustiques.

Nouvelles consignes

Cette hypothèse de la transmission sexuelle avait été avancée il y a précisément un an par une équipe française dans la revue Emerging Infectious Diseases. Dirigés par le Dr Didier Musso, directeur de l’unité des maladies infectieuses émergentes «Louis Malardé» de Papeete (Tahiti, Polynésie française), ces chercheurs décrivaient un cas de contamination chez un homme âgé de 47 ans et traité pour une hématospermie après un épisode infectieux. Le virus Zika avait alors été retrouvé dans son sperme, évoquant cette possibilité d’une transmission par voie sexuelle. Cette même équipe avait également avancé en 2014 la possibilité d’une transmission du virus Zika lors de transfusions sanguines.

L’emploi du préservatif pour les femmes enceintes ou en âge de procréer en zones d’endémie ou dont le compagnon est suspecté d'être infecté est recommandé

 

Pour spectaculaires qu’elles soient ces nouvelles hypothèses quant à des voies de transmission autres que celles des piqûres de moustiques hématophages ne changent rien quant à la dangerosité de l’infection et de l’épidémie. Elles n’en conduisent pas moins à de nouvelles décisions sanitaires. C’est ainsi qu’en France Marisol Touraine, ministre de la Santé vient d’annoncer qu’un avis du Conseil national professionnel de la gynécologique obstétrique recommande «l’emploi du préservatif pour les femmes enceintes ou en âge de procréer en zones d’endémie, ou dont le compagnon est suspect d’être infecté»

Des milliers de cas en Martinique

La ministre de la Santé vient de saisir «en urgence» le Haut conseil de la santé publique pour qu’il lui confirme dans les tous prochains jours si des recommandations similaires doivent être faite en France. L’Agence de la biomédecine (ABM) vient d’adresser aux établissements de santé des départements d’outre-mer concernés la recommandation de différer les dons de gamètes et les pratiques d’assistance médicale à la procréation (AMP). Pour les personnes qui reviendraient en métropole après un séjour dans l’un des territoires concernés, l’ABM recommande de différer les dons de gamètes et les interventions d’AMP sur une période de 28 jours après le retour et après la réalisation d’un examen du sperme.

Au 3 février, on comptait en Martinique et en Guyane respectivement 2.287 et 245 cas «évocateurs» de Zika dont près d’une centaine avaient fait l’objet d’une confirmation biologique. Dix cas autochtones ont également été confirmés en Guadeloupe et un cas à Saint-Martin. Au total depuis le début de l’épidémie dans les départements français d’Amérique, vingt femmes enceintes ont été détectées positives au virus Zika. Ces femmes font l’objet d’un suivi renforcé; aucune malformation n’a été détectée à ce jour. Deux cas de syndrome de Guillain-Barré ont par ailleurs été pris en charge; l’un d’entre eux est en réanimation au CHU de Fort-de-France.

Une véritable urgence?

Dans l’attente d’une confirmation scientifique quant à un lien de causalité le Brésil a, lundi 1er février, formellement déconseillé aux femmes enceintes étrangères de venir dans le pays où sont prévus les Jeux olympiques en août prochain. Le comité organisateur des JO de Rio se dit quant à lui aujourd’hui «inquiet» face à l’épidémie mais confiant dans une chute du nombre de cas pour le début des compétitions en août, en plein hiver austral.

Aucun spécialiste des maladies infectieuses  ne se risquerait, aujourd’hui, à dire que l’OMS vient de pécher par excès en décrétant qu’il s’agissait ici d’une «urgence de santé publique de portée mondiale». Ils sont pourtant nombreux à le penser. Ils redoutent qu’en cédant à une forme de principe médiatique de précaution cette institution onusienne ne perde un peu plus de son crédit et qu’il faille, demain, inventer un autre système de lancement mondial d’alerte sanitaire.

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