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«Touche pas à mon poste», ou l'école des fanzouzes

© D8

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Les aficionados de «TPMP» font partie des groupes de fans les plus influents de France. Et les plus critiqués.

Natalia a tout prévu. Ce 28 janvier, un peu après 21 heures, la vie de cette jeune femme originaire de Dijon va prendre un nouveau tournant: elle va demander en mariage son compagnon Tonio. Et pour cela, elle va lui faire une surprise très spéciale. Après lui avoir masqué les yeux et bouché les oreilles avec un casque, elle l’emmène à Boulogne-Billancourt dans le 92. À 21 heures 37 précisément, elle rentre dans un bâtiment en tenant Tonio par le bras, visiblement mal à l’aise à l’idée de plonger dans l’inconnu. Une fois le petit couple arrêté, Cyril Hanouna, le présentateur de D8, surgit pour lui enlever le bandeau: Tonio réalise alors qu’il est sur le plateau de «Touche pas à mon poste» pour un prime spécial de l’émission phare. Tonio, d’abord gêné face à cette surprise qu’il n’attendait pas, va finir dans les bras de sa femme à qui il vient de dire «oui» et l’embrasser fougueusement devant les caméras de D8.

Cette «séquence» faisait partie d’une émission exceptionnelle de l’équipe de «Touche pas à mon poste» (TPMP), diffusée en primetime et dont le but était de réaliser les vœux des téléspectateurs de l’émission. Lors de cette soirée, le hashtag twitter #TPMPvoeux, qui permettait à chacun de faire part de ses rêves afin que Cyril Hanouna les exauce, s’est hissé à la première place des tendances mondiales et a compté 373.000 messages entre 18h20 et 00h30. Un succès pas si étonnant quand on se penche sur l’armée de fans qui, comme Tonio et Natalia, suivent tous les jours ou presque les pitreries d’Hanouna et de sa bande.

Deux fois plus de téléspectateurs que Le Grand Journal

«Tpmp» c'est 2,1 millions de fans sur Facebook et une ribambelle de hashtags sur Twitter

 

Rien qu’en termes de chiffres, les «fanzouzes» (surnom officiel des fans de «TPMP») écrasent tout sur leur passage. En moyenne chaque soir lors du mois de janvier 2016, ils étaient 1,79 million devant leur télévision du lundi au jeudi (7,5% de part d’audience), faisant de D8 la cinquième chaîne nationale. Il y a un an, le record s’élevait à «seulement» 1,6 million de téléspectateurs. 

Si «TPMP» est encore loin des trois millions atteints par Nagui sur France 2 et des quatre de «Money Drop» sur TF1, elle bat largement le Grand Journal, qui plafonne à 700.000 téléspectateurs chaque soir. Mais le vrai tour de force de D8 est d’avoir réussi à capitaliser sur l’audience jeune de l’émission (26,6% sur les 15-34 ans le 29 janvier). Ça s'est fait grâce aux réseaux sociaux où ils réunissent 1,84 million d’abonnés sur Twitter et 2,1 millions de fans sur Facebook, et peut-être aussi grâce au recrutement de Matthieu Delormeau, transfuge de NRJ12 où il captait un large public adolescent. 

La communion quotidienne des «fanzouzes»

Seuls quelques grands chanteurs comme M. Pokora ou des émissions comme «Secret Story» peuvent se targuer d'une plus grande popularité que «TPMP» sur Internet en France. Mais l'émission réussit également, de par sa diffusion quotidienne, à s'inscrire dans la vie des téléspectateurs.

C'est pour cela que l'on compte des dizaines de pages et de comptes fans, qui commentent l’émission tous les jours et débattent à propos des chroniqueurs. Jeremy, 19 ans, fan de l’émission depuis le début, est le créateur d’un groupe Facebook privé dédié à l’émission: «les véritables Fanzouzes ! #TPMP», qui compte presque 11.000 membres. Joint par téléphone, il nous explique que ce groupe permet par exemple «d’avoir le regard des gens qui sont allés assister à l’émission, de parler du comportement de certains chroniqueurs.» On retrouve ainsi des fans qui racontent leur soirée d’anniversaire dans le public de l’émission, des sondages sur leur chroniqueur préféré, ou des débats sur telle ou telle polémique. Les commentaires et les publications défilent à longueur de journée, et Jeremy nous explique qu’il reçoit «une demande pour rejoindre le groupe toutes les dix minutes».

Gabriel Segré, maître de conférences en sociologie et anthropologie à l’université Paris-Ouest Nanterre-la Défense et auteur du livre Fans de… Sociologie des nouveaux cultes contemporains, a surtout étudié les fans de chanteurs... comme Elvis Presley. Mais quand on lui parle de la communauté des «fanzouzes», il nous explique qu'il s'agit de la même volonté «d'identité collective»:

«Dans notre société, il s'agit de quelque chose de tout à fait important pour un individu dans un contexte de repli sur soi. Le fan traduit ce besoin de former une tribu avec une culture commune, des rites communs, des attributs communs. Et en son sein, forcément, on se sent plus fort.»

 

«TPMP» et leurs fans, la construction d'une «famille»

Et pour alimenter cette force collective, l'émission peut miser sur une chose essentielle, que l’on a rarement vue à la télévision avec une telle force depuis l'époque du Club Dorothée: le lien tissé entre l’équipe et son audience. À l’instar d’un boysband, Hanouna et sa bande inondent leur émission et les réseaux sociaux de messages affectueux, souvent pour remercier leur public quand l’audience est au rendez-vous ou pour s'assurer qu'il sera bien devant sa télé lors de la diffusion. Notons également que le surnom d'Hanouna est «Baba», lui conférant une aura paternelle, et que les membres de l'émission s'appellent régulièrement entre eux «chéri(e)» ou «chat».

«Les chroniqueurs ont des personnalités qu'on retrouve dans les sitcoms»

François Jost, professeur spécialiste des médias à la Sorbonne Nouvelle.

De l'affection en permanence? Un besoin de se voir tous les jours? Le rapport en devient presque familial, sinon amoureux. «Chez les vedettes, explique Gabriel Segré, il y a une multitude de gestes faits pour faire naître un lien de complicité, le maintenir, et le renforcer. Il y a des mécanismes, plus ou moins honnêtes, mis en place par les vedettes et leur entourage et qui se traduiront chez le fan par des actes de consommation. Cela passe par les discours de la vedette lors de concerts, qui va dire aux fans "Vous êtes tout pour moi, je vous adore, je vous aime", par des interviews où il va témoigner de sa proximité, et puis la diffusion de différents aspects de son intimité, avant via la presse, aujourd'hui sur les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas dénoué de calcul, la vedette a tout intérêt à entretenir cette relation.»

Pour François Jost, professeur à la Sorbonne Nouvelle, spécialiste des médias, le succès de l'émission repose également sur une scénarisation de l'émission, comme pour une série TV: 

«L'idée de bande est très forte, Hanouna a su recréer ce que Ruquier a fait avant lui, et dans cette bande on retrouve des "personnages", c'est-à-dire le bouc-émissaire, le dragueur, etc. En fait, ils ont des personnalités qu'on retrouve dans des sitcoms.» 

Paul, jeune adepte de 20 ans, confirme: 

«Les chroniqueurs ressemblent à une famille! Enora (Malagré) la cousine rebelle, Isabelle (Morini-Bosc) la tata très drôle, Jean-Michel Maire le tonton pervers, Bertrand (Chameroy) le petit frère, etc...»

Dans un reportage du Tube de Canal+, diffusée le 23 janvier, le présentateur de la version libanaise de «TPMP» montre au journaliste la «Bible» de l'émission, qui définit les règles à respecter. On peut y lire notamment qu'un chroniqueur a le rôle de «l'homme à femmes», un autre du «sniper» et une dernière de «la rebelle».


 

L'émission, qui promeut une transparence et un franc-parler, est donc plus calculée qu'on ne le croit et met en avant une relation fictive entraînant des sentiments réels chez les fans.

«Antidépresseur télévisuel»

Pourtant, il y a également eu des moments très émouvants pour le public et l'équipe de «TPMP», où il est extrêmement difficile de douter de la sincérité de l'équipe. Par exemple lorsque Cyril Hanouna, en larmes, rend hommage à un jeune fan décédé, ou lorsqu'il remercie le public d'être présent quelques jours après les attentats du 13 novembre dans un discours forcément très fort. 

Pour les fans, «TPMP» est un «antidépresseur télévisuel», «un yoga quotidien».

Le public de son côté, retourne cette affection en la décuplant. Le hashtag #TPMP fourmille de milliers de commentaires, d’éclats de rire et de déclarations d’amours pour chacun des membres de l’émission, y compris Moktar Guetari, l’agent de sécurité de l’émission, ressort comique et Musclor attitré vite devenu indispensable dans le groupe. Sur le groupe de fans Facebook mentionné plus haut, nous avons posté quelques questions pour recueillir l'avis de certains membres. Pour eux, l'émission représente un «moment de détente», de «bouffée d'oxygène», d'«antidépresseur télévisuel» et même de «yoga quotidien». Rose, retraitée de 63 ans vivant seule, nous explique que cela lui «apporte de la gaieté»: «C'est comme si de bons amis passaient tous les soirs à la maison prendre un verre, et avec qui on discuterait tous ensemble autour d'une table.»

Touche pas à mon poste face à sa réputation d'émission «pour les cons»

Cyril Hanouna, se frappant le visage avec une truite. 

L'histoire d'amour aurait pu être parfaite. Mais il y a un hic. Face à l'avalanche de pitreries en tous genres (déguisement de Chantal Goya pour Jean-Luc Lemoine, anecdotes sexuelles de Jean-Michel Maire, mensonges à Mathieu Delormeau, hypnotisation des chroniqueurs pour leur faire faire des choses débilesils ont aussi transformé Gilles Verdez en homme canon), les critiques fusent régulièrement à l'encontre de l'émission. 

Dernier exemple en date: le journaliste Bruno Donnet, lors d'une émission sur France Inter, qui a reproché à Hanouna d'humilier ses chroniqueurs, rapportant une scène de l'émission lors de laquelle l'un des chroniqueurs se voyait verser, dans son caleçon, un bol de nouilles –après avoir supplié qu'on ne lui fasse pas subir ça. Bruno Donnet: 

«J'ai vu quelque chose qui, à ma connaissance, est sans précédent dans l'abjection à la télévision.

Cyril Hanouna avait alors répondu, visiblement très agacé: 

«Je ne sais pas où vivent ces gens, mais ils n’ont pas compris. En fait, il faut qu’ils sortent un peu, qu’ils aillent voir des gens, qu’ils échangent un peu, qu’ils arrêtent de rester entre eux.»

Les gens justement, fans de «TPMP», sont eux aussi pris à partie en raison de la passion qu'ils portent à l'émission, recevant souvent des mots très durs. En octobre dernier, l'acteur Alain Delon estimait dans une interview à TV Mag, que «ces émissions [type «TPMP»] sont faites parce qu'on est sûr d'accrocher des millions de cons». La levée de bouclier de l'équipe de l'émission et des fans sera impressionnante, d'autant plus que le public, directement attaqué cette fois, va faire monter le hashtag #TouchePasAMesCons et répondre avec virulence à l'acteur. 

Mais Delon n'est pas le seul à présenter le public de «TPMP» de cette façon. À la suite de la polémique, le site parodique belge Nordpresse publiera par exemple un faux article intitulé «87% des fans de Touche Pas à Mon Poste sont en retard mental avec un QI inférieur à 80». Fin décembre 2015 sur le site de Rue89, un blogueur, très critique à l'égard de l'émission, parlait des «jeunes sous influence» qui «idolâtrent [Cyril Hanouna]»Une pétition a été lancée récemment contre l'émission, estimant que «nos jeunes méritent mieux». Elle a recueilli au moment de l'écriture de cet article 6.626 signatures. 

Et puis il y a eu cette Une de Charlie Hebdo pour son édition du 10 février.

Je ne vois pas en quoi regarder cette émission fait des téléspectateurs des cons 

Cassandre, 23 ans, étudiante en communication.

Sur les réseaux sociaux, les critiques sont encore plus directes.

Dans la vraie vie, les critiques sont moindres, mais elles existent. «Beaucoup me traitent de con quand ils apprennent que je regarde "TPMP", avoue Paul, 20 ans. Ils disent que Cyril est trop bête et méchant avec les chroniqueurs, ils disent aussi que l'humiliation est omniprésente... En bref, "Une émission de con, pour les cons", où le respect a totalement disparu.» Donovan, 19 ans, ajoute avoir déjà été qualifié de «gogole qui n'a rien d'autre à foutre que de regarder un animateur faire le pitre, comme le ferait un animateur pour enfants en centre aéré».

Cassandre, 23 ans, est étudiante en communication. Si elle ne se considère elle-même pas comme une fan absolue, elle nous avoue en avoir assez des débats récurrents autour de son intérêt pour «TPMP»:

«Ce n’est pas parce qu’on regarde cette émission pour rigoler et se détendre qu’on ne peut pas regarder d’autres émissions considérées comme "plus intelligentes" à côté, comme "Ce soir ou jamais" par exemple. Je ne vois pas en quoi regarder cette émission fait des téléspectateurs des cons.

Si le fan est effectivement disqualifié, selon Gabriel Segré, notamment par les médias ou les intellectuels, «c'est parce que l'objet de sa passion est lui-même disqualifié. Il y a une disqualification de la culture populaire en général et une disqualification de la pratique des fans, de leur façon d'exprimer leur admiration, jugée excessive par une norme bourgeoise, qui rejette l'ostentatoire et accorde de la valeur à la retenue.»

Si le fan est disqualifié, notamment par les médias et les intellectuels, c'est parce que l'objet de sa passion est lui-même disqualifié

Gabriel Segré, sociologue, auteur du livre Fans de... Sociologie des nouveaux cultes contemporains.

François Jost, professeur à la Sorbonne Nouvelle, spécialiste des médias, confirme que la division socio-culturelle entre les Français trouve un nouvel avatar en la personne de Cyril Hanouna:

«On sait par exemple que des jeux télévisés en général sont plus appréciés par les catégories populaires que par les cadres supérieurs ou les intellectuels. Ce sont des données qui existent dans la sociologie des pratiques culturelles. On ne s'étonne donc pas qu'un public plus populaire aille vers des jeux et donc vers la franche rigolade que propose Hanouna.»

Mais la donnée la plus importante est peut-être la jeunesse du public, qui apprécie la moquerie plus ou moins gentille, comme elle a pu le faire pour les vidéos de Jackass ou les émissions de télé-réalité:

«A la télévision publique, la moyenne d'âge des spectateurs dépasse les 50 ans. Hanouna représente un des moments où les jeunes se réunissent encore devant la télé. Au lieu de les stigmatiser en disant qu'ils sont débiles et beaufs, je dirais que cette émission correspond à une certaine jeunesse, qui apprécie ce qui est un peu sadique, un peu bête et méchant, comme dans les cours de récré ou sur les réseaux sociaux. [...] Sauf que l'on a plus le droit de bizuter dans les écoles, alors que la télévision le fasse, c'est problématique.»

Mais ce qui lui importe c'est le plaisir des spectateurs. Et il n'estime manifestement pas prendre les gens pour des cons puisqu'il assure: «Ma priorité, c'est de bien travailler mes émissions afin de proposer la meilleure qualité possible».

Même chose pour les critiques permanentes, qu'il a cessé d'écouter il y a longtemps: «Ça ne me dérange plus du tout, expliquait-il le 9 février sur Le Divan de Marc-Olivier Fogiel. J’ai vu combien de gens disaient il y a deux ans "Hanouna ça y est, c’est fini, on en a trop parlé, on a trop fait de choses sur lui". Mais nous on trace notre route, on travaille tous les jours pour que l’émission soit de mieux en mieux.»

Tant que son armée de «fanzouzes» sera là, Hanouna reste roi de la télé et son émission pourra tout se permettre, y compris remplir un slip de nouilles. 

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