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«Mein Kampf» a-t-il changé le monde?

«Mein Kampf» par Diego Cavichiolli à Nuremberg, Allemagne,  via Flickr License CC

«Mein Kampf» par Diego Cavichiolli à Nuremberg, Allemagne, via Flickr License CC

«Mein Kampf» est tombé dans le domaine public, et sa publication suscite de nouveau de grandes inquiétudes. Il faut démystifier ce symbole.

Certains livres peuvent changer le monde: la Bible ou Le Manifeste du Parti communiste ont servi de guide à des millions de personnes (de manière extrêmement différente…); de même La case de l’oncle Tom a poussé nombre de ses lecteurs à soutenir l’abolitionnisme (Lincoln disait d’Harriet Beecher Stowe «C’est donc cette petite dame qui est responsable de cette grande guerre»).

Mais qu’en est-il de Mein Kampf (Mon combat)? A-t-il lui aussi, par son texte même, changé le monde? On lit et on entend sans cesse que ce livre, autobiographie et manifeste –dont le premier volume sous-titré Eine Abrechnung (Bilan) a été écrit par Adolf Hitler à 35 ans en 1924 pendant sa détention à Landsberg (suite au putsch de Munich en novembre 1923) et publié en 1925– doit être considéré comme la déclaration programmatique de la politique du Troisième Reich, qu’on y trouve toutes les intentions d’Hitler mises en œuvre par la suite. Un ouvrage jugé tellement dangereux que le Land de Bavière, qui en a possédé les droits d’auteur non-anglophones de 1948 jusqu’au 31 décembre 2015, a toujours bloqué sa parution aussi bien en Allemagne qu’à l’étranger. En attaquant en justice systématiquement ses réimpressions illégales (la première parution française datant de 1934 était d’ailleurs une édition pirate).

Maintenant que les droits d’auteur ont expiré, l’Institut d’Histoire Contemporaine à Munich a décidé de republier le livre dans une édition historique et critique, y ajoutant des introductions détaillées et un immense appareil de notes, sur 1.966 pages.

À l’évidence cependant, ce texte fait toujours peur; on craint ses effets éventuels. En témoignent non seulement les critiques de fond concernant l’édition actuelle, mais aussi la déclaration du ministère des finances de Bavière selon lequel une réimpression seule serait démagogique et constituerait une infraction à la loi. Se pose donc la question de savoir si, en tant que texte, les deux volumes de Mein Kampf –le deuxième parut en 1926 avec le sous-titre Die nationalsozialistische Bewegung (Le mouvement national-socialiste)– étaient vraiment aussi puissants qu’on le pense encore aujourd’hui.

Un texte médiocre et peu original

Dès la première lecture, on remarque le caractère primitif de la langue et de l’argumentation. Que penser d’un «penseur» qui légitime son racisme par une excursion simpliste dans la biologie:

Tout animal ne s’accouple qu’avec un congénère de la même espèce: la mésange avec la mésange, le pinson avec le pinson, la cigogne avec la cigogne, le campagnol avec le campagnol, la souris avec la souris, le loup avec la louve, etc. […] Tout croisement de deux êtres d’inégale valeur donne comme produit un moyen-terme entre la valeur des deux parents. […] Un tel accouplement est en contradiction avec la volonté de la nature qui tend à élever le niveau des êtres. Ce but ne peut être atteint par l’union d’individus de valeur différente, mais seulement par la victoire complète et définitive de ceux qui représentent la plus haute valeur. Le rôle du plus fort est de dominer et non point de se fondre avec le plus faible, en sacrifiant ainsi sa propre grandeur (A. Hitler, Mon combat, traduit par J. Gaudefroy-Demombynes et A. Calmettes, Paris 1934, p. 283-284).

Christian Hartmann, le directeur d’édition, a déclaré dans une interview qu’il s’agit quand même d’un texte innommable («schon ein ziemlicher Dreck»). Au niveau stylistique aussi bien qu’idéologique, Mein Kampf est un document en dessous de tout, et sans aucune originalité.

Pour de bonnes raisons, on a souvent souligné la qualité spécifique de l’antisémitisme allemand. Même si un des premiers théoriciens d’un racisme biologique, Joseph Arthur de Gobineau, fut un Français, même si les antidreyfusards purent mobiliser les masses bien avant les ultranationalistes allemands, l’idée d’un antisémitisme génocidaire fut développée et popularisée par les cercles de l’extrême droite allemande –pensons par exemple à Eugen Dühring ou à Paul de Lagarde. Ce qui vaut de façon générale pour le national-socialisme vaut en particulier pour Hitler et ses publications: rien n’était vraiment original dans ses pensées. Tous les ingrédients de son idéologie existaient depuis des décennies. La seule chose qui distinguait Hitler de ses précurseurs, c’était sa ferme volonté de mettre en œuvre ses fantasmes d’annihilation.

Autobiographie? Programme? Manifeste?

Néanmoins, dans l’historiographie, la question reste ouverte de savoir si Mein Kampf doit être considéré comme un document clef de l’Holocauste. Existait-il un plan d’extermination des Juifs dès avant 1933 et doit-on prendre le livre comme un des premiers témoignages de la volonté génocidaire d’Hitler comme l’ont argumenté les historiens «intentionnalistes»? Ou la Shoah fut-elle le résultat d’un processus approuvé mais pas dirigé par Hitler, d’un processus de «radicalisation cumulative» (Hans Mommsen) dans un système plutôt polycratique, comme l’assument les «fonctionnalistes»? Le fait même qu’Hitler déplore dans son deuxième volume que douze ou quinze mille juifs n’aient pas été gazés au début de la Première Guerre mondiale (p. 344 (1925), p. 1719 (2016)) ne semble pas être une preuve incontestable.

Le livre, qui fut un best-seller, a-t-il eu un effet sur la société?

Reste la question de savoir si le livre, qui fut un best-seller (plus de 1 000 éditions jusqu’à 1944 et un tirage total de 12 millions d’exemplaires environ), a eu un effet sur la société. Mein Kampf a probablement contribué à souligner la prétention du NSDAP à prendre la tête du mouvement ultranationaliste. Mais on rencontre toujours l’affirmation défensive selon laquelle la grande majorité du peuple allemand n’aurait pas lu ce livre –ce qui a laissé penser à tort que, en le lisant, les Allemands auraient reconnu les véritables intentions d’Hitler et ne l’auraient pas soutenu. Selon Hermann Glaser, historien culturel, une grande partie des Allemands n’avait pas besoin de lire ce texte, bien au contraire: ils savaient déjà assez bien par les discours et les publications ce qui y était écrit et l’approuvaient probablement dans son principe.

En effet, si la plupart des Allemands n’étaient pas séduits par Hitler à l’origine, ils se sont néanmoins jetés dans ses bras. S’ils ont acheté Mein Kampf, c’était pour le placer dans leur bibliothèque et montrer ainsi leur attachement au régime national-socialiste et surtout leur affection pour Hitler. Ce n’est pas sans raison que l’auteur dramatique Gerhart Hauptmann a qualifié Mein Kampf de «Hitlerbibel» (dans un sens positif), car ce livre faisait toujours partie du mythe hitlérien et, comme l’a à nouveau montré l’historien Sven Felix Kellerhoff, de l’autostylisation d’Hitler.

Quels effets possibles aujourd’hui ?

Un tel besoin irrépressible d’un leader charismatique n’existe plus aujourd’hui en Allemagne –de même que ses idées antisémites sont très marginalisées. Pourquoi alors une telle agitation autour de la réimpression scientifique de ce livre? Car finalement, des publications racistes, il y en a d’innombrables. Il est probable que les propos ouvertement racistes et antisémites qui circulent sur Internet touchent beaucoup plus de personnes qu’un vieux livre rédigé dans une langue obsolète. D’autant qu’il ne vaut même plus comme symbole politique, au moment où l’extrême droite essaie de se dédiaboliser en prenant ses distances par rapport aux anciens nazis.

L’autre objection, selon laquelle la réimpression est une offense aux victimes, ne tient pas non plus. Car dans cette optique, il faudrait protester contre tous les documentaires télévisés présentant le «Führer» et ses discours. Si l’on devait reprocher aux publications historiographiques de ne pas respecter la dignité des victimes, cela concernerait plutôt les photos qui nous montrent les cadavres de juifs assassinés dans les camps d’extermination ou celles des partisans juste avant ou après leur exécution.

À l’inverse, dans ce contexte, l’argument touchant à la nécessité d’une explication a plus de poids. La nouvelle édition de Mein Kampf prend en compte cette préoccupation. Elle reprend de nombreuses variantes textuelles et accompagne le texte d’environ 3700 notes ayant pour but de l’expliquer. On peut discuter sans fin pour savoir si, comme le pensait Cicéron, Historia magistra vitae (l’histoire est professeur de vie). Mais il ne fait aucun doute que l’histoire soit capable de contribuer à une démystification de personnes jadis vénérées ou d’époques naguère idéalisées.

Ou encore, plus prosaïquement: Mein Kampf, jusqu’à présent conservé dans l’enfer des bibliothèques et aujourd’hui disponible pour 59 euros, devient une source. Un document pour les cours d’histoire à l’école et à l’université, document pour enseigner le travail sur les textes et la critique des sources en général, ou pour suivre les débats, entre les «intentionnalistes» et les «structuralistes» en particulier. Ni plus ni moins.

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