Partager cet article

Jacek et Jarek, la nouvelle fratrie qui symbolise la politique polonaise

Jacek Kurski à la télévision polonaise, le 13 novembre 2015, et Jarek Kurski lors d'une manifestation, en janvier 2016.

Jacek Kurski à la télévision polonaise, le 13 novembre 2015, et Jarek Kurski lors d'une manifestation, en janvier 2016.

Dix ans après l’hégémonie des Kaczynski, ce sont désormais les Kurski qui jouent les premiers violons. Mais tandis que l’aîné s’érige en icône de l’opposition, le cadet est devenu le plus fidèle bras droit du pouvoir.

Varsovie (Pologne)

Depuis l’annonce des premières réformes du gouvernement ultra-conservateur polonais de Beata Szydło, en décembre dernier (dont la très controversée loi sur le Tribunal constitutionnel, susceptible d’aboutir à la paralysie de l’institution), des dizaines de milliers de personnes manifestent presque chaque samedi dans les grandes villes du pays pour protester contre les menaces qui pèsent sur la démocratie. Jaroslaw Kaczynski, le leader et cofondateur du parti de droite «Droit et Justice», leur a rétorqué, le 13 décembre dernier, que «toute la Pologne se moquait bien d’eux».

Le ton était donné. Pour joindre le geste à la parole, le gouvernement a profité de la relative accalmie politique des fêtes de Noël pour avancer à pas de géant vers ce qu’il appelle le «Bon Changement» et faire adopter des lois de plus en plus contestées… parfois même à la nuit tombée. Depuis, entre une Pologne libérale et europhile et une majorité en marche vers sa «Révolution conservatrice», le dialogue semble rompu. 

Personne n’incarne mieux les clivages qui divisent le pays, ces deux conceptions strictement opposées de l’Etat, que Jacek et Jarek. Jacek, c’est Jacek Kurski, 49 ans. La cinquantaine fringante, le verbe délié, un goût prononcé pour les grosses voitures, il est le nouveau président de TVP, la télévision publique du pays. Nommé le 8 janvier dernier par l’exécutif, à la faveur de la nouvelle «loi sur les médias publics», il a pour mission de rendre à la télévision son caractère «national» et a hérité du pouvoir de renouveler à sa guise les équipes actuelles, ce qu’il s’est empressé de faire dès les premières semaines de sa présidence.

Le lendemain de son investiture à la tête du groupe de télévision, c’est Jarek Kurski, cette fois, qui montait sur une estrade dressée devant le siège de ce même groupe de télévision, au cœur de Varsovie, devant des milliers de personnes rassemblées pour réclamer des médias indépendants. Le frère aîné, 53 ans, est le rédacteur en chef adjoint du journal Gazeta Wyborcza, porte-voix de l’opposition. Depuis décembre, le quotidien de centre gauche est de toutes les manifestations et de tous les débats, et ne mâche pas ses mots contre le nouveau gouvernement.

Dans les histoires de familles polonaises, après Lech et Jaroslaw, voici donc Jacek et Jarek. Mais tandis que les jumeaux Kaczynski, respectivement président de la République de 2005 à 2010 et Premier ministre de 2006 à 2007, avaient pris plaisir à se partager le pouvoir, cela fait longtemps que les Kurski, eux, ne se parlent plus. «Chez les Kurski, tout le monde n’est pas à jeter», ironisait haut et fort l’aîné le jour de la manifestation. Cependant, accord tacite ou pudeur, à l’exception de quelques allusions grinçantes ou traits d’humour, les deux frères n’évoquent jamais leur conflit publiquement. Même leur mère, qui assurait, il y a quelques années encore, que les liens familiaux étaient plus forts que la politique, concède désormais que la situation lui est trop douloureuse pour qu’elle puisse l’évoquer.

Une jeunesse bercée par Solidarnosc

Pourtant, les deux frères n’ont pas toujours été de bords opposés. Le tournant de 1989 les cueille au beau milieu de leurs années étudiantes: très tôt engagés dans l’opposition anticommuniste, ils sont alors proches des mouvements de jeunesse affiliés à Solidarnosc, le syndicat contestataire de Lech Walesa, qui commence à faire vaciller le régime. A l’époque, seules certaines affinités avec telle ou telle icône de l’opposition les différencient. Après leurs études –droit pour l’aîné, commerce international pour le cadet–, tous deux hésitent un temps entre politique et journalisme. Jarek, à l’époque simple juriste, devient porte-parole de Walesa, déjà prix de Nobel de la paix, lors de l'élection présidentielle largement remportée par ce dernier en 1990. «Je me suis juré de ne plus jamais faire de politique par la suite», déclare-t-il volontiers aujourd’hui. En 1992, il est embauché par le quotidien Gazeta Wyborcza, auquel il est resté fidèle depuis. 

Fidèle: l’adjectif est rarement accolé à son frère cadet. Aujourd’hui pilier du parti «Droit et Justice», Jacek s’illustre lui par ses revirements politiques à répétition. S’il évolue toujours dans le giron d’une droite forte et conservatrice, depuis ses premiers engagements auprès des frères Kaczynski au début des années 90, l’entente n’a pas toujours été bonne avec la célèbre fratrie. Il a ainsi quitté plusieurs fois «Droit et Justice», soit pour fonder un autre parti, soit pour tenter sa chance, pendant quelques années, auprès de la très conservatrice et eurosceptique Ligue des familles polonaises dans les années 2000. Ambitieux et peu enclin aux états d’âmes, il n’a pas hésité à revenir au bercail lorsque Lech Kaczynski lui a proposé un mandat local dans le Nord du pays.

Aujourd’hui, Jacek Kurski se définit volontiers comme le «bull terrier» de Jaroslaw Kaczynski, prêt à tout pour défendre son chef. Peut-être cherche-t-il ainsi à se racheter une vertu et à faire oublier que le défunt président Lech Kaczynski, décédé le 10 avril 2010 lors du crash de l’avion présidentiel qui avait coûté la vie à 96 personnes, et dont il était pourtant l’un des proches, disait de lui qu’il serait capable de «marcher sur des cadavres» pour arriver à ses fins. Si ce dernier reconnaissait ouvertement ainsi son intelligence, il avouait aussi préférer l’avoir à ses côtés tant il s’en méfiait.

Un député de l’opposition décrit quant à lui le nouvel homme fort de la télévision publique comme quelqu’un qui, «après t’avoir donné un coup de pied, sera sincèrement désolé de t’avoir fait un bleu. Et te proposera d’aller te chercher de la pommade». Car c’est que Jacek Kurski cherche avant tout à plaire. Jusqu’à s’exposer aux rires et parodies des internautes polonais, lorsqu’il s’amuse à twitter ses selfies de la place Maïdan.

On lui connaît d’autres affaires, autrement plus gênantes. En 2005, alors qu'il dirige la campagne du PiS pour les élections européennes, il prétend sortir un scoop: le grand-père de Donald Tusk, à l’époque leader de la Plateforme Civique et actuel président du Conseil européen, se serait volontairement engagé dans la Wehrmacht pendant la guerre. Mensonge, réplique l’intéressé. Entorse à la vérité, rectifieront plus tard les journalistes, en découvrant que l’aïeul y avait certes fait un bref passage, mais après y avoir été enrôlé de force. Or, en Pologne, on ne plaisante pas avec la Seconde Guerre mondiale, et Jacek Kurski est immédiatement éjecté de son parti. Ce qui ne l’empêche pas d’y revenir quelques années plus tard.

Impartialité

Plus discret, son frère aîné Jarek a longtemps préféré rester à l’écart des feux de la rampe. Tenant d’un journalisme «sérieux», l’éditorialiste de Gazeta Wyborcza a tranquillement gravi les échelons au sein de son journal. Il a été le bras droit du grand opposant Adam Michnik, père fondateur de ce quotidien né en 1989. Plus calme et mesuré, Jarek est reconnu par ses collaborateurs pour son impartialité, surtout lorsqu’il s’agit d’affaires de famille. Pas question pour lui de se mêler des articles qui concernent son frère. C’est d’ailleurs sa rédaction qui a, la première, révélé en 2005 le rachat à l’Etat par Jacek Kurski, à l’époque simple député, d’une ancienne résidence estivale jadis fréquentée par la nomenklatura communiste, à un prix pour le moins bradé.


 

Aujourd’hui, c’est justement dans les colonnes de Gazeta Wyborcza que l’on s’inquiète le plus vivement pour l’avenir des médias. Et lorsqu’une rencontre publique s’organise à ce sujet, c’est nul autre que Jarek Kurski qui pilote les débats, dans ses locaux mêmes. Entre deux témoignages de journalistes fraîchement licenciés, il reprend ses habits d’opposant. «Si je participe moi aussi aux manifestations du KOD [le Comité pour la défense de la démocratie, ndlr], ce n’est pas pour faire de la politique. C’est parce que je n’avais jamais pensé qu’il faudrait un jour lutter de nouveau pour des droits si fondamentaux.»

Et que l’adversaire lui serait si familier. Car depuis quelques semaines, derrière les écrans et les micros, les têtes tombent. Journalistes politiques, chroniqueurs culturels, éditorialistes ou présentateurs vedettes… ils sont plusieurs dizaines à se voir expliquer qu’ils ne correspondent pas à la nouvelle vision de leur chaîne par les membres de la nouvelle équipe pilotée par Kurski.

«Je ne me suis jamais exprimé sur la politique intérieure de mon pays», déclare Jacek Tacik, ex-reporter au sein de TVP1, la première chaîne du pays. Spécialiste de l’international, ce journaliste s’est illustré par ses reportages consacrés au traitement des réfugiés en Hongrie. En septembre dernier, il est violemment frappé à la tête par un policier hongrois, un abus qu’il ne manque pas de signaler à son retour en Pologne. De quoi gêner le nouveau gouvernement, qui ne cache pas son admiration pour le régime autoritaire de Viktor Orban. A côté de Jacek Tacik, dans les rangs des premiers remerciés, on trouve les directeurs de deux premières chaînes de radio publiques, le chef des informations télévisées de TVP1  ou encore la présentatrice du journal du soir de la deuxième chaîne. 

Deux frères ennemis qui se connaissent trop bien

Au ministère de la Culture, on se défend de tout règlement de compte et il est hors de question de parler de limogeage: on lui préfère le terme de «rééquilibrage». Krzysztof Czabanski, ancien journaliste et aujourd’hui vice-ministre de la Culture en charge de la réforme des médias, explique qu’il s’agit seulement d’avoir les mains libres pour modeler de nouveaux «médias nationaux». Et l’ancien journaliste de rappeler qu’à son arrivée au pouvoir en 2007, la Plateforme civique, aujourd’hui dans l’opposition, s’était empressée, elle aussi, de placer les siens aux postes clés. La nouvelle loi viserait donc simplement à dépolitiser ces mêmes institutions publiques pour «cultiver les traditions nationales et les valeurs patriotiques et humanistes, et répondre aux besoins spirituels des auditeurs et des téléspectateurs».

Et si certains manquent s’étouffer en entendant parler de «valeurs patriotiques» ou de «traditions nationales», qu’ils prennent la porte. Car si dans cette démocratie encore jeune (les premières élections libres de l’après-guerre n’ont été organisées en juin 1989) les valses des dirigeants d’entreprise ne sont pas rares, le parti ultra-conservateur va plus loin. Avec lui, c’est désormais œil pour œil, dent pour dent et si les médias sont l’un des premiers secteurs touchés par de profonds remaniements, ils ne sont pas les seuls. En quelques mois, plusieurs postes clés ont déjà fait l’objet de changements: l’ambassadeur polonais auprès de l’Union européenne a ainsi été prié de quitter ses fonctions à la fin du mois de février 2016, tandis que le PDG d’Orlen, première entreprise du pays, spécialisée dans le raffinage de pétrole et la distribution d'essence, a été remplacé par un proche de Kaczynski. Il ne s'agit probablement que d'un début, puisque le pouvoir a déjà fait part d'une réforme de la fonction publique en préparation, qui faciliterait la nomination des hauts fonctionnaires par les autorités politiques.

Comme deux frères ennemis qui ne se connaissent que trop bien, deux Polognes s’affrontent donc dans un dialogue de plus en plus compromis. Plus qu’une simple lutte fratricide, le conflit entre les Kurski repose sur les mêmes ressorts que les divisions de la société polonaise dans son ensemble.

Tous deux issus de l’opposition de 1989, les frères se sont, comme elle, scindés. L’héritage de Solidarnosc s’est éparpillé entre une multitude de groupes rivaux, alors qu’une partie du pays demeure aujourd’hui nostalgique de cette époque mythique où le monde entier le regardait, avec admiration, forcer la porte d’un nouvel ordre mondial. C’est cette grandeur là que le projet de «Droit et Justice» prétend restaurer, dans un élan de nationalisme exacerbé. Il a quatre ans pour le faire: après cette date, il reviendra de nouveau aux électeurs de juger. Revenir, dans un sursaut démocratique, dans le giron européen, ou poursuivre cette rupture du dialogue avec l’autre partie de ses concitoyens, au risque d’ébrécher justement ce pour quoi les Polonais de 1989 avaient lutté: la liberté et la démocratie.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites et vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt. > Paramétrer > J'accepte