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«Don's Plum», le film que Leonardo DiCaprio ne veut pas que vous voyiez

Leonardo DiCaprio à la 22e cérémonie des Screen Actors Guild Awards le 30 janvier 2016 à Los Angeles | Charley Gallay / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Leonardo DiCaprio à la 22e cérémonie des Screen Actors Guild Awards le 30 janvier 2016 à Los Angeles | Charley Gallay / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Il y a vingt-et-un ans, Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire et quelques autres, tournaient dans un film qui n'a jamais vu le jour en salle. Vingt-et-un ans qu'ils font tout pour le maintenir dans l'ombre.

C’était un soir d’été à Los Angeles.

Les multiplexes font le plein de spectateurs venus voir Batman Forever et Apollo 13. Mais tout le monde parle de ce nouveau teen movie qui sent le soufre et le scandale: Kids, l’histoire d’un ado new-yorkais, fan de skate, qui contamine à la chaîne des jeunes filles à peine pubères de son VIH. On est en 1995 et une page est en train de se tourner. Hollywood a perdu le monopole du cool. Tous les jeunes acteurs rêvent désormais de Sundance, de ciné indé et de noir & blanc (comme dans Clerks, C’est arrivé près de chez vous et La Haine).

Ces jeunes, ils se nomment Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire, Scott Bloom, Amber Benson, Jenny Lewis, R.D. Robb, Heather McComb, Ethan Suplee ou Kevin Connolly.  Tous ont 20 ans et ont souvent commencé très jeunes. Depuis des années, ils se croisent, jour après jour, aux mêmes auditions dans les couloirs des studios d’Hollywood. Certains travaillent même ensemble, comme DiCaprio et Maguire sur Blessures Secrètes ou Maguire et Benson sur S.F.W. Tous finissent par se lier d’amitié.

Si Leonardo DiCaprio n’avait pas déjà une grosse avance sur le reste de la bande, grâce à sa nomination aux Oscars pour son étonnante prestation d’un jeune handicapé mental dans Gilbert Grape, deux ans plus tôt, en 1993, on aurait pu parler d’un nouveau Brat Pack, du nom de ce groupe d’acteurs et d’actrices amis à la ville comme à l’écran (Breakfast Club, St Elmo’s Fire…).

Quand R.D. Robb leur propose à tous de participer à son projet d’adaptation de la pièce Saturday Night Club, tous sont donc enthousiastes. Ce soir d’été 1995, après quelques répétitions, tous se réunissent pour tourner cette pièce quasi-intégralement improvisée sur une bande d’ados qui se réunissent dans un diner un samedi soir.

Le film final, désormais intitulé Don’s Plum, est prêt un peu moins d’un an plus tard. C’est un concentré de la culture jeune du milieu des années 90: les baggy sont très larges et déchirés, les cheveux gras, les discussions futiles, le style brut, l’ambiance neo-lounge et le sexe omniprésent, la drogue aussi. Bref, derrière le «film de potes», il pourrait y avoir le nouveau Kids ou le nouveau Clerks, le «nouveau cool».

Affiches de Don's Plum

Déchirures

Selon David Stutman, (producteur, scénariste et auteur de la pièce originale), quand le film est projeté pour la première fois à l’équipe en juin 1996, tout le monde est ravi:

«Leonardo DiCaprio a exprimé son enthousiasme sans limite pour le film et durant la projection, il a plusieurs fois sauté sur son siège en rigolant, en applaudissant et en high-fivant ses amis.»

Ces mots, ce sont ceux que Stutman utilisera, deux ans plus tard, dans sa plainte contre DiCaprio et Tobey Maguire qui refusent désormais de montrer le film. Entre temps, des amitiés longues de plusieurs années ont été réduites en cendres dans ce qui pourrait ressembler à un épisode de la série Entourage dopé au drama par un scénariste de Melrose Place.

Tout se joue un soir de 1996 dans la maison de l’acteur Kevin Connolly. Ce soir là, toute l’équipe du film est réunie à la demande de Tobey Maguire. L’acteur, alerté par une brève dans la revue professionnelle Variety, qui annonçait succinctement que le film était terminé, veut exprimer son malaise vis-à-vis des auteurs. Selon lui, ils souhaiteraient exploiter le succès naissant de son ami Leo pour leur propre gain.

Cette soirée, quelques mois plus tard, Leonardo DiCaprio en parlera dans le magazine Detour: «J’avais un ami qui a fait un court-métrage et m’a récemment calomnié. J’essayais de lui rendre service. Son nom est R.D. Robb. C’est scandaleux. Ce devait être un court-métrage et il a essayé d’en faire un long. J’ai travaillé une nuit dessus. Il a essayé d’en faire un long. Et j’ai entendu toutes ces choses sur le fait qu’il me mettrait la presse à dos si je n’allais pas dans son sens en faisant un long.»

Raisons officielle et officieuse

Depuis 21 ans, c’est la raison «officielle», celle qui explique pourquoi Don’s Plum reste encore à ce jour immontrable aux Etats-Unis et au Canada, que ce soit en salles, en DVD ou sur Internet: c’était un court-métrage entre potes, une «faveur» destinée à faire le tour de quelques festivals confidentiels, pas un long-métrage qu’on irait montrer à Sundance, vendre au Miramax des frères Weinstein et sortir dans plusieurs milliers de salles dans le monde –le tout en surfant sur la popularité naissante du jeune acteur.

Capture d'écran de la lettre ouverte à DiCaprio

C’était surtout «la seule» raison. Jusqu'en septembre 2014, où Dale Weathley, l'un des producteurs du film, décide d’en offrir une seconde.

Il le fait dans une très longue lettre ouverte à Leonardo DiCaprio où il évoque une version des faits bien différente, une version à charge contre Tobey Maguire, le meilleur ami de DiCaprio. Colérique, paranoïaque, menteur, manipulateur, obsédé par l’argent, le portrait de Maguire (appuyé par ses dépositions faites après la plainte de 1998) n’est pas flatteur et laisse à penser qu’il aurait été celui qui voulait empêcher le film de voir le jour et qu’il aurait manipulé son ami Leo pour cela.

Dans cette lettre ouverte Weathley écrit:

«En une seule nuit de 1996, tu as pris une série de décisions hâtives et largement irrationnelles qui ont fait du mal à beaucoup de gens. (...) Si seulement tu avais pris le temps de réfléchir, tu aurais compris que Tobey Maguire t'utilisait pour ses propres dessins obscurs.»

Weathley décrit les événements qui ont précédé la nuit où tout le monde s'est retrouvé chez Kevin Connolly. Le soir d'avant, en fin d'après-midi, Maguire est allé chez le réalisateur, RD Robb: il voulait leur parler à tous les deux, du film. «Il s'est pointé avec des macaroni and cheese et des saucisses au tofu. (...). Il nous a dit qu'il était inquiet.» La suite figure dans une déposition de Maguire:

«Il y a beaucoup de questions dont j'aimerais avoir les réponses, dit-il alors. J'ai l'impression que vous n'avez pas été clairs sur plein de trucs -et, je sais pas. J'ai l'impression qu'il se passe des choses et qu'on ne me dit pas quoi. J'ai l'impression que vous êtes dans la manipulation, les mystères et je veux savoir ce qui se passe, c'est quoi cet article dans Variety?»

La conversation s'échauffe. Et le réalisateur finit par aboyer: «Mais putain qu'est-ce que tu veux Tobey!? Qu'est-ce que tu fous ici?». 

La réaction de Maguire est décrite ainsi dans le lettre de Weathley:

«Je n'ai jamais vu quelqu'un perdre les pédales aussi vite. "JE VEUX QUE DON’S PLUM BRÛLE!!!" Il a crié ça encore et encore jusqu'à ce que les veines ressortent de son cou comme des cordes épaisses, "JE VEUX QUE DON’S PLUM BRÛLE!!!"»

Préserver des carrières

Qui possède la vérité absolue? Difficile à dire (même si les arguments de Weathley, étayés longuement dans la lettre, avec des allers retours entre sa version et les dépositions, sont pertinents et convaincants). Reste que DiCaprio et Maguire étaient, potentiellement, ceux qui avaient le plus à perdre.

Leonardo DiCaprio en Romeo dans le film de Baz Luhrmann. DR.


 

Quand les auteurs de Don’s Plum arrivent sur le marché avec leur film, entre 1996 et 1998, les carrières de Leonardo DiCaprio et Tobey Maguire sont en effet en train d’exploser. DiCaprio vient de tourner Romeo+Juliette qui doit sortir à la fin de l’année 1996. Surtout, il vient d’être choisi pour incarner le rôle principal de Titanic, une super-production hyper-risquée à 150 millions de dollars, un budget si élevé (pour l’époque) qu’il nécessite un partenariat entre deux des plus gros studios hollywoodiens, Paramount et 20th Century Fox. 

Le jeune acteur est en train de devenir la star romantique par excellence, de celle qui fait fantasmer et glousser les jeunes filles (et leur maman), de celle dont on barbouille les murs de sa chambre, de celle surtout qui concentre beaucoup d’intérêts économiques. Tobey Maguire, lui, est en train de se faire un nom dans le rôle du «gentil garçon sensible» grâce à The Ice Storm de Ang Lee et Pleasantville.

Lorsque votre carrière est bien installée, il est toujours possible (et même recommandé) de changer de registre. Mais lorsque vous débutez, il est primordial de se positionner dans un rôle précis. Tous les acteurs, d’hier et d’aujourd’hui, sont passés par là. Il faut trouver son «segment de marché», les rôles dans lesquels on a le potentiel de rôles le plus important. Pour DiCaprio, c’était le héros romantique, pour Maguire le gentil garçon sensible.

Et Don’s Plum n’allait pas dans ce sens. Loin de là. On y voit en effet un jeune DiCaprio passer son temps à insulter les filles, à les traiter de salope, de pute. Et ça c’est uniquement quand il n’essaye pas de les baiser ou de se moquer des personnes en surpoids. Oui, en effet, on est loin de Jack Dawson! Quant à Tobey Maguire, il y est surtout très bizarre et très en retrait.

Improvisation

Cela vous fait-il pour autant enterrer un film, de surcroît réalisé par un ami proche? Probablement pas. Le problème est que Don’s Plum repose quasi-entièrement sur l’improvisation. Don’s Plum est donc une plongée (quasi-documentaire, le film ayant été tourné en une seule nuit) dans la psyché des deux acteurs. Et qu’on puisse se dire, en pleine promotion de Romeo+Juliette, de Titanic ou de Pleasantville, que le héros romantique et le gentil garçon sensible sont en fait des êtres abjects et misogynes n’était peut-être pas une option solide pour les agents et entourage des deux acteurs. Ils ne pouvaient pas laisser leurs poulains (et future poule aux oeufs d’or) compromettre la brillante carrière qui leur était promise sur un minuscule film indépendant. Qu’ils tentent de casser leur image après (dans le Celebrity de Woody Allen par exemple) mais pas pendant!

Car la suite de l’histoire tend à confirmer le mimétisme entre le «Leo et Tobey» de Don’s Plum et le «Leo et Tobey» post-Titanic. Dans un article pour le New York Mag, Nancy Jo Sales (qui écrira plus tard les célèbres articles sur le Bling Ring ou la génération Tinder pour Vanity Fair) lève ainsi le voile sur l’auto-proclamé «Pussy Posse» (la clique à minou...) qui, en pleine Titanic-mania, a fait de New York son terrain de jeu et de chasse à mannequins.

On peut y lire notamment que la clique, composée en grande partie des acteurs de Don’s Plum (Tobey Maguire, Kevin Connolly, Scott Bloom, Ethan Suplee…), aime les blagues potaches avec une tendance à l’humiliation gratuite (le jet de boules puantes sur les passants etc.), la bagarre et la chasse aux jolies filles avec une tendance certaine au harcèlement quand celles-ci ne répondent pas positivement aux avances. Sur ce point, la journaliste évoque notamment le cas de l’actrice Elizabeth Berkley (Sauvés par le gong, Showgirls) dont le petit-ami s’est fait insulter et frapper (son larynx endommagé) après que l’actrice a envoyé promener un des membres de la bande.

Capture d'écran sur Viméo

Mais ceci est de l’histoire ancienne, l’histoire de gamins de 20 ans à qui on a donné, du jour au lendemain, argent et pouvoir et qui en ont profité. Alors pourquoi, la quarantaine passée, continuent-ils à s’acharner à vouloir interdire Don’s Plum? Car c’est bien ce qu’ils ont fait ce 27 janvier 2016 en bloquant la diffusion du film (mis en ligne par son producteur Dean Weathley) sur Viméo.

A cette question, on n'aura probablement jamais la réponse.

Reste un film, poseur et plein d'esbroufe mais fascinant pour son portrait sans tabou d'une jeunesse complètement désenchantée. Un film qui ne s'échange plus sous le manteau mais par connexion haut débit. Car désormais, grâce à une sortie dans quelques pays européens en 2001 via la société de production de Lars Van Trier (pour dénoncer «le pire des impérialismes»), ce que Leonardo DiCaprio ne veut pas que vous voyez est accessible à tous ceux qui savent bien utiliser un moteur de recherche.

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