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«La Terre et l’ombre», lueurs de Colombie

Copyright Ciné-Sud Promotion

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Justement récompensé par la Caméra d'or lors du dernier Festival de Cannes, le premier film de César Acevedo fait preuve d'une attention extrême à ses personnages et à leur environnement.

Rarement un plan d’ouverture aura aussi puissamment non pas résumé, mais suggéré ce qui va se jouer par la suite que dans ce premier film qui a très légitimement remporté la Caméra d’or au dernier Festival de Cannes. Dans toute la profondeur de l’image, coupant un océan de cannes à sucre qui semble occuper tout l’espace, une route sur laquelle chemine lentement vers nous un homme seul. Venu du fond du plan, une énorme machine, un camion s’approche dans le dos de l’homme, qui pour l’éviter doit un moment se fondre dans la masse végétale avant de reprendre son chemin, sa vieille valise à la main. La poussière n’en finit pas de retomber. Rien de très spectaculaire, donc, ni aucune rebondissement dramatique. Uniquement des objets communs, et une situation plutôt banale. Mais une richesse des sens, une fécondité des formes, des matières et des bruits, une fertilité de possibles associations d’idées dans ce monde étouffant mais peuplé d’être étonnamment vivants.


Il marche vers sa maison, le vieil Alfonso, sa ferme qu’il a quittée il y a bien longtemps. Là, son fils se meurt. Là, sa femme, Alicia, ne l’attend pas, toute entière à la haine froide, à la fureur confite qu’elle lui voue, pour un motif qui ne sera jamais entièrement éclairci, et qui l’a fait quitter sa terre. Il y eut peut-être une autre femme, et certainement ce cheval d’une surnaturelle beauté, qui traverse les rêves, et que chevauchent toutes les métaphores qu’on voudra.

Aplats narratifs

Là, dans cette maison, rêve et grandit et s’amuse et s’inquiète son petit fils, là, s’active et se dévoue sa belle-fille. Étouffante, donc, la maison hantée de vieux fantômes et de difficultés matérielles, étouffante la chambre sombre où le fils dépérit, étouffante aussi l’atmosphère saturée de cendres, quand après la récolte sont brulés les champs de canne. Le fils en crève. Étouffante, aussi, la monoculture qui étrangle la région, et où sont exploités par les grands propriétaires des ouvriers agricoles qui travaillent sur ce qui fut jadis leurs champs. Cela se passe aujourd’hui.

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Étouffant, oui, et pourtant jamais sinistre, jamais défait, jamais complaisant. Il y a dans la manière de filmer de César Acevedo une attention aux visages, une délicatesse d’écoute des inflexions et des silences, un art musical des gestes quotidiens qui font de ce film une belle et lente éclosion. Son histoire simple et tragique, Acevedo la raconte par grands aplats narratifs, agencement de séquences chacune riche de son énergie propre, qui tient parfois à un état de la lumière, à la pulsion d’un geste. Même dans la chambre aux fenêtres toujours fermées (pour se protéger des poussières du brulage qui tuent le fils à petit feu), d’autres lueurs sont possibles.

Effervescence américaine

Les nombreux gros plans, sur les visages, sur les objets, racontent cela, prennent acte de ce qui est figé, et du mouvement caché qui pourtant y réside. Plus tard, un autre plan, qui lui aussi semble recéler toute la tension à l’œuvre dans ce film où le fantastique naît de la chronique, où la vie naît de la mort: Alfonso est allé au village, au café il se saoule et sort dans la nuit, escorté par une chanson d’amour triste et des chiens. Et c’est comme si un univers s’ouvrait, un univers dur mais où le monde est là, les sentiments, les espoirs quand même. Est-ce ainsi que les hommes vivent? Oui.

La Terre et l’ombre est un film singulier, qu’il n’y a lieu de comparer à aucun autre. C’est aussi un film qui offre la joie intacte de découvrir avec certitude un véritable cinéaste. Acevedo est Colombien, son film est inscrit corps et âme dans les paysages, les musiques, les problèmes de la Colombie –et il s’adresse au monde entier. Il constitue aussi un nouveau symptôme, un de plus mais particulièrement éclatant, de cette efflorescence du cinéma en Amérique latine. Pas seulement des cinémas chilien, équatorien, vénézuélien, péruvien, guatémaltèque… sur les traces des Argentins et des Mexicains, continent où la Colombie se révèle particulièrement féconde (après La Sirga de William Vega, après le très beau L’Étreinte du serpent de Ciro Guerra sorti en France fin décembre, mais aussi Los Hongos, Gente de Bien, Manos sucias), une Colombie qui est loin d’être réduite aux seuls cartels de la drogue et à la guerre entre guérilla et paramilitaires, même ces dimensions sont loin d’être absentes (Impunité, Les Petites Voix, Maria pleine de grâce, bientôt Alias Maria). Mais bien la présence, la diversité, l’urgence du cinéma lui-même dans tout le continent, avec ce que cela implique d’universel et de très inscrit dans des particularités locales. Cela fait, oui, beaucoup de bonnes nouvelles.

La Terre et l'ombre

de César Acevedo. Avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa, Marleyda Soto. Durée : 1h37. Sortie le 3 février.

Séances

 

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