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Uber et G7, la guerre des monstres

KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

Le nouveau monde contre l'ancien? Non, deux empires fondés sur une excellence commerciale et le travail des autres, qui s’affrontent pour un marché bouillonnant.

Il a suffi d’un mail collectif pour que se dissipe l’escroquerie de la modernité, quand Uber a invité ses chauffeurs à manifester en ces termes guerriers:

«L’objectif clair des taxis est la disparition pure et simple des VTC. Qui sait quelle sera la réaction du gouvernement lorsque les taxis prendront de nouveau la France en otage? Pourquoi laisser 500 casseurs détruire votre carrière, votre entreprise, et ruiner votre famille?»

Il y avait, dans cette prose spontanée, une madeleine du capitalisme, l’écho des temps éternels, quand des patrons mobilisaient des ouvriers dociles contre l’ennemi, les rouges, les syndicats, les gouvernements, qui briseraient l’harmonie de la collaboration de classe et amèneraient la misère au travailleur honnête… Lisant Uber haranguant ses chauffeurs, on entendait les patrons de la chaussure de l’Anjou, croqués par Davodeau dans un livre d’une fine tendresse sur la classe ouvrière, Les mauvaises gens, qui envoyaient leurs ouvriers manifester contre la CFDT fauteuse de troubles; on entendait les syndicalistes jaunes des siècles précédent, briseurs de grève et pourfendeurs du socialisme, on rêvassait à l’amitié jadis du maître des forges Gaston Japy et de son ouvrier Pierre Biétry, unis pour que «l’ouvrier libre» devienne «l’associé» de son patron… Un siècle après, les mots changent et l’on parlera d’économie coopérative, d’entrepreneurs associés, de fraîches technologies qui dynamitent les rapports de classe, mais enfin!

Mais enfin, ce sont les mêmes drôleries. Quand l’ouvrier est la piétaille du patron qui se dit son copain. Marche pour moi, camarade, moi qui suis ton destin, marche en croyant que l’ennemi t’en veut, en fait, tu ne défileras que pour mon profit, marche, exploité, pour moi qui t’exploite et te donne la vie...

Uber n'est pas le copain du chauffeur

Si Uber était le copain du chauffeur, si la plateforme était la grande soeur du plateformé, on l’aurait réalisé. Uber est une entreprise d’une finesse extrême, qui taxe le chauffeur en échange de son application, qui lui impose des tarifs récemment revus à la baisse, qui se défausse sur lui de ses obligations sociales –rien à dire, c’est légal: entrepreneur individuel, le chauffeur Uber prend pour lui ses charges sociales et l’investissement matériel, s’endette pour acheter sa voiture et est à la merci de l’application souveraine.

L’ouvrier d’antan, salarié et propriété du patron, avait au moins le salaire garanti et une forme d’inclusion. La modernité est la plus cocasse des régressions, et de temps en temps, ça se voit. On aurait ouvert les yeux d’ailleurs, ça fait un moment qu’on l’aurait su… Aux Etats-Unis par exemple, les chauffeurs d’Uber se rebiffent, attaquent en justice, manifestent, pour obtenir de l’argent, des statuts et des droits. Et en France? On verra dans cette manifestation si Uber a des troupes, ou suffisamment d’obligés. Mais sur les forums (allez regarder celui-là), des chauffeurs renâclent, ne voulant pas devenir la chair à canon de leurs maîtres...

Ceci posé, Uber n’est pas sans arguments. Il y a dans son discours deux niveaux de langage. Cette espèce d’utopie libertarienne qui est la version californienne du capitalisme de papa: c’est la chanson entraînante du chauffeur libre et entrepreneur qui librement s’ubérise au profit du consommateur libre, et des sans-travail courageux peuvent enfin mordre à l’économie… Ce n’est que partiellement vrai, mais ce n’est pas totalement faux.

Et puis, on est en France, une charge contre les vieilles forteresses. Et ceci est plus sérieux. Quand on écoute un peu mieux Uber, on voit la véritable cible de la multinationale –non pas le taxi du coin, non pas le pouvoir, l’adversité est circonstantielle… Mais la G7, l’empire des taxis Rousselet. G7, dont le monopole de fait (à Paris) en matière de transport individuel a été ébranlé par l’explosion des VTC et des plateformes. Là est l’ennemi, le vrai, et là est la dialectique.

Ordre régulé contre flibusterie

Uber est un monstre qui débarque. G7 est un monstre installé. Ce sont les mêmes, mais G7 est français, maîtrisant mieux les codes et les jeux de pouvoir, quand Uber se grise de son storytelling, croyant réellement être aujourd’hui et demain à la fois. «Nous sommes les voitures, les taxis sont les chevaux», disait à peu près Travis Kalanick, le grand patron d’Uber, à Emmanuel Macron, lors du dernier Davos? Blague, et vertige, s’il y croit. La technologie est une apparence. Uber et G7 sont les mêmes. Ils font le même boulot, transporter des individus d’un point à un autre et ramasser auprès des firmes des contrats d’exclusivité. Corrigeons: ils font le même boulot, organiser sans risque et pour un profit conséquent le travail des autres, donc transporter, etc...

Uber et G7 ont le même travail: ils mâquent, soyons vulgaires. Qui des taxis, qui des VTC. Ils exploitent à l’identique, rameutant des courses pour leur cheptel et affermant sa reconnaissance. Simple nuance: Uber ponctionne les courses à 20%, quand la G7 prélève une redevance, coquette, pour les chauffeurs qui choisissent d’être de sa firme. C’est plus sûr, mais moins dynamique. Pour le reste… Si les chauffeurs de Uber tirent la langue et s’épuisent, combien de chauffeurs de taxis s’usent la santé à rembourser les mises de fonds et la soulte? La sociologie peut varier –Uber organiserait les nouveaux venus du pays, jeunes de banlieue et barbus entreprenants, quand la G7 ferait rouler une France plus ancienne? Il y a aussi de cela, dans le match, mais c’est une circonstance.

La vérité est simple: deux empires fondés sur une excellence commerciale et le travail des autres s’affrontent pour un marché bouillonnant. La G7 plaide pour l’ordre régulé, il lui profite, et organise la guerre contre le flibustier Uber, qui recrute des conducteurs hors statut. Uber dénonce la rente et les verrous mis au marché, l’impossibilité de trouver de nouveaux chauffeurs, puisque l’Etat peine à organiser la profession. Bataille? En réalité, chaque monstre doit nourrir sa troupe d’obligés, espérer son soutien. Et crever l’autre pour subsister.

Régulièrement, Uber se dit prêt à accueillir les chauffeurs de taxi sur sa plateforme. Entre deux courses de taxis, ils seraient VTC? L’idée a l’air anodine, elle est en fait diabolique. Si les taxis, hors leurs maraudes, se retrouvent alimentés par Uber, l’utilité même du vieux monde s’effondre: qui aura encore besoin de G7 si Uber pourvoit à tout? Ce qui est à toi, je te le prendrai, dit Uber. Tu sauteras avant, dit G7. Dit comme ça, c’est beaucoup plus sérieux que toutes les bisbilles sur la règle et le droit. C’est vieux comme le capitalisme, et encore avant, comme la simple loi de la nature.

Valls et Macron nous ont raconté quelque chose sur eux

Dans cette affaire, les politiques ont chanté des chansons, notamment l’utopie de la régulation, qui elle non plus ne nous rajeunit guère. Ils ont aussi raconté quelque chose sur eux: Manuel Valls et Emmanuel Macron, dont la rivalité est un marronnier durable, ont fait des choix antagonistes. Jusqu’à la semaine dernière, l’uberisation du monde n’avait pas meilleur avocat que Macron. Il plaisantait à Davos avec Travis Kalanick, lui suggérait de lui retirer une épine du pied en rachetant des licences de taxis en déshérence, l’autre l’envoyait promener, mais on était du même monde, du monde de demain… Macron en tenait pour les jeunes chauffeurs venus de l’exclusion pour la fin des rentes et la fraîcheur de la concurrence. Il fustigeait les violences des taxis. La semaine dernière, Macron avait franchi la ligne en reprenant l’idée d’Uber, d’ouvrir les plateformes de réservation des VTC aux taxis… C’était jeudi.

Le soir même, Valls recevait les taxis et balayait les projets de Macron. On n’allait pas résoudre la crise en ajoutant la concurrence à la concurrence, cette naïveté! Mais en traquant les fraudeurs au statut dans les rangs des VTC. L’ordre donc, et non pas la révolution libertarienne.. Dit autrement, et nonobstant leurs postures et leurs sincérités. Valls a choisi G7, Macron parle comme Uber. L’un protège l’ancien monstre, l’autre encourage le monstre nouveau. Ce sont les alternatives du socialisme réel, choisir son monstre. Les chauffeurs, VTC ou taxis confondus, sont les prétextes de cet invariant.

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