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Une école vraiment pas comme les autres

Le 2 septembre 2014 à Paris, dans une cour de récréation. AFP PHOTO / FRED DUFOUR

Le 2 septembre 2014 à Paris, dans une cour de récréation. AFP PHOTO / FRED DUFOUR

L’école Pajol, mentionnée dans les médias récemment parce que l'un des parents d'élèves a été menacé d'expulsion, est une école ouverte, soudée, qui crée du lien. Une école qui n'a rien à voir avec la plupart de celles qui peuplent le système éducatif français.

L'actualité vous déprime, moi aussi: parlons d'une belle histoire. Un fait divers, pas une première, mais qui a eu un écho notable dans la presse locale et nationale: en ce mois de janvier 2015, des parents d’élèves parisiens se sont mobilisés pour un papa sans-papiers placé en centre de rétention, ils ont réussi à obtenir sa remise en liberté et son retour dans sa famille.

Gao Peng est arrivé en France il y a cinq ans. Sa propre mère y était déjà depuis cinq ans. Ils sont sans papiers. L’épouse de Gao Peng est, elle, demandeuse d’asile. Leur petite fille est scolarisée dans leur quartier à l’école polyvalente de la rue Pajol dans le 18ème arrondissement de Paris, vers la Goutte d'or. Madame Gao est enceinte. Le soir du 22 décembre, Monsieur Gao allait chercher du linge. Il a été interpellé, arrêté et placé en centre de rétention. Au retour des vacances de Noël, la nouvelle de l’arrestation s’est répandue dans l’école.

Les parents se sont massivement mobilisés: ils ont occupé l’école tous les soirs (sans perturber les cours) et ont alertés la presse et leur réseau d’amis. J’ai par exemple reçu l’information par trois canaux différents… et puis les papiers sont sortis assez rapidement dans les journaux. 

Fin de l’histoire? Peut-être, me suis-je dit, qu’il y a quelque chose de particulier dans cette école, quelque chose qu’on pouvait lire entre les lignes des mails et des articles. Cela méritait d’y voir de plus près.

Janvier

Paris XVIIIème. En passant devant l’école Pajol, un lundi de janvier à 16h20, le promeneur peut prendre le temps de lire les panneaux d’informations publiques: l’un, de l’association RESF (Réseau Education sans frontière), donne des conseils aux sans-papiers. RESF existe depuis 2004, le réseau doit sa naissance à l’indignation suscitée par des cas de parents se faisant arrêter à la sortie des écoles. Ce n’est pas le cas de Monsieur Gao, mais il n’a pas été remis en liberté après examen de son cas et de sa situation familiale. L’autre panneau informe sur sa situation particulière.

La rue Pajol donne sur le métro aérien, ligne 2 et ses arcades grises, à quelques mètres du carrefour la Chapelle, et file vers le nord parallèlement aux larges voies de chemin de fer et de RER qui séparent le XVIIIème du XIXème arrondissement. L’école est logée dans un bâtiment moderne.

À cette heure, comme devant toutes les écoles de France, devant la grille: des mamans, papas, grands-parents, des ainés et sûrement des baby-sitters. Les parents sont de toutes origines. 

Mais ici, à 16h30, il n’y a pas d’attroupement comme souvent à ce moment de la journée: sous l’œil attentif du gardien, les adultes pénètrent dans l’école pour chercher les enfants à l’intérieur. Ici les parents sont les bienvenus le matin comme le soir, dans l’école. L’école Pajol est une école ouverte.

Une école pour les parents

Voir des parents d’école élémentaire entrer comme cela à l’intérieur de l’école n’est pas monnaie courante, c’est même rare dans la capitale. Une maman appuyée sur la barrière qui protège le trottoir de la rue est tout sourire à ce sujet:

«Ne le répétez pas mais on est très contents d’être ici, et, surtout par rapport aux autres écoles que j’ai connues, je vois une différence énorme pour mes enfants et pour moi.»

C’est une école qui a mis l’ouverture au cœur de son projet pédagogique pour le plus grand bonheur des parents comme Laura, elle-même enseignante, qui insiste:

«On entre dans la classe tous les jours, même après le CP… Nous participons aussi à des activités dans l’école. Cela nous permet de nous rencontrer et de nous connaître.»

À Pajol aussi, une «papothèque» pour permettre aux parents non francophones de discuter entre eux et avec l’équipe éducative avec l’aide d’un interprète. Le lien entre les familles et l’école implique des codes qui ne sont pas évidents pour tous, du fait de leur origine sociale ou géographique. Mais ce lien essentiel pour la réussite scolaire des élèves et leur épanouissement est aussi travaillé à travers des cours de français destinés aux parents d’élèves allophones.

L’objectif est de créer un cadre propice à tous, comme l’explique la directrice, Véronique Rivière:

«Nous faisons en sorte que tous les parents non seulement entrent mais entrent la tête haute à l’école. Quand on a eu des problèmes dans sa scolarité, on peut ressentir de la crainte ou de la colère. Quand on ne parle pas la langue, on regarde ses pieds, on peut se sentir honteux. Nous souhaitons que le fonctionnement de l’école et de la classe soit rendu clair, explicite, pour tous les parents.»

Mais c'est bien évidemment une école pour enfants avant tout, et novatrice aussi sur ce plan-là. Benoît, parent d'élève, précise:

«Toutes les classes sont multi-âges, comme dans la vie. Les enfants bénéficient aussi d’un parcours individuel,  leur autonomie est un objectif affiché.»

L’équipe éducative, soulignent unanimement les parents apprend aussi aux enfants à réfléchir par eux-mêmes et à s’exprimer –ce qui n'est pas si courant dans le système éducatif français. 

Véronique Rivière considère que l’école doit accueillir la parole des enfants et proposer un cadre démocratique et émancipateur:

«La question du cadre scolaire est fondamentale dans l’apprentissage des valeurs. La liberté n’est possible que dans un cadre proposé, c’est que nous apprenons aux enfants… je pourrais reprendre à mon compte la phrase de Lacordaire: «c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit»

Elle poursuit:

«Il s’agit d’accueillir les élèves tels qu’ils sont, avec leur histoire. Notre objectif est de les emmener le plus loin possible au mieux de leurs possibilités».

Résultat: les «bobos» restent et la mixité sociale est bien réelle. Mais tout cela n’est pas sans rapport avec la démocratie, qui est aussi au cœur du projet de l’école.

Citoyenneté

Quel est le rapport avec Monsieur Gao?

Si les parents se sont sentis concernés, solidaires, ce n’est pas arrivé ici par hasard disent-ils: «nous formons une communauté, une communauté éducative» précise Benoit. La directrice renchérit: 

«Mon projet d’école n’aurait aucun sens si nous ne nous sentions pas collectivement concerné par ce qui arrive aux parents d’élèves et ce qui est arrivé à Monsieur Gao. C’est un lien, hyper fort qui s’est créé entre nous. Mais avons dû beaucoup réfléchir, comment apprendre à coexister pour le bien commun »

Les enfants qui ont dû aussi s’interroger et réfléchir comme me l’ont indiqué deux «grandes» de CM1, très volubiles, rencontrées à la sortie:

«Au début on n’a pas compris. On trouvait ça bizarre de voir des parents occuper l’école. Et puis on a réfléchi et on s’est dit que si on avait été grandes on aurait fait pareil.»

Transformer la méfiance

L’école française a une méfiance historique et culturelle envers les parents et les familles. Il est de bon ton de critiquer le consumérisme scolaire des familles, et les nouvelles exigences de sécurisation du plan Vigipirate n’incitent pas à ouvrir les portes. 

Mais depuis un an –depuis Charlie– l’école est censée se mobiliser pour les valeurs de la République. On peut le prescrire d’en haut par de vibrants appels à nos belles valeurs républicaines. L’éducation nationale instaure enseignement moral et civique; une «réserve citoyenne» a été créée pour que des intervenants extérieurs viennent notamment parler aux élèves de la laïcité, de la liberté d’expression. Certaines écoles ont comme projet pédagogique d’apprendre la Marseillaise à des élèves de grande section...

Pourquoi pas. Mais pourquoi ne pas profiter du fait d’être ensemble pour créer du lien, de la confiance (d’abord entre les individus mais aussi avec l’institution scolaire) et revitaliser celui qui nous lie à la République à travers son école? Pas avec des grands mots mais à travers quelque chose de vivant et d’humain comme des relations quotidiennes. L'école de la rue Pajol nous apprend que c’est possible et que l’école est aussi un réseau social. Un réseau social qui a du sens comme le montre l’histoire de Gao Peng.

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