Edouard Louis ou le déterminisme extrême

Edouard Louis pose à Paris le 22 janvier 2016. JOEL SAGET / AFP

Edouard Louis pose à Paris le 22 janvier 2016. JOEL SAGET / AFP

Dans son dernier livre, «Histoire de la violence», l'auteur d'«En finir avec Eddy Bellegueule» nous gratifie d'une autofiction qui sent bon la prolophobie et confine à l'excuse sociologique.

Dans Histoire de la violence, le jeune écrivain raconte avoir été violé par un homme qu'il appelle Reda. L'Obs nous apprend ce mercredi 9 mars que ce Reda, actuellement en prison, attaque le romancier pour atteinte à la présomption d'innocence. 

La plainte déposée contre lui par Edouard Louis après son agression (et relatée dans le livre) n'avait pas abouti. Mais un relevé d'empreintes avait été fait dans son appartement. Le 11 janvier 2016, quatre jours après la sortie du livre, Reda est arrêté pour une affaire de stupéfiants, ses empreintes le ramènent à l'affaire Edouard Louis et il est mis en détention. Il raconte avoir passé la nuit avec l'écrivain mais nie toute violence.

Pour éclairer l'affaire relatée par l'Obs, nous republions notre article sur Histoire de la violence.

J'ai l'habitude de lire un peu de littérature mais je crois n'avoir jamais vu de phrases aussi méprisantes que celles écrites par Édouard Louis sur ses pauvres congénères, comme s'ils étaient enfermés dans une réalité dont ils ne pouvaient pas s'échapper, prisonniers d'un destin qui les enfermait à tout jamais dans leur misère. Edouard Louis, c'est Zola à tous les paragraphes, mais avec un zeste de Bourdieu pour condamner ses personnages à rester dans leurs cases.

Le jeune auteur est célèbre depuis son dernier –et premier– roman En finir avec Eddy Bellegueule, qui dessinait avec violence le milieu social dont il est issu. Selon Bernard Quiriny dans L'Opinion, Edouard Louis mettait en scène «des Picards pauvres dépeints comme des ploucs dégénérés»: c'est plus vrai encore dans son second ouvrage... 

Edouard Louis ne se veut pourtant pas profond misanthrope houellebecquien, il se félicite au contraire d'être un homme de gauche qui lutte pour l'égalité et contre les discriminations! Mais dans son Histoire de la violence, il oublie volontairement toute forme d'empathie pour la France conservatrice et «périphérique» qu'il raconte à nouveau.

Edouard Louis prétend décortiquer la violence de notre société pour mieux dénoncer le racisme et la ségrégation sociale dont sont victimes les enfants d'immigrés. Plus précisément, il se sert d'un événement traumatisant qu'il a vécu le soir de Noël (un vol, puis un viol et une tentative d'homicide, le tout commis par un jeune Kabyle du nom de Reda qu'il a fait monter dans son studio parisien pour lui faire cinq fois l'amour) pour comprendre d'où vient cette violence. Et déterminer si Reda, dans le fond, en est vraiment responsable. C'est le cœur du livre. C'est aussi ce qui paraît le plus intéressant, ce nœud intellectuel et humain: est-on libre de dépasser ses déterminismes? Et dans quelle mesure?

J'avais aimé En finir avec Eddy Bellegueule. Mais la lecture d'Histoire de la violence m'a laissé sans voix et profondément mal à l'aise. 

Polyphonie

Le narrateur y raconte une histoire qui est elle-même racontée par sa sœur, et égréne également des didascalies, ce qui fait trois voix dans un même roman. La polyphonie qui autorisait déjà différents niveaux de langage dans le premier roman m'intriguait et me dérangeait alors. Cette fois, elle me révulse. Sous la plume d'Edouard Louis, sa sœur Clara, qu'on apercevait déjà dans Eddy Bellegueule est absolument grotesque, pathétique et lourde. Et surtout profondément caricaturale. Cette violence-là, celle de la langue que choisit Edouard Louis, m'est apparue gratuite.

Il y avait une force dans Eddy Bellegueule, une rage, même, contenue, réfléchie et sublimée, la polyphonie était alors une force qui permettait de s'en sortir. Ce n'est pas le cas de son Histoire de la violence, écrite à la truelle et où les propositions relatives s'empilent à coups de «que», «qui» et «quoi». Jugez plutôt la première phrase, souvent citée, mais tellement emblématique:

«Je suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que je garde pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continuais d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y avait pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça je traîne la sensation pénible et désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi ou n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier.»

Pire: il y a dans ce livre des tournures atrocement vulgaires sur toutes ces personnes qui font la France sans parler, sans que la littérature lui donne le plus souvent la parole, tous ces gens anonymes, secrétaires, infirmiers ou ouvriers délaissés qui votent (souvent) Front national, comme l'ont notammé prouvé les élections départementales de mars 2015, et les régionales de fin d'année, au grand damn de Louis. Et soudain quand on lui donne enfin la parole cela ne ressemble qu'à un prêt sadique. Edouard Louis ajoute la violence à la violence.

Pour tous ces gens qu'il a quittés, ces gens du nord qu'il déteste tant parce qu'il ne leur ressemble plus; parce qu'il a préféré devenir, comme tant d'autres, un petit-bourgeois dont les portes sont grandes ouvertes dans les médias ou les maisons d'édition, Edouard Louis ne montre aucune empathie.

Ainsi la façon dont il décrit la campagne, cette affreuse province qu'il a rejoint après son agression: 

«Je ne sais pas ce que je fais ici. Déjà, la dernière fois, j'étais monté dans la même voiture que cette semaine, cette même voiture qui me rend malade, avec son odeur de tabac froid, et en voyant défiler les champs de maïs et de colza, les mêmes étendues de betteraves à sucre qui empestaient, les enfilades de maisons en briques, les affiches répugnantes du Front national, les petites églises sinistres, les stations-service désaffectées, les supermarchés rouillés, branlants, plantés au milieu des pâtures, ce paysage déprimant du nord de la France, j'avais été pris de nausées..»

Le «chantage à la sociologie»

Le plus dur à avaler, chez Edouard Louis, c'est surtout ce charabia intellectuel qui prétend décrire la réalité pour l'expliquer... avec une indulgence qui confine au syndrôme de Stockholm. «Saisir la complexité», dit-il, en profonde empathie avec ceux qu'il «excuse» (cette fois ce sont les marges, les immigrés comme Reda, qui n'est jamais rendu responsable de sa violence, puisqu'il ne fait que reproduire la violence subie par son père, etc., comme si l'avenir de l'humanité ne dépassait jamais le stade de la «compulsion répétitive», comme si, quand on est un enfant battu, on doit obligatoirement battre les siens...). Télérama a même écrit, ennivré par l'oeuvre de Louis, sur ce jeune Reda: 

«Son violeur n’est-il pas le dernier maillon d’une longue chaîne de terreurs infligées par l’Histoire et la société à son peuple kabyle, à sa classe de migrants?»

Edouard Louis applaudit des deux mains. Pour lui, la réalité se résume à un éternel recommencement. Le déterminisme est si fort qu'il écrase les individus. D'ailleurs, comme le note le magazine Les Inrocks, qui l'a rencontré, «le titre “Histoire de la violence“, inspiré de “l’Histoire de la folie à l’âge classique“ de Foucault, en suit l’enseignement: comme une société produit sa folie, elle produit sa violence. Qui en dit long sur elle, sur nous.»

Le premier livre d'Edouard Louis montrait l'absence de déterminisme, ou du moins la possibilité de le combattre, et le succès même de ce premier roman en était la preuve. L'auteur parvenait à perdre son identité d'Eddy Bellegueule pour devenir Edouard Louis, ce nom que même les Versaillais renieraient tant il sent la caricature. Mais dans ce deuxième opus, jamais l'homme ne peut transformer la réalité, puisqu'il en est toujours prisonnier. Jamais il ne peut jamais prendre conscience de ses déterminismes pour ensuite prendre son destin en main.

Tout comme il est idiot de le nier, il est tout aussi idiot de poser ce déterminisme comme tout-puissant. Le miracle de l'être humain, c'est qu'il parvient parfois à trouver l'équilibre entre responsabilité individuelle et déterminisme social. Mais c'est un vrai «chantage à la sociologie», comme le note malicieusement Laurent Nunez dans Marianne, auquel se livre Edouard Louis: il décrit une prison dont les personnages ne sortent jamais, pris au piège de leur identité d'origine.

De nombreux passages tentent par exemple de dédouanner Reda, expliquant qu'il n'avait pas de plan criminel, qu'il n'en avait d'ailleurs pas la tête ni les attributs: 

«Je crois au contraire que Reda n'avait pas prévu la tournure que prendraient les heures et que ce soir-là, ce qui n'enlève rien à la violence et à l'infernal, je crois que tout s'est succédé par tâtonnements, accidents, hésitations, sans préméditation de sa part, qu'il a agi comme une personne essayant laborieusement de s'adapter à la situation immédiate, et par rapport à ce qui venait juste de se passer, que les improvisations se superposaient les unes aux autres, et qu'il était, je ne dirais pas autant désemparé que moi mais perdu lui aussi, et ignorant de ce qu'il allait faire.» (page 101).

Reda est «de type maghrébin»

La vie a voulu que l'agresseur d'Edouard Louis soit «de type maghrébin», comme le notent les policiers venus écouter le jeune homme violé. Et cette précision dérange très fortement le narrateur lorsqu'il se présente à la police pour déposer plainte. Soudain, il ne le veut plus. Pourquoi?

«La copie de la plainte que je garde chez moi, rédigée dans un langage policier, mentionne: Type maghrébin», justifie Edouard Louis. «Chaque fois que mes yeux se posent dessus ce mot m'exaspère, parce que j'y entends encore le racisme de la police pendant l'interrogatoire qui a suivi le 25 décembre, ce racisme compulsif et finalement, toutes choses considérées, ce qui me semblait être le seul élément qui les reliait entre eux, le seul élément, avec l'uniforme trop serré, sur lequel reposait leur unité ce soir-là, puisque pour eux type maghrébin n'indiquait pas une origine géographique mais voulait dire racaille, voyou, délinquant.» (Tant de mots pour si peu de sens.)

La plainte, jure Edouard Louis, c'est un acquis féministe, c'est un acte «de gauche»! Et pourtant, il ne veut plus se plaindre, car les policiers sont racistes de remarquer cela. C'est un «maghrébin», donc une racaille, donc en portant plainte, Louis adouberait et validerait les pensées racistes des policiers... CQFD. Jusqu'ici, Edouard Louis n'avait rien vu d'autre qu'une rencontre fortuite entre deux paumés, l'un qui joue le bourgeois et l'autre qui joue le voyou. Mais le scénario tombe à l'eau puisque Reda est «de type maghrébin», et ça, Edouard Louis ne peut pas le supporter.

Qu'importe que Reda sorte un pistolet, qu'il l'étrangle puis le viole, lequel part ensuite aux urgences. Qu'importe que cet homme ait commis un crime, l'important pour l'auteur, à ce moment-là, c'est de s'insurger contre le racisme dont Reda serait victime. Dans les médias, Edouard Louis s'est justifié de cette posture de «l'excuse» qu'il revendique fièrement. Sur Arte, dans l'émission 28Minutes, il prononcera même cette phrase: «Je trouve plus d’excuses à mon agresseur qu’au racisme de la police.»

On poursuit donc le récit jusqu'à la nausée. 

Le besoin de liberté

À l'exception d'un journal local parti sur les traces de son passé et d'une mauvaise critique de l'Obs, qu'Edouard Louis s'est empressé de fracasser à coups de médias interposés, la presse (Slate compris) avait été plutôt favorable à l'incroyable courage de l'auteur pour son premier roman.

Cette fois, la presse s'est faite plus critique. D'un côté des papiers et entretiens dithyrambiques dans Les Inrocks, L'Obs et Télérama, de l'autre des critiques très dures – et justes à mon sens– du Figaro, de L'Opinion ou de Marianne et Libé.

Au-delà de la lourdeur du style («kitsch naturaliste, tournant au procédé» décrit Philippe Lançon dans Libé), la volonté de faire de la sociologie écrase le lecteur, qui n'a aucune place. Et lui assène un message ineluctable: les institutions écrasent les hommes, le déterminisme les empêche d'avancer. Reda n'est jamais coupable. 

Dans En Finir avec Eddy Bellegueule pourtant, si la logique était la même, la puissance du récit résidait dans la possibilité, pour le narrateur (l'auteur?), le héros, de s'échapper de son milieu. Ce personnage devenait en lui-même une nuance apportée au discours. Il était la preuve que le déterminisme n'écrase pas tout. Il était un symbole de la liberté. Il était la subtilitié du roman, de la pensée. 

Intellectuel de droite

Mais Edouard Louis refuse désormais la nuance. A tel point qu'il estimait très pompeusement, dans le journal Le Monde

«En France, “intellectuel de droite“ reste un oxymore, mieux: une impossibilité. Et on ne peut que s’en réjouir».

J'ai la faiblesse de penser, contrairement à lui, qu'être un intellectuel n'est pas un privilège qui revient aux gens de gauche. Que des intellectuels de droite seraient ravis de participer avec lui à un débat sur l'importance du déterminisme social dans les parcours humains.

Malheureusement, je crains que ce débat nécessaire ne soit pas du goût d'Edouard Louis, qui insulte allègrement ceux qui critiquent son livre en les ramenant à l'«extrême-droite», comme sur France Culture, le 14 janvier, où Guillaume Erner le faisait réagir à un papier de Laurent Nunez dans Marianne

«J'ai notamment pu lire au sujet de votre livre qu'on ne comprenait pas pourquoi vous aviez finalement intégré un certain nombre d'éléments provenant de Pierre Bourdieu pour légitimer les théories de Zemmour. Quand vous êtes confrontés à ce type de critiques, que répondez vous?», lui demande l'animateur. L'écrivain répond: «C'est absurde. Précisément, ce sont des critiques qui ont été émises par l'extrême-droite...»

La phrase exacte du journaliste Laurent Nunez était la suivante: 

«On ferme ce nouveau livre dont on attendait beaucoup dans la tristesse et l’agacement: à quoi bon tant admirer Bourdieu, si c’est pour écrire un livre qu’encensera Zemmour?»

Edouard Louis enferme ces hommes et ces femmes du Nord dans une misère sans visages, sans noms, comme si toutes ces âmes étaient empêtrées pour l'éternité dans une crasse qu'il déteste. Je sais –je viens, moi aussi, d'un coin de cette France rurale, perdue dans un temps qui n'est pas celui de la mondialisation– que ces pauvres qu'Edouard Louis ne fait qu'évoquer ne parlent pas en vers, que leur grammaire est parfois sommaire et que leur syntaxe n'est pas celle d'un homme qui étudie à l'ENS; mais je ne crois pas qu'ils parlent aussi mal. «Dans ce livre, il n’y a pas une ligne de fiction. La structure est fictionnelle, mais tout est vrai, y compris le prénom du garçon, ses origines », se défend Edouard Louis à Livres Hebdo.

«Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact», aurait dit Maurice Barrès, qui appartenait à la droite nationaliste antisémite, mais qui était écrivain. 

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