Culture

La belle histoire du plus vieux crew de danse hip-hop du monde

Jacques Besnard, mis à jour le 04.04.2016 à 16 h 45

Blessée et traumatisée par le tremblement de terre de Christchurch, une Néo-Zélandaise a retrouvé goût à la vie en créant le Hip Op-eration crew, un groupe de danse hip-hop dont les participants sont tous âgés de plus de 65 ans.

Le Hip Op-eration crew | Photo: Leila Gilchris

Le Hip Op-eration crew | Photo: Leila Gilchris

22 février 2011, la Nouvelle-Zélande pleure ses morts. Il est près de 13 heures lorsque la terre a décidé de secouer violemment le pays des kiwis. À Christchurch, la ville la plus proche de l’épicentre du séisme, un tiers des habitations se sont effondrées, 185 personnes sont décédées, des milliers d’habitants sont blessés, tout le monde est traumatisé.

C’est le cas de Billie Jordan, quarantenaire originaire d’Auckland, qui vient alors tout juste de s’installer à Christchurch, huit semaines avant la catastrophe:

«J’avais décidé de déménager là-bas pour construire une nouvelle vie. Pour fuir ma famille. À l’époque, j’étais constamment stressée, anxieuse, déprimée car j’ai été victime de maltraitances de la part de mes parents lorsque j’étais jeune. Ce tremblement de terre n’a donc rien arrangé... J’ai été blessée, ma maison a été endommagée, j’ai perdu quasiment tous mes biens, j’ai surtout souffert d’un stress post-traumatique sévère.»

Avec son chien et ses deux chats sous le bras, elle se retrouve donc sans foyer et décide finalement de partir s’installer à Waiheke, une petite île touristique située à trente minutes de bateau à l’est d’Auckland. Un havre de paix magnifique qui se remplit d’estivants dès les beaux jours, avant de se vider d’une bonne partie de ses habitants lorsque le froid automnal pointe le bout de son nez. Un classique. «Si j’ai choisi cette île c’est parce que c’était calme et parce qu’il n’y avait pas de grands bâtiments», souffle-t-elle avec son accent néo-zélandais bien prononcé.

«Donner un nouvel espoir»

Sans travail, seule, hantée par le tremblement de terre, Billie cherche donc très vite à s’occuper. Elle se rend alors compte que beaucoup d’habitants sont âgés et un peu isolés et décide de monter un projet pour les stimuler sans vraiment trop savoir quoi mettre sur pied. Un club de mots croisés ? de marche ? de tricot ? Billie va finalement opter pour de la danse. Au volant de son van noir, elle traverse de long en large les routes escarpées de Waiheke à la recherche de seniors en quête d’adrénaline:

«À la base, je voulais seulement lancer un flashmob. On a fait ça quatre mois et j’ai alors réalisé qu’ils n’avaient plus aucune attente dans leur vie. Pour leur famille, ils n’étaient pas non plus capables de réaliser quelque chose. Ils restaient dans la même zone de confort, ne tentaient plus rien. J’ai voulu combattre cela et leur donner un nouvel espoir.»

 

Le dernier genre qu’on s’attend à ce que des vieux pratiquent, c’est le hip-hop. Cette génération n’est pas née avec cette musique

Billie Jordan

La Néo-Zélandaise décide donc de former un groupe de danse mais pas n’importe lequel: le plus vieux crew de danse hip-hop du monde. «Le dernier genre qu’on s’attend à ce que des vieux pratiquent, c’est le hip-hop. Cette génération n’est pas née avec cette musique. Ils étaient, pour certains, grands-parents quand ce mouvement a émergé. Pour moi, c’était la meilleure solution pour faire évoluer le regard des gens sur la vieillesse, pour dénoncer aussi ce que la société te dit de faire ou de ne pas faire.»

En chaise roulante et déambulateur

Pour recruter les membres de son crew, la nouvelle manageuse du Hip Op-eration n’a qu’un critère à respecter: que ces derniers aient plus de 65 ans. Pas un de plus. L’équipe est donc constituée de danseurs qui ont des problèmes de surdité, d’autres ont déjà fait une attaque cardiaque ou un AVC, quand certains se déplacent en chaise roulante, à l’aide d’une canne ou d’un déambulateur. «Je n’avais pas conscience de leur fragilité. Je les ai traités comme les autres et c’est ce qu’ils voulaient.»

 

Le défi est de taille. Non seulement Billie n’a pratiquement aucune expérience en danse et encore moins en hip-hop. Ses poulains, âgés entre 66 et 94 ans, non plus... «Il a déjà fallu les convaincre d’enfiler un T-shirt ou encore des baskets. C’était un gros challenge», rigole-t-elle.

Et puis, tout le monde à Waiheke n’a pas forcément apprécié et encore moins supporté son initiative. «J’ai été très surprise, la plupart avaient honte. Ils pensaient que c’était ridicule.»

Ce seront finalement les jeunes fans de hip-hop qui tireront le groupe de doyens vers le haut. Une rencontre transgénérationnelle qui fait plaisir à voir. «C’est sans doute la plus belle chose que je retiens de cette expérience. On pensait qu’ils allaient se moquer de nous, au contraire, ils nous ont encouragés, ils nous ont aidés à supporter notre différence.»

Rencontres intergénérationnelles autour du hip-hop | DR

Qualifiés pour les championnats du monde

Billie a voulu aller plus haut et réaliser un défi encore plus barré en embarquant sa troupe aux championnats du monde de la spécialité, huit mois plus tard à Las Vegas. Un documentaire réalisé par Bryn Evans suit d’ailleurs les péripéties du groupe dans sa quête vers les «JO de la danse hip-hop».

Une heure et trente-trois minutes pour faire connaissance avec les membres du groupe, évoquer leurs problèmes de santé, leurs histoires d’amour passées, leurs doutes mais aussi et surtout la joie d’avoir enfin un nouveau défi à relever. L’occasion de voir aussi la solidarité des danseurs soudés pour payer les 3.000 dollars par tête grise du voyage jusqu’à Vegas. 

Ce rêve s’est finalement matérialisé en août 2013 sous les applaudissements de milliers de spectateurs totalement surpris, puis déchaînés. Bah ouais, ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir des retraités réaliser une vague avec les bras ou un œur avec les mains... 

En point d’orgue du docu, la réponse de Maynie, égérie du groupe, au présentateur du show:

«Qu’est-ce que vous faites aux championnats du monde?!

—On passe juste un moment extraordinaire...»

 

Un rêve, la tour Eiffel

Plus de deux ans après avoir participé à cette folle expérience, le groupe existe toujours (le Hip hop-eration crew est dans le Guiness Book le plus vieux groupe de danse du monde), même s’il s’est considérablement réduit, passant de vingt-six à sept membres. Certains danseurs, un peu fatigués, ont lâché, d’autres ont continué vers d’autres projets. 

Beaucoup de personnes âgées se suicident, tombent dans la dépression. On peut contrer ce fléau si on leur montre qu’ils peuvent encore accomplir des choses

Billie Jordan

Kara «Bang Bang» Nelson, l’une des danseuses du Hip Op-eration, mène de front plusieurs rêves. À 94 ans, cette grand-mère est partie seule faire du «backpacking» en Asie. «Elle est sourde et elle veut aller dans le Bronx et au Népal maintenant.»

Billie Jordan et une des grands-mères du Hip hop-eration crew (DR)

Plus que des pas de danse, cette expérience leur a surtout appris qu’ils pouvaient réaliser des rêves jusqu’à la fin de leurs jours. C’est bien sûr le cas de Billie, qui a aujourd’hui créé son agence de voyage et a pour ambition de lancer un championnat du monde de danse hip-hop pour seniors. C’est le moment d’offrir votre vieille mixtape de Biggie à papy-mamie.

«Mon objectif, c’était seulement de faire changer la façon dont tout le monde perçoit l’âge. Beaucoup de personnes âgées se suicident, tombent dans la dépression. On peut contrer ce fléau si on leur montre qu’ils peuvent encore accomplir des choses. C’est la clé du bonheur selon moi. Grâce à eux, je suis plus heureuse maintenant. Je me sens libre.»

La jeune femme n’a pas encore vaincu tous ses démons mais elle est en bonne voie. La Néo-zélandaise a d’ailleurs un message à faire passer à la maire de Paris, Anne Hidalgo, puisqu’elle rêve, à 46 ans, d’aller danser avec son crew au troisième étage de la tour Eiffel, à 276 mètres de hauteur. Pas mal pour quelqu’un qui ne voulait plus entendre parler de grands bâtiments il y a seulement cinq ans.

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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