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Comment le rap français évoque le conflit Israël-Palestine

Maxime Delcourt, mis à jour le 07.05.2016 à 8 h 48

Si la situation au Proche-Orient continue de cliver les politiques, le rap français a de son côté clairement pris position.

Sniper, Médine, Kery James… Trois rappeurs qui ont su aborder le sujet.

Sniper, Médine, Kery James… Trois rappeurs qui ont su aborder le sujet.

«Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position?» La majorité des rappeurs français n’ont bien évidemment pas attendu cette formule d’Ärsenik en 1998 pour ancrer leur plume dans les réalités quotidiennes, mais elle définit assez bien l’engagement des MC’s hexagonaux, toujours prompts à prendre le mic en faveur des minorités sociales ou par réaction aux discriminations, au racisme et aux différents conflits internationaux. Parmi ces derniers, l’opposition entre Palestiniens et Israéliens trouve un écho unique au sein du rap français.

Il y a bien sûr Sniper, dont le single «Jeteur de Pierre» en 2005 a mis en lumière ce conflit persistant, marqué par une violation permanente du droit international. Il y a aussi IAM, qui a fait une référence aux pratiques du gouvernement israélien sur «J’aurais Pu Croire», Kalash, qui milite pour une «Palestine libre, laïque comme horizon» sur «Guerriers Sans Armes», ou encore Z.E.P., dont le titre «Palestine» se veut «du côté de l’opprimé, du côté du tiers-monde et des peuples martyrisés». Mais il y a surtout tous ces rappeurs qui, en plus d’y faire plus ou moins régulièrement allusion dans leur texte, prennent ouvertement position. Ainsi de Rohff appelant ses fans sur Facebook à réaliser des dons aux victimes de la bande de Gaza, de Mokless (Scred Connexion) cherchant à recruter une centaine de rappeurs pour soutenir la Palestine, de Brav publiant un livre-photo retraçant son voyage entre Naplouse, Al-Amari et Hébron, ou encore de Kamelancien et Rocé participant à diverses manifestations en soutien au peuple palestinien.

 

«Cause universelle»

Si, pour Marc Nammour, du collectif La Canaille, ceux qui y font allusion sont avant tout ceux qui considèrent le rap «comme une musique d’émancipation du pauvre et, par extension, de l’opprimé», Kohndo, lui, avance des raisons sociologiques:

«Les rappeurs et les quartiers sont tellement liés qu’ils partagent sans doute cette sensation d’enfermement. D’autant qu’il y a une forte communauté de rappeurs de confession musulmane, ce qui ajoute encore davantage de liens avec ce conflit.»

Plausible, cette explication va pourtant à l’encontre de ce qu’énonçait le philosophe Étienne Balibar, pour qui la Palestine était devenue une «cause universelle». Rappeur et fondateur du label Din Records, Médine préfère d’ailleurs se méfier de ce genre de raccourcis: «Cette volonté de relier les banlieues à ce conflit peut être dangereux, dans dans le sens où ça pourrait nuire à certains débats. Le fait que l’on considère les rappeurs comme étant dans leur grande majorité de confession musulmane, ce dont je doute un peu, pourrait nous faire perdre une certaine objectivité.» Convaincu et déterminé, il poursuit:

«Pour moi, tout est lié à l’émotion. Comme l’intensité émotive autour de ce conflit est très palpable en France de façon générale, je pense que les rappeurs sont touchés par cette émotion-là. Et puis ça reste une musique, c’est donc forcément en lien avec l’affect: en tant que rappeurs, on se sent concernés et presque obligés de faire certaines références, soit pour s’attribuer un public, soit par conviction idéologique.»

Comme l’intensité émotive autour de ce conflit est très palpable en France, je pense que les rappeurs sont touchés par cette émotion-là. Et puis ça reste une musique, c’est donc forcément en lien avec l’affect

Médine

Médine est plutôt bien placé pour en parler. Depuis le début de sa carrière en 2002 au sein du collectif La Boussole, le rappeur du Havre a régulièrement donné à entendre cette violence réelle à partir de choix singuliers, qui vont du relevé de terrain («Gaza Soccer Beach», chanson caritative écrite en réaction aux bombardements israéliens sur une plage où jouaient des enfants palestiniens) au portrait poignant («Enfant du Destin (Daoud)»), autant d’angles d’attaque qui élargissent les perspectives. Marc Nammour est lui aussi coutumier de cette politisation. Parfois, c’est fait sous forme d’allusion, comme sur «Allons Enfants» et son attaque de l’ADN de l’impérialisme: «Je croque les faibles, je m’étends je les repousse/Je fonce sur tous les fronts refuse de ronger mon frein/Je sais qu’au bout du compte il ne peut y en rester qu’un.»

 

Parfois, c’est plus équivoque: «Dans mes textes, j’évoque autant l’absurdité de la guerre (“La Nuit est sombre”, “D47”) et la bête immonde du nationalisme (“Jamais nationale”) que l’odyssée tragique des exilés (“La Sueur des ombres”) et la quête de verticalité («Redéfinition»). Tous ces textes rejoignent cette question. Je ne m’interdis rien, cela ne se prémédite pas. Il y a tant de vérités encore à dire.»

Des vérités qui, à en croire Médine, seraient biaisées au sein de l’espace médiatique, sous la menace du chantage à l’antisémitisme:

«Dès que l’on est dans une position de défense du peuple palestinien ou de mise en lumière de certains événements, comme je l’ai fait plusieurs fois, il y a ce risque. Il faut être dans la justification permanente.

 

C’est d’ailleurs intéressant de voir comment sont traitées certaines informations, et quels termes sont utilisés pour parler d’Israël. Quand on entend BHL dire que ce pays a l’armée la plus morale du monde ou Hollande prétendre qu’il est “toujours prêt à trouver un chant d’amour pour Israël et pour ses dirigeants”, forcément, ça fait réagir.

 

Personnellement, c’est souvent cette analyse médiatique que je prends à partie dans mes textes. Au-delà de la situation géopolitique et de la symbolique du conflit sur le plan international, ce regard occidental a bien souvent tendance à renforcer ce sentiment d’injustice.»

Censure

Difficile de remettre en cause ce propos quand on sait qu’il a fallu attendre l’invasion israélienne du Liban en 1982 et le déclenchement de la première Intifada cinq ans plus tard pour qu’un soutien au peuple palestinien commence à percer au sein l’opinion publique. À entendre Marc Nammour, cette façon de traiter le conflit serait encore aujourd’hui soumise à de nombreuses ambiguïtés:

«Le bruit médiatique dominant autour de cette question livre une information souvent biaisée, incomplète et dépolitisée. On a l’impression que les torts sont partagés et que ce conflit ne cessera jamais. Du coup, je comprends les artistes qui ont envie de livrer une autre lecture, plus humaine, plus sensible plus universelle. Plus raccord avec la réalité de la situation en somme.»

Au risque d’être censuré? À l’heure où l’actuelle ministre de la Justice israélienne, Ayelet Shaked, propose sans une once d’humanité de «faire disparaître la maison et la mère des auteurs d’attentats», où Avigdor Liberman, fondateur et dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beytenou, appelle à «appliquer à Gaza ce que les États-Unis ont fait au Japon», certains rappeurs reconnaissent avoir rencontré des difficultés après avoir manifesté leur soutien au peuple palestinien ou après avoir publié un morceau auscultant la mécanique raciste des structures sociales israéliennes édifiée sur les discours de ses dirigeants politiques et religieux. «J’ai fait l’erreur de participer à des manifestations propalestinienne il y a deux ans, voire de publier un tweet pour soutenir la Palestine, confiait Kamelancien en octobre 2015 à Noisey. De là, un mec, nommé Ulcan, a réussi à pirater mes comptes et a commencé à me pourrir la vie sur le net. C’est même allé plus loin puisque le gars a également appelé les flics avec mon numéro en prétextant qu’il y avait un cadavre chez moi.»

Je comprends les artistes qui ont envie de livrer une autre lecture, plus humaine, plus sensible plus universelle. Plus raccord avec la réalité de la situation en somme

Marc Nammour

Partisan de la liberté d’expression, Kohndo confesse ne pas comprendre comment l’on peut en arriver à «sanctionner les gens pour un débat d’opinion, c’est antirépublicain et anti-institutionnel». De son côté, Marc Nammour reconnaît que cette censure «est bien réelle et qu’elle peut prendre bien des visages. Quelque part, des mecs comme Soral et Dieudonné ont contribué ces dernières années à ce climat de privation de libertés. Leurs idées nauséabondes, complotistes, antisémites et nationalistes participent à la confusion et renforcent les identitaires et le communautarisme. Ils n’éclairent pas la situation ils l’enveniment».

On peut bien sûr dire de même concernant certains rappeurs (Edel Hardiess, notamment), même si certains refusent d’y être mêlés (sur Facebook, en juillet 2014, Booba a notamment déclaré être «ni pro-Israélien, ni pro-Palestinien»). On peut même penser que cette accumulation de références faites à cette guerre est à la fois la force et le point faible du discours des MC’s, qui peut pâtir parfois de ce déroulement accablant, mais le parti-pris de la mise en lumière de ces événements, choquants et mal connus, est aussi l’enjeu de titres tels que «Avec Le Cœur et la Raison» de Kery James, qui écrit «la détresse d’une nation» et dresse ainsi cet état des lieux traumatisant.

 

Dans le même morceau, le rappeur du 94 prétend ne pas vouloir «être complice du silence»: un sentiment amplement partagé au sein du rap game. Tandis que Deen Burdigo, Niro ou Bilel clamaient sur les réseaux sociaux leur désir d’extérioriser leur révolte en juillet 2014 suite à l’opération aérienne israélienne contre le Hamas palestinien, certains ont fait le choix de se rendre sur place –c’est notamment le cas d’Ali (ex-moitié de Lunatic), dont le clip titre «Lamentations» a été tourné en Palestine–, de se mettre en scène (à l’image de Rim’k) ou d’entretenir des liens privilégiés avec la scène artistique palestinienne:

«Je dois avouer avoir toujours vécu ce conflit par procuration, confesse Médine. Mais j’ai la chance de fréquenter Gaza Team, un collectif de rappeurs qui a fait ma première partie à l’Élysée Montmartre il y a cinq ou six ans au moment de l’album Arabian Panthers. On est devenus amis depuis: ça m’a permis de participer à de nombreuses actions humanitaires et ça me permet d’être en contact avancé avec ce qu’il se passe là-bas.»

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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