La politique française passe trop de temps sur le divan

Jean-François Copé sur le divan de Marc-Olivier Fogiel.

Jean-François Copé sur le divan de Marc-Olivier Fogiel.

De Copé à Thévenoud en passant par Sarkozy, retour sur la «psychanalysation» de notre vie politique.

Ce 19 janvier, je suis assis dans mon canapé, un œil sur l'écran de télévision, un autre sur Twitter. Sur le premier, j'observe Jean-François Copé, en plein exercice de contrition, reconnaissant ses fautes et cherchant l'absolution: «J'ai eu l'impression de tout perdre: mes responsabilités, mon honneur, peut-être même mon avenir.» Sur Twitter, une salve d'insultes et d'ironies couvre ce survivant d'un nouveau type.

Marc-Olivier Fogiel, heureux d'avoir attrapé un si gros poisson pour la rentrée de son émission «Le Divan», le cuisine sur son élection catastrophe à la tête de l'UMP, en novembre 2012, et les soupçons de triche qui l'ont émaillée: «Bien sûr que j’ai jamais triché, bien sûr que j’ai gagné cette élection d’un chouïa!», s'insurge Copé. Et Bygmalion, que Jérôme Lavrilleux a balancé dans la presse, en larmes, justifiant ainsi de supposées fausses factures payées par l'UMP pour masquer le dépassement des comptes de campagne de Sarkozy en 2012? «Mon directeur de cabinet, je lui en ai voulu bien sûr, évidemment... Parce que c’est lui qui ne m’a pas dit les choses.» Aucune preuve, peu de politique, mais une recherche de distance permanente par rapport aux faits, pour mieux cerner la psyché de Jean-François Copé.

La suite est une longue litanie de plaintes, de leçons de vie et l'espérance d'un avenir politique pour un homme qui paraît complètement démonétisé. «Les dix-huit mois qui viennent de s’écouler ont été pour moi des mois très importants parce que ce sont des mois où j’ai plongé vraiment au plus profond de moi-même...», jure l'ancien président de l'UMP, qui raconte le calvaire de sa mère, hospitalisée à ce moment-là. Et qu'en est-il sorti? Qu'a-t-il appris de cette période? Qu'il fallait replonger! Pas comme avant, certes, mais replonger tout de même.

En éteignant la télévision ce soir-là, je me sentais heureux d'avoir vécu un moment pareil. Après le greenwashing des entreprises, j'avais eu l'occasion d'assister à un moral-washing d'un politique, à un grand tour de machine à laver freudienne placé sous le signe de la «bienveillance» face à un milieu politique violent où l'intéressé, dit-il, a «pris cher». Dans dix ou vingt ans, je pourrais dire, comme certains parlent de l'échange entre Marchais et les journalistes Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach: oui, j'ai vu Copé faire son mea culpa sur un divan à la télévision. J'imagine que personne n'arrivera à me croire, mais l'épisode nous en dit en tout cas long sur la façon dont nos élus conçoivent leur rôle.

L'homme et le politique

Un tel retour médiatique n'est pas sans rappeler la façon dont Nicolas Sarkozy a lui-même justifié son come-back en politique. Quand, en septembre 2014, il annonce sur Facebook qu'il va revenir pour remettre de l'ordre dans sa famille politique, il jure qu'il le fait pour «tourner la page des divisions et des rancunes» dans son camp, c'est-à-dire pour gérer les passions des uns et des autres. Dès le départ, il annonce également un éventuel «inventaire», mais celui-ci est d'abord et avant tout psychologique: il jure qu'il a «pris le recul indispensable pour analyser» ses erreurs et «en tirer les leçons». Comme si les motifs de sa défaite n'étaient pas à trouver du côté de la politique mais plutôt de sa personnalité en elle-même. S'il a changé, sans modifier ses idées, c'est qu'il peut revenir gouverner! CQFD.

Un habile tour de passe-passe une nouvelle fois illustré par la promotion de son livre, La France pour la vie, pour lequel il réalise une tournée médiatique hors-normes pour un ancien président de la République. Dans cet ouvrage, en réalité, peu de mea culpa, contrairement à ce que claironnent bon nombre d'éditorialistes, mais plutôt une série d'explications psychologisantes. S'il a agi avec trop d'énergie, c'est qu'il s'est toujours senti «illégitime». S'il a commis des impairs lors de ses premières vacances, c'est que son couple battait de l'aile. Sarkozy, comme Copé, ne sépare jamais l'homme de la fonction. D'ailleurs, le premier le répète: «Je suis resté quelques mois de trop l’homme, alors qu’il aurait fallu être immédiatement le président.»

«Oprah Winfrey au mieux, Jacques Pradel au pire, Mireille Dumas tout le temps»

Il n'y a pas qu'à droite que la «psychanalyse» des passions humaines a remplacé la politique. Plutôt que de chercher des raisons politiques et idéologiques, nos hommes politiques mettent en avant leur vie privée, leurs sentiments, leurs angoisses, comme le prouve cette série sur le bonheur en politique que nous réalisons sur Slate, destinée à analyser les valeurs «philosophiques» de nos élus, mais qui vire parfois (malgré nous?), à une forme de «psychologisation» de la politique.

La mise en scène, en 2013, des «explications» de Jérôme Cahuzac, sur BFM, a participé de la même spirale. Un mois après sa démission du gouvernement, l'ancien ministre du Budget, qui reconnaît avoir un compte caché en Suisse, va dévoiler sa face sombre. Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts ironisent alors dans Libé: «Après la "relation inappropriée" de Clinton, après "la faute morale" de DSK, voici donc "la folle erreur" de Cahuzac, "la part d’ombre", mais aussi, ah tiens, une identique "faute morale"», écrivent-ils. «Achilli la joue Oprah Winfrey au mieux, Jacques Pradel au pire, Mireille Dumas tout le temps. Se penche, confident: "Avez-vous peur de la prison?" Marque des pauses, accouchant: "Piégé par un coup de fil, c’est moche, hein?" En face, Cahuzac peut dérouler son Freud pour les nuls, noyant son délit dans un charabia de l’intime.»

Ce qui ressort de l'interview, au final, c'est cette coupure incroyable entre l'électorat et ses élus, ces derniers n'ayant toujours pas compris que le spectacle absurde de leurs passions ne vient pas remplir le vide de l'action. Jérôme Cahuzac, qui paraissait un temps avoir caressé l'espoir de revenir en politique, semble avoir abandonné cette entreprise hasardeuse et est désormais présenté par l'un de ses anciens adversaires politiques à Villeneuve-sur-Lot, Jean-Luc Barré, comme «un personnage assez romanesque», tombé à cause de son divorce avec son épouse...

«Les honneurs et la honte, l’ambition et les peurs»

Le 30 mars, un autre banni du gouvernement prendra la parole dans un livre: Thomas Thévenoud, viré de son poste de ministre en septembre 2014 pour n'avoir pas payé ses impôts à cause d'une désormais célèbre «phobie administrative». Voici comment il présente son œuvre:

«C’est le récit personnel et parfois intime d’un enfant perdu de la politique, d’un ministre de 9 jours, d’un phobique administratif, d’un moment de notre histoire collective, d’une France devenue inflammable. Sans volonté de justification, sans esprit de revanche, juste un récit. Haï avant d’être connu, je veux vous raconter: l’ascension et la chute, les honneurs et la honte, l’ambition et les peurs, le vertige de la vitesse et mes retards successifs. Je n’ai plus rien à cacher. Je sais qui sont mes amis et mes ennemis. Je sais un peu mieux qui je suis.»

Si cette histoire aura au moins permis à un ministre de mieux se connaître, c'est tant mieux! Cela signera-t-il son retour? Au fond, Thévenoud n'est jamais parti. Et il compte bien se représenter en 2017 aux élections législatives en Saône-et-Loire, même si le PS ne lui donnera pas l'investiture: «Je serai candidat en 2017 parce que je considère que les électeurs pourront juger de moi, en toute connaissance de cause: les qualités, les défauts, l'homme public, l'homme privé. Ils savent tout.» Tout et un peu trop, comme si on venait de passer un long moment à le regarder sur un divan ou dans un confessionnal.

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