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Roselyne Bachelot: «Je ne vois pas pourquoi on devrait sacrifier le bonheur à la politique»

Les affiches de campagne de Roselyne Bachelot lors des législatives de 1988 et 1993 (Archives électorales du Cevipof).

Les affiches de campagne de Roselyne Bachelot lors des législatives de 1988 et 1993 (Archives électorales du Cevipof).

Après Jean-Luc Mélenchon, Henri Guaino ou François Bayrou, l'ancienne ministre de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy répond à nos interrogations sur le bonheur en politique.

Cet article fait partie d'une série de rencontres sur le thème du bonheur en politique. Dans les épisodes précédents, nous avions rencontré Jean-Luc Mélenchon, Michèle Delaunay, Henri Guaino, François de Rugy, Rama Yade, Esther Benbassa, Samia Ghali, François Bayrou et Bruno Le Maire.

Symboliquement, elle ferme la porte dans un grand éclat de rire autoritaire, comme elle avait ouverte celle de son appartement quelques minutes avant. Parler du bonheur, oui. Parler de la vie privée, certainement pas. «Je vous le dit tout de suite, je ne parle pas de ma vie personnelle. J'ai réussi à passer quarante ans de vie politique sans me faire photographier une seule fois avec mon homme ou mes enfants, et j'ai protégé ça comme un trésor précieux.» Tant mieux: on ne venait pas pour parler de ça, dans ce quartier cossu de la rive gauche de Paris, assis au milieu d'un appartement aux teints beige et vert à l'ambiance surannée, moquette soyeuse et le dernier GQ posé sur la table basse. On ne venait pas non plus pour se faire rabrouer et moquer à force de poser des questions naïves. Roselyne Bachelot a 69 ans et elle se montre parfois impressionnante. Elle poursuit sa défense: «Chaque fois que des malfaisants, ou des gens bien intentionnés qui n'avaient pas compris qu'il faut se protéger, ont essayé de force ma vie privée, je l'ai très mal vécu.»

Un jour, le magazine people Gala lui propose un reportage photo où elle pose dans sa cuisine. Elle refuse. Trois semaines plus tard, quelle surprise lorsqu'elle découvre une sorte de montage où on la voit dans un jardin. «Très habilement, ils laissaient croire à un reportage dans l'intimité. J'étais furieuse. D'autant plus qu'un élément dans l'article causait un dommage à une personne de mon entourage. J'ai appelé celle qui avait fait le reportage. Elle m'a répondu: "Vous n'aviez qu'à nous donner une autorisation de vous filmer chez vous, et vous auriez eu un droit de regard. Ne vous en prenez qu'à vous-mêmes."» Son verdict: «Certains pensent qu'en étalant leur vie privée et en laissant croire qu'ils sont Monsieur et Madame Tout-le-monde, ils vont s'attirer la bienveillance de leurs concitoyens. Il ne faut pas manger de ce pain là, car vous le payez très cher!  Lorsque vous ouvrez la porte de votre cuisine, ne vous étonnez pas qu'on veuille ouvrir la porte de votre chambre à coucher!»

En 2002, Christophe Alévêque évoque la fraîche ministre avec la classe qu'on lui connaît. «On lui a dit de se taire», explique-t-il, «en femme qui se respecte, elle a écouté.» Tollé des féministes. Deux pages dans Le Monde. Et on passe les détails de la chronique de l'humoriste, car on veut plutôt parler de la violence en politique, du bonheur qu'on a d'être ministre et de la difficulté d'être une femme dans ce milieu. «Les femmes, du fait des discriminations qu'elles ont subies, ont toujours une appréhension de la vie pluridisciplinaire. Un homme reste dans son domaine et se réalise pleinement dans une dimension, le travail par exemple. Les femmes ont sans doute une aptitude au bonheur plus polymorphe.»

«Je ne dois rien à personne»

Chez Bachelot, le bonheur est communicatif. Elle en parle philosophiquement mais avec ses mots concrets. Quand on a l'impression que certains routiers de la politique ont sacrifié leur bonheur sur l'autel de leurs ambitions, elle refuse de choisir entre les deux. «Je ne vois pas pourquoi on doit sacrifier le bonheur privé car il ne dépend pas de la politique, mais plutôt de notre capacité à trouver des gens qui nous rendent heureux», juge-t-elle. «Peut-être ai-je eu la chance d'avoir de très hautes fonctions pas trop tôt dans ma vie. Mon premier poste, je l'ai eu à 56 ans. J'avais vécu avant. Les choses sont stabilisées. Les enfants sont élevés, ce sont des adultes. Si vous avez un compagnon, il a traversé des choses avec vous. Je suis admirative des jeunes femmes qui sont en train de créer des choses. Être en couple avec de jeunes enfants, tenir la marée... Il y a des périodes dans la vie qui sont plus ou moins simples.» Cherchons les failles ailleurs. Visiblement, il n'y en a pas. Elle a six amis dans le milieu politique. Elle en a toujours été détachée. «La vie politique m'a rendu très heureuse.  J'ai une très grande aptitude au bonheur et une capacité formidable de résilience», ajuste Bachelot. «Ma sœur Françoise dit parfois: "Tu croques dans la vie comme dans une coupe de fruits, et le suc coule le long de ta bouche."»

Fille de politique, elle a pourtant affronté les procès en illégitimité. Qu'importe: «Je sais bien que dans la vie politique, il y a un certain nombre de cons qui vont parler. Mais je m'en fiche, j'avance. La vie est un paquet: on ne peut pas avoir que les lys et les roses. Si vous rencontrez des cailloux et que vous vous effondrez, c'est impossible!» Élue députée dans le Maine-et-Loire en 1988, elle a succédé à son père, le résistant gaulliste Jean Narquin, comme députée de la 1e circonscription. Mais avant, elle devient conseillère générale en 1982, puis régionale en 1986, où elle se présente sous son nom, Bachelot, et pas celui de son père, si bien que les gens ne la reconnaissent pas, jure-t-elle.

«J'associe le bonheur à la liberté et, pour cela, je peux dire que je ne dois rien à personne», se justifie Bachelot. «Quand j'ai voulu me lancer en politique, mon père m'a averti: "Pour ne pas qu'on dise que je t'ai donné la circonscription, tu vas te présenter dans le canton où tu n'as aucune chance d'être élue. Et si tu le gagnes, tu pourras te présenter aux législatives". J'ai monté les escaliers des 33.000 électeurs du canton où Mitterrand avait fait 58% un an avant et j'ai gagné. Ensuite, j'ai eu le droit de me présenter dans la circonscription de mon père. »

Elle ne doit rien à personne, pas plus à son père, à qui elle a pensé en premier en devant ministre en 2002, qu'aux présidents qui l'ont nommée ministre, Jacques Chirac à l'Écologie et au Développement durable entre 2002 et 2004 et Nicolas Sarkozy à la Santé et aux Sports entre 2007 et 2010 puis aux Solidarités et à la Cohésion sociale entre 2010 et 2012. «Je ne fais pas l'injure aux deux présidents de la République qui m'ont donné des responsabilités ministérielles de m'avoir donné une médaille en chocolat. S'ils m'ont nommée, c'est que ça leur était utile, car ces gens là ne connaissent que ça! J'ai passé un pacte politique à égalité. Nicolas Sarkozy ne me doit rien et je ne lui dois rien non plus.» En 2007, le jour de la victoire de Sarkozy, on la voit pleurer devant la caméra du réalisateur Serge Moati. «C'est du stress énorme une campagne. C'est pas le bonheur, c'est une sorte de lâcher-prise. On a vraiment le système sympathique qui se met en sucette!»

«Je pensais que Chirac allait faire un gouvernement d'union nationale»

Cinq ans avant, le même jour, c'est la tristesse et le gâchis qui dominent. Le bonheur est très loin quand Le Pen est au deuxième tour de la présidentielle. «Je pensais que Chirac allait faire un gouvernement d'union nationale, que je n'avais pas ma place dans ce nouveau scénario. Il devait faire de la place à la société civile et à la gauche», plaide-t-elle aujourd'hui. «C'est tellement vrai que je n'avais même pas ouvert mon portable à ce moment-là. Quand je l'ai ouvert le mardi matin, j'achetais des collants Rue de Bourgogne, j'avais vingt coups de téléphone de Matignon. Il paraît qu'ils n'avaient jamais vu ça. J'étais hors-norme. Et quand Raffarin me dit "Tu es ministre de l'Environnement", j'en étais très heureuse. Puis tout de suite, on est dans une sorte de trip. Il faut faire, prendre des décisions. C'est l'action.»

Le «trip», comme elle dit, c'est aussi l'addiction des politiques. La fonction agit comme une drogue dure, plus forte que tous les sentiments de réalisation intime. Mais Bachelot assure qu'elle n'a jamais connnu ça: «Je n'ai jamais eu d'addiction à la politique. Je suis docteure en pharmacie. J'ai un bagage professionnel qui me permettait, à tout moment, de vivre autrement qu'à travers la politique. Ce n'était pas grave, je pouvais faire autre chose. Et puis le doute ne m'a jamais rendu malheureuse: c'est un cheminement intellectuel! Les politiques ne sont pas des surhommes.» Depuis le début de cette série sur le bonheur en politique, il n'y a qu'un seul élu qui m'ait fait cet effet là: Bruno Le Maire. Avec le challenger de Nicolas Sarkozy, Roselyne Bachelot partage cette assurance de ceux qui sont bien nés, et qui offrent le visage d'hommes et de femmes bien dans leurs bottes, psychanalysés de façon efficace. Elle montre des photos d'elle devant l'Arc de Triomphe le 8 mai 2002, deux jours après sa nomination comme ministre, lunettes de soleil sur le nez, assez significative de son bonheur du moment. «C'est la seule photo que je garde de cette période», glisse-t-elle. «Ça, oui, c'est un moment de bonheur.»

Il y en a eu d'autres, même si «la politique vient tamponner le bonheur et vous empêche d'apprécier le bonheur intime»: «En politique, vous avez des satisfactions d'ego importantes, mais elles sont contrebalancées par une très grande violence dans les attaques dont vous êtes l'objet. Sans parler du très grand stress. Et toujours le sentiment que ce bonheur est rendu plus à la fonction qu'à la personne que vous êtes.» Ces dimensions du bonheur –affectif, social et intime–, elle les a tous ressenties, plus ou moins: «La vie m'a gâtée d'une façon extraordinaire», affiche-t-elle. «Même si, comme tout le monde, j'ai eu mon lot de deuils, de chagrins, et j'ai subi des échecs. Mais quand je vois des gens pleurnicher en politique, je ne le supporte pas!»

Virage à 180 degrés

Elle se plaît à raconter l'histoire de sa grand-mère maternelle, ouvrière, placée comme bonne à neuf ans, qui refuse que son père vienne la chercher car, dit-elle, là-bas elle mange à sa faim. «À l'époque, les enfants mourraient dans vos bras! Mon oncle François est mort à huit ans d'une bronchite. Dans mon enfance, il y avait des tickets de rationnement pour le lait et la viande. Et les gens viennent dire "Le chômage!" Non mais vous déconnez là.» Deux parents résistants, ça forge une personnalité. Pas impressionnée par la politique. Pas impressionnée non plus par ceux qui sont élus aujourd'hui: «Beaucoup de politiques, je les trouve petits dans leur engagement. Moi, je devais être à la hauteur de ceux qui m'avaient précédé. Mon idéal, c'était de servir mon pays. J'ai têté ce lait là avec celui de ma mère. Je ne sais pas si c'est le bonheur. C'est mieux que le bonheur!»

En 2002, elle se fixe une limite: cinq mandats successifs, 25 ans de vie parlementaire. Et ensuite le départ, en mai 2012. Alain Rémond, dans Marianne, ironise, et la met au défi de tenir parole. «Parole tenue!», rigole-t-elle aujourd'hui. Virage à 180 degrés: direction la télévision, où elle s'éclate. En mai 2012, elle part à Rio avec des copains pendant dix jours. À son retour, elle croule sous les propositions. «La transition s'est faite tout de suite. Il n'y a eu aucune déprime.» Et puis elle a continué à vouer une partie de sa vie aux autres, en organisant des concerts dans des maisons de retraite ou en luttant contre le sida à travers des fondations. «J'ai l'intense bonheur de dire qu'on m'a reproché d'être sympathique et hors-norme. Mais j'ai aussi été très appréciée grâce à ça», remarque-t-elle. «Dans les soirées, mes amis rigolent car on me reconnaît et on me parle dans la rue, et pourtant j'ai une façon d'être dans ma bulle quand je prends le métro, par exemple. On attire les regards ou non.»

Est-elle parvenue à transmettre ce bonheur? A-t-elle fait celui des autres? «Le bonheur profond de se battre seule contre tous, je l'ai ressenti. Et ce bonheur de l'accomplissement dans une tâche, personne ne peut vous l'arracher», retrace-t-elle. «Mais je n'ai jamais eu l'outrecuidance de dire que je ferai le bonheur des gens, car c'est tellement intime: chacun le réalise à sa mesure.» En 2013, lors du vote pour le mariage pour tous, celle qui fut seule contre son camp lors du vote du Pacs en 1998 tweete tout de même qu'elle en pleure. «De bonheur», écrit-elle.

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