François Hollande, ce président qui ne parle pas aux Français

Le portrait officiel de François Hollande dans un salon de l'Élysée, le 4 juin 2012. BERTRAND LANGLOIS / AFP

Le portrait officiel de François Hollande dans un salon de l'Élysée, le 4 juin 2012. BERTRAND LANGLOIS / AFP

Depuis les attentats de novembre, le président s’adresse aux parlementaires, aux journalistes, aux corps intermédiaires, mais pas aux Français.

Depuis le 15 novembre devant le Congrès, soit deux mois et demi, François Hollande n'a vraiment parlé aux Français qu'une seule fois, le 31 décembre dernier. Son silence après les régionales avait déjà surpris, alors que le score du FN au premier tour avait provoqué un sursaut électoral d’une ampleur sans précédent depuis le 21 avril 2002. Le 31 décembre, il s’agissait d'un exercice obligé de neuf minutes, avec pour seul message nouveau le rappel d’une autre urgence, économique et sociale.

Depuis, la suite des vœux présidentiels n’a pas été l’occasion pour lui de glisser quelques fortes phrases –pourtant, le mois de janvier est toujours celui du Président, par la succession de ces discours. L’annonce, le 18 janvier, d’un plan de formation de 500.000 chômeurs n’a remué ni les foules ni les experts. Sa cote de popularité baisse, baromètre après baromètre. François Hollande semble reperdre, plus vite encore qu’après janvier 2015, le regain de confiance que lui a valu sa réaction lors du week-end tragique de la mi-novembre.

Il faut dire que le président n’a pas cherché à peser dans les débats qui ont agité la gauche et la droite militantes et intellectuelles, ces dernières semaines: c’est vrai de la querelle récente sur la laïcité, où il est resté silencieux, mais plus généralement de la question identitaire, dont il parle si peu, dans un pays qui compte les populations musulmane et juive les plus importantes d’Europe et où 58% des citoyens estiment que l’islam représente «une menace pour la République», selon le dernier baromètre de la confiance du Cevipof. Tout au plus a-t-il déclaré, après la tentative d’assassinat antisémite à Marseille, le 11 janvier, qu’il était «insupportable que des citoyens français doivent se cacher». Certes, mais que faire?

Nous sommes en guerre? Le président fait peu le point sur l’évolution de la situation militaire ou diplomatique. Pendant la première Guerre du Golfe, en 1990, Mitterrand tenait des conférences de presse régulières. Un chef de guerre, ça parle de guerre, de sa conduite et de ses développements.  

L’Europe subit une crise des migrants qui remet en cause un de ses principes fondateurs, la libre circulation des personnes, et dont les effets politiques se font sentir de la Pologne au FN en France en passant par l’Allemagne ou la Scandinavie. On ne sait pas quel est le point de vue présidentiel sur l’évolution de cette crise décisive.

En économie, il n’est question que d’uberisation et de réforme du droit du travail? On ne connaît pas sa vision de l’arbitrage entre protection des salariés et ouverture à l’innovation et à la concurrence –on connaît seulement celle d’Emmanuel Macron.

Il parle, mais ne s'exprime pas

On dira qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, mais y rester si longtemps a aussi beaucoup d’inconvénients

Les événements monstres que nous avons vécus comme ces mutations en profondeur se traduisent par un fort sentiment de déclassement chez les Français, en même temps que par une insécurité culturelle globale face à cette accélération de l’histoire dont ils ne voient pas le sens, si ce n’est celui d’une menace. A ces interrogations très compréhensibles, la négociation souterraine avec les parlementaires d’une révision constitutionnelle, quoiqu’on pense de celle-ci, ne peut constituer une réponse. Le président parle, mais il ne s’exprime pas; il s’adresse aux parlementaires, aux journalistes, aux corps intermédiaires, mais pas aux Français.

L'Europe est en crise, la France à cran, sa majorité comme son électorat sont divisés et le président ne donne pas sa vision de l'Europe, de la France ni de la gauche, en cherchant à y inscrire ses choix. Il semble essayer de résoudre les problèmes, comme ils viennent et comme il peut. En laissant les médias et les autres raconter et interpréter à sa place, ce qui se passe et ce qu’il fait.

On dira qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, mais visiblement, y rester si longtemps a aussi beaucoup d’inconvénients.  On dira encore qu’en période troublée, il faut être économe de sa parole pour la concentrer sur les crises, mais le trouble ne fait que s’accentuer et le climat du pays se détériorer. On objectera enfin que le président laisse le Premier ministre s’exprimer pour se protéger, grand classique de la Ve République –sauf que tout premier ministre s’essouffle, que Manuel Valls donne souvent sa vision personnelle, et que les mauvaises langues finissent par dire que c’est parce que le Président n’en a pas.

Pas d'«écriture médiatique»

François Hollande n’est pas un «télé président». C’est une dimension pourtant aussi essentielle que les missions présidentielles énoncées à l’article 5 de la Constitution: en vidéosphère, la télévision reste le fondement d’une relation présidentielle avec les Français. Il est même le premier président de la Ve à ne pas avoir d’«écriture médiatique». Et il n’est pas non plus un «président numérique», ce qui permettrait au moins d’animer ses réseaux de soutien.

De Gaulle avait trouvé dans la crise algérienne son style télévisé, dans un mélange d'humour gouilleur et de verbe majestueux. Giscard d’Estaing a inventé, pour le meilleur et pour le pire, la communication politique moderne, après les prémices pompidoliennes. Mitterrand, en difficulté en 1984, alla chercher Jacques Pilhan et Gérard Colé pour préparer la cohabitation et sa réélection. Chirac mit ses pas dans la stratégie Pilhan. Sarkozy réinventa la communication présidentielle par l’obsession de «tenir l’agenda», en faisant événement tous les deux jours.

Sitôt le spasme événementiel passé, le président disparaît

En revanche, pas de style Hollande: le président continue de communiquer comme le responsable politique qu’il a longtemps été, de parler en off aux journalistes, de réagir à chaud en déplacement, de tenir une conférence de presse deux fois l’an, de faire parfois des interviews dans un média, écrit ou radio, rarement à la télévision. Peu de surprise, presque jamais de risque (calculé): François Hollande ne crée pas d’événement télévisuel, alors que là est la clef de la relation, sauf quand justement l’événement l’y oblige –les attentats de 2015 en premier lieu. Sitôt le spasme événementiel passé, le président disparaît. Et se replie peu à peu sur une parole institutionnelle, fonctionnelle, sans relief.

François Hollande semble croire en la vertu du jeu politique et des négociations, en leur capacité à entraîner un pays remué et défiant, et défiant d’abord à l’égard des politiques. Que fait-il des Français, qui pourtant se sont plutôt bien tenus dans l’épreuve et se sont mobilisés aux régionales en infligeant à la famille Le Pen une lourde défaite?     

Le danger, pour François Hollande, est que, bientôt, plus personne n’attende sa parole.

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