Science & santé

Comment les nouvelles espèces écopent de leurs noms bizarres

Rachel E. Gross, mis à jour le 04.02.2016 à 12 h 39

Quoi que vous fassiez, ne leur donnez pas votre nom. C’est ringard.

Scaptia beyonceae, le taon qui tient son nom de Queen B. (Image reproduite avec la permission de Bryan Lessard/CSIRO)

Scaptia beyonceae, le taon qui tient son nom de Queen B. (Image reproduite avec la permission de Bryan Lessard/CSIRO)

Les taons sont coriaces. Tout comme les moustiques, ils ont besoin d’un repas à base de sang avant de pouvoir se reproduire. Mais même pour un taon, ce spécimen-là était spécial. La première fois que Bryan Lessard l’a repéré, c’était dans la Collection nationale d’insectes australienne. Aussitôt qu’il a posé les yeux sur son abdomen rond et doré, drapé de deux ailes translucides couleur miel, il l’a su: «Je me suis dit: “Si je veux un jour donner le nom de Beyoncé à une espèce, c’est maintenant.”»

Jusque-là, les gens du coin la connaissaient sous le nom de «mouche au postérieur doré» mais elle n’avait pas été décrite scientifiquement. Ce n’est plus le cas. En 2011, l’artiste-connue-autrefois-sous-le-nom-de-mouche-au-postérieur-doré a officiellement reçu sa nouvelle dénomination taxonomique: Scaptia beyonceae. Avec un tel surnom, Lessard espérait qu’elle «deviendrait une ambassadrice de biodiversité callipyge».

Les taxonomistes n’ont pas toujours une aussi belle occasion de s’exprimer. La science est sans aucun doute une activité créative, qui donne lieu à de nouvelles connaissances et à de nouveaux référentiels, lesquels nous aident à nous comprendre nous-mêmes ainsi qu’à comprendre le monde. Mais y arriver est quelquefois difficile. Avec toutes ces données, ce travail fastidieux et ces mesures méticuleuses, le processus scientifique peut s’avérer totalement abrutissant et les études de journaux scientifiques n’ont pas vraiment la réputation d’être de la grande littérature.

«La partie la plus créative du travail»

Mais donner un nom aux nouvelles espèces? Là, c’est la fête. «Baptiser des choses est probablement la partie la plus créative de notre travail de taxinomiste», dit Lessard, de l’Organisation scientifique et de recherche industrielle du Commonwealth australien. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de règles: tous les noms proposés doivent respecter les normes établies par le Code international de nomenclature zoologique. Les zoologistes appliquent le code «pour éviter le chaos que créerait une absence de régulation en matière de dénomination d’animaux», selon le FAQ du code. «Les langues ordinaires évoluent spontanément dans d’innombrables directions, mais la nomenclature biologique doit constituer un outil exact qui transmette une signification précise pour les personnes de toutes générations», spécifie la préface de la première édition du code, datant de 1961. 

Ce qui aide vraiment, c’est qu’un enfant de 5 ans soit capable de le prononcer. Les noms, c’est le pouvoir

Judith Winston

Heureusement, dans le cadre de ces règles, il y a de la marge de manœuvre. Comme c’est le cas pour les haïkus, nommer les espèces relève de l’art de la restriction. Par exemple, selon le code, «aucun auteur ne devrait proposer un nom qui, d’après ce qu’il sait ou de ce qu’il y a raisonnablement lieu de penser, serait en mesure de heurter de quelque manière que ce soit». Pourtant les scientifiques sont parvenus à donner à des coléoptères férus de champignons particulièrement infâmes le nom du président George W. Bush, de l’ancien vice-président Dick Cheney et de l’ancien secrétaire de la défense Donald Rumsfeld. Et à vrai dire, Carl Linneaus, le père de la taxonomie moderne, a un jour donné à une mauvaise herbe puante le nom de son principal critique.

Une part de science et de poésie

Baptiser une espèce «combine deux des types d’écritures parmi les plus difficiles: la description technique et le poème», a écrit Judith Winston, curatrice émérite au Musée d’histoire naturelle de Virginie qui siège au conseil du CINZ, dans son livre Describing Species. Mais le jeu en vaut la chandelle. Si on le fait comme il faut, on peut même laisser sa marque de façon durable: Homo sapiens, E. coli et tyrannosaure rex sont tous des noms taxinomiques qui se sont retrouvés dans le lexique populaire après avoir été imaginés par un scientifique. «Ce qui aide vraiment, c’est qu’un enfant de 5 ans soit capable de le prononcer, me dit Winston. Les noms, c’est le pouvoir.»

Baptiser les espèces n’est pas qu’un passe-temps; c’est un élément crucial qui permet d’identifier comment les espèces sont interconnectées d’un point de vue évolutionnaire et où elles se situent dans la grande toile de la vie. Comme le dit Winston: «On ne peut pas diriger une planète sans inventaire.» La biodiversité est comme une vaste bibliothèque dans laquelle seul un petit nombre de livres est référencé: sur les plus de 8 millions d’espèces qu’on estime être sur Terre, seules un peu plus d’un million ont été décrites. «Imaginez organiser une bibliothèque en enlevant la jaquette et la référence de chaque livre, dit Lessard. Il faut des étiquettes sur les livres. Il faut des espèces.»

Laisser une trace

La taxinomie moderne vient du système de dénomination en deux parties inventé par Linnaeus, un naturaliste suédois, au milieu du XVIIIe siècle. Le système a un peu changé, et comme dans toutes les disciplines, il y a les modernistes et il y a les puristes –en l’occurence, ceux qui disent qu’on ne devrait pas combiner des racines grecques et latines. «Il y a des taxinomistes grincheux», dit Winston. 

Malgré son importance, la taxinomie est un art encore trop peu apprécié. «Ce n’est pas glamour», dit Winston. Daphne Fautin, professeure émérite à l’université du Kansas et spécialistes des anémones de mer, est du même avis. «C’est un peu perçu comme une science démodée, dit Fautin. Mais pour nous il est essentiel d’utiliser des noms pour parler des espèces.»

Vous pouvez lui donner le nom de votre enfant, de votre femme, de votre mari. Mais vous ne lui donnez pas votre propre nom. C’est ringard

Judith Winston

Pour un scientifique qui a officié dans l’anonymat pendant la plus grande partie de sa carrière, avoir enfin la possibilité de nommer une espèce, c’est comme de faire pipi sur un arbre: c’est une façon de dire j’étais là. Ceci m’appartient. Donner un nom à une nouvelle espèce est comme d’ajouter une pièce à ce vaste puzzle, comme de laisser une trace dans la biodiversité et dans l’histoire scientifique.

Comme sa fille, d'un blond vénitien

Fautin, par exemple, a décrit différents genres et près de 50 espèces d’anémones de mer au cours de sa carrière. Comme tout taxinomiste, elle a son favori. Pour elle, il s’agit d’une créature qu’elle a trouvée à marée basse en Nouvelle Guinée, à Fidji et à Singapour. Fautin a donné à cette anémone en particulier –qui tire sur le jaune avec des tâches rouges et qui est équipée de minuscules capsules venimeuses— le nom de son mari. Le surnom est purement honorifique: Anthopleura buddemeieri, dit-elle, n’a aucune ressemblance physique avec le mari en question (qui était assis à côté d’elle durant cette interview). 

Il faut préciser que dans les cercles taxinomiques, donner son propre nom à une espèce n’est pas kascher, nous dit Winston. «Vous pouvez lui donner le nom de votre enfant, de votre femme, de votre mari. Mais vous ne lui donnez pas votre propre nom, dit-elle. C’est ringard.» Winston, qui est spécialiste de biodiversité marine et en particulier de bryozoaires, a donné à une espèce le nom de l’une de ses filles, «parce qu’elle avait des tentacules de la même couleur orange que ses cheveux. Elle est blond vénitien». Le nom, c’est Nolella elizae. «Je ne sais pas si elle me le pardonnera ou pas», ajoute-t-elle.

Une épreuve du combattant

Donner un nom à une nouvelle espèce, comme vous pouvez l’imaginer, n’est pas de tout repos. Stephanie Bush, chercheuse en céphalopodes à Monterey en Californie, l’a appris à ses dépens. En 2014, Bush a découvert quelque chose d’étrange alors qu’elle était chargée d’études à l’Institut de recherche de l’aquarium de la Baie de Monterey: une pieuvre mal étiquetée. Yeux de biche, couleur mimosa et suffisamment petite pour se carapater dans le creux de la main, la créature gélatineuse avait été identifiée comme un membre de l’espèce du Grimpoteuthis; en fait, c’était faux. Même si les scientifiques en avaient récolté des spécimens depuis 1990, personne ne s’était donné le mal de la baptiser comme il faut. 

C’est donc Bush qui a écopé du défi. Heureusement, elle avait déjà une idée. Bon, c’était plutôt une blague. «C’était juste un truc qui me trottait en tête», dit-elle. Le nom qu’elle a proposé: Opisthoteuthis adorabilis

Quand l’émission Science Friday de la NPR [radio du service public américain, ndlr] est venue interviewer Bush au sujet de ses travaux récents en mai dernier, elle leur a fait part de son idée. «C’est qu’elles sont juste… oui… mignonnes», a-t-elle expliqué. L’intervieweur était aux anges. Vous pouvez sans doute deviner ce qui s’est passé ensuite. Le nom n’a pas tardé à cesser d’être une blague trottant dans la tête d’une scientifique, pour devenir une sensation virale sur internet. Rapidement, presque tout le monde avait entendu parler de la pieuvre tellement adorable que son caractère adorable était sur le point d’être consacré en latin. 

Le but est d’attirer l’attention sur des animaux auxquels les gens ne sont pas nécessairement exposés

Stephanie Bush

Super! Si ce n’est que… Bush n’avait encore jamais donné de nom à une espèce. Tout d’un coup elle devait s’y coller. Et comme Bush l’a compris, c’est là que le vrai boulot commençait.

La méduse Zappa

Pour entamer le processus de dénomination d’une nouvelle espèce, il faut avant tout s’assurer que personne d’autre n’a déjà découvert et identifié cette espèce en particulier –ce qui implique de vérifier les banques de données et musées partout dans le monde. Ensuite, il faut rassembler suffisamment de spécimens pour faire des mesures et des descriptions suffisantes. Enfin, il faut écrire un article descriptif et le faire publier. Le processus peut prendre plus d’une année.

Où en est Bush? «Pas bien loin, j’en ai peur», dit-elle. En ce moment, elle rassemble des mesures précises, garde les cadavres de pieuvres raidis dans des bouteilles et les dissèque. «Elles cessent globalement d’être adorables lorsqu’on se met à les disséquer», dit-elle. Mais un nom qui accroche comme adorabilis peut aider à gagner en visibilité, à intéresser les gens. «Le but est d’attirer l’attention sur des animaux auxquels les gens ne sont pas nécessairement exposés», dit Bush. 

L’expert en méduses Ferdinando Boero adorait Frank Zappa depuis qu’il l’avait vu en concert dans les années 1970. Boero s’était en particulier entiché de l’idée de «continuité conceptuelle» qui revient régulièrement dans les morceaux de Zappa: essentiellement, c’est l’idée que même si on expérimente la réalité comme une série de morceaux individuels, ceux-ci font en fait partie d’un tout transcendental. Un concert peut être composé de douzaines d’instruments et de centaines de notes. Mais ce qu’on entend, ce n’est pas chaque élément individuel mais «une grande note».

Une marque d'admiration

Pendant des années, le biologiste, qui vivait à Gênes en Italie, avait voulu rencontrer le musicien, dont il savait qu’il résidait à Los Angeles. Mais on ne peut pas juste sonner à la porte de Frank Zappa. Alors Boero a élaboré un plan: il déposerait sa candidature pour étudier les méduses dans une station marine de la pittoresque Baie de Bodega, au nord de la Californie. En 1981, il a reçu une bourse et a immédiatement écrit une lettre (une vraie lettre, c’était avant les e-mails) à Zappa (ou plutôt à sa maison de disques, puisqu’il n’avait pas l’adresse personnelle de Zappa). Dans sa lettre, il disait à Zappa qu’il aimerait baptiser une méduse en son honneur.

Il y a des millions d’espèces, mais tout cela fait partie de la diversité de la vie… toutes les branches de la science sont comme des instruments

Ferdinando Boero

Ça a marché! Après deux semaines, Boero a reçu un courrier de Frank Zappa, rédigé par sa femme. Celle-ci disait que rien ne ferait plus plaisir à son mari que d’avoir une méduse qui porte son nom. Dans la lettre, elle a mis l’adresse de leur maison, sur Woodrow Wilson Drive à Los Angeles. Boero y est allé, a montré à Zappa des dessins de la méduse et il lui a demandé quelle était celle qu’il aimerait voir porter son nom, à partir de ce moment et pour le reste des temps. En donnant à la sélection de Zappa le nom de Phialella happai, Boero s’inscrit dans une longue tradition de scientifiques donnant à des espèces le nom de gens qu’ils admirent –pensez aux très très nombreuses créatures baptisées en l’honneur du trésor culturel David Attenborough.

Le grand orchestre de la sciences

Tous les deux ont continué à cultiver une longue relation, dont l’apogée fut le dernier concert public de Zappa, auquel Boero assista à Gênes en 1988. Zappa y joua la chanson «Lonesome Cowboy Nando» –laquelle, d’après Boero, parlait du scientifique et de la méduse. «C’était étrange et incroyable», dit Boero, qui est désormais professeur de zoologie à l’université del Salento en Italie, laquelle s’intéresse en particulier à la biodiversité.

Dans Phialella zappa, la passion de Boero pour la biodiversité et celle qu’il avait pour Frank Zappa ont convergé. Pour lui, l’idée de continuité conceptuelle trouve sa traduction dans les sciences: «La biodiversité est pareille, dit-il. Il y a des millions d’espèces, mais tout cela fait partie de la diversité de la vie … toutes les branches de la science sont comme des instruments. Et l’orchestre doit jouer la musique. Et la musique que nous recevons est une grande note.» Nommer une nouvelle espèce, c’est se rappeler que l’entreprise créative est ce qui est au cœur de la science: un exercice d’imagination, un signe approbateur envers la complexité de la vie et l’opportunité d’ajouter un nouveau chapitre à notre bibliothèque de savoir.

Avec un peu de chance, on pourra peut-être même y mettre une touche de poésie.

Rachel E. Gross
Rachel E. Gross (9 articles)
Journaliste scientifique
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