Le bilan catastrophique de la diplomatie occidentale en Syrie

Dans la banlieue de Damas, le 31 janvier 2016 I LOUAI BESHARA / AFP

Dans la banlieue de Damas, le 31 janvier 2016 I LOUAI BESHARA / AFP

Les négociations qui s'ouvrent à Genève autour du conflit syrien sont l'aboutissement de cinq ans d'échecs de l'Europe et des États-Unis.

Alors que des négociations internationales s’ouvrent à Genève pour tenter de trouver une issue politique au conflit syrien, un ancien collaborateur de Barack Obama dresse un bilan sans concession de la stratégie suivie par les Américains et les Européens depuis cinq ans. Ce bilan est «catastrophique», a expliqué au Journal du dimanche du 24 janvier Philip Gordon,  qui vient de quitter le Conseil de sécurité nationale des États-Unis après avoir été sous-secrétaire d’État pour les affaires européennes avec Hillary Clinton. Universitaire de formation, Philip Gordon est maintenant au Council on Foreign Relations de New York et a retrouvé sa liberté de parole. Et il ne se prive pas d’en faire usage.

Le bilan, ce n’est pas seulement les 260.000 morts provoqués par cinq ans de guerre, pour la grande majorité desquels le régime de Damas porte l’essentiel de la responsabilité. Ce sont aussi les erreurs d’analyse et de politique accumulées par les Occidentaux. Elles sont au moins au nombre de trois.

La première est d’avoir sous-estimé Bachar el-Assad. Dans la foulée des «printemps arabes» qui avaient vu la destitution du Tunisien Ben Ali puis de l’Égyptien Moubarak, début 2011, les Américains et les Européens ont cru que les manifestations pacifiques des opposants allaient conduire à la chute du président syrien. «Assad doit partir» était le slogan le plus entendu à Washington comme dans les capitales européennes. À Paris, ce fut le principe suivi aussi bien par Nicolas Sarkozy et son ministre des Affaires étrangères Alain Juppé que par leurs successeurs à l’Élysée et au Quai d’Orsay, François Hollande et Laurent Fabius.

«Assad devra partir»

Ce n’est qu’après plusieurs années qu’il a bien fallu se rendre à l’évidence: Assad était toujours là et bien là. «Nous avons sous-estimé la ténacité du régime et le soutien que pouvaient lui apporter la Russie et l’Iran», dit Philip Gordon. Aussi le langage diplomatique occidental a peu à peu évolué. Le départ de Assad du pouvoir n’a plus été considéré comme la condition d’une solution, ni même la condition de l’ouverture de négociations, mais comme l’aboutissement souhaité d’un processus politique. Au «Assad doit partir» a succédé un «Assad devra partir». Comme l’a répété François Hollande, il ne peut être partie prenante de la solution. En attendant, les Occidentaux, sous la pression des Américains, ont accepté d’ouvrir des négociations avec le régime de Damas en faisant silence sur le sort de Bachar el-Assad.

Les experts occidentaux considèrent que plus de 80% des frappes russes ont, en fait, ciblé les groupes d’opposants à Assad

Sans doute ont-ils pensé à plusieurs reprises que la chute du dictateur de Damas était proche sous les coups de l’Armée syrienne libre (opposition «laïque») et des groupes djihadistes. C’était sans compter sans l’intervention de Téhéran et de Moscou. Pour des raisons différentes mais concordantes, l’Iran et la Russie ne veulent pas d’un changement de régime en Syrie. Le premier a très tôt envoyé à la rescousse des forces loyalistes ses vassaux du Hezbollah libanais puis les gardiens de la Révolution et vraisemblablement des troupes régulières –un général iranien serait mort en Syrie.

La seconde a d’abord donné la priorité à la défense de sa base militaire de Tartous sur la Méditerranée puis a fourni à Assad des «conseillers» avant de lancer, fin septembre, des bombardements aériens contre les forces d’opposition, sous prétexte de lutter contre l’État islamique et contre le terrorisme en général. Les experts occidentaux considèrent que plus de 80% des frappes russes ont, en fait, ciblé les groupes d’opposants à Assad, faisant de nombreuses victimes civiles, selon la méthode employée naguère contre les indépendantistes tchétchènes.

L'échec de la «ligne rouge»

Cette intervention massive a permis à la Russie de se replacer au centre du jeu militaro-diplomatique au Moyen-Orient. Vladimir Poutine avait déjà réussi à se rendre indispensable à l’été 2013. L’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien avait été décrétée par Barak Obama, soutenu par la France, comme une «ligne rouge» dont le franchissement entrainerait des mesures de rétorsion sous la forme de frappes aériennes contre les bases de Bachar el-Assad. En août, François Hollande était prêt à passer à l’acte après que Damas eut utilisé des armes chimiques contre sa propre population. Le refus de la Chambre des communes britannique de participer à une opération aérienne en Syrie conduisit le président Obama à attendre du Congrès une autorisation qu’il avait peu de chances d’obtenir. Laissé seul, François Hollande ne put que s’incliner. Ce fut la deuxième erreur d’Obama. «La crédibilité des États-Unis en a souffert, explique Philip Gordon. Et cela a semé le doute chez nos alliés.»

Vladimir Poutine se donna le beau rôle en proposant que les armes chimiques de la Syrie soient confisquées et détruites. Il engrangea ainsi un succès diplomatique vis-à-vis des Américains tout en sauvant son allié Assad.

Des frappes franco-américaines auraient-elles changé durablement le rapport des forces? Philip Gordon en doute. Car même s’il se déclare partisan d’une ligne plus dure, proche de celle préconisée par la France, et par d’autres conseillers de Barack Obama –c’est aussi la position d’Hillary Clinton qui avait quitté le Département d’État–, il ne pense pas que cette ligne dure aurait suffi à engager une transition politique dans le sens souhaité par les Occidentaux. C’est leur troisième erreur: l’inadéquation entre les objectifs –le départ de Bachar el-Assad et une transition vers un régime démocratique et pluraliste– et les moyens.

L’opposition syrienne dénonce un «recul» de la part de Washington qui a cédé à Moscou

Boycott des négociations

Partisan d’un «pivotement» vers l’Asie et d’un désengagement américain du Moyen-Orient, Barack Obama a dû y revenir sous la pression des événements. Mais il veut par-dessus tout éviter de se trouver embourbé en Syrie comme son prédécesseur en Irak. Puisque les moyens mis en œuvre  ne sont pas à la hauteur des objectifs, malgré la présence croissante de forces spéciales américaines sur le terrain pour aider à combattre à la fois Daech et Assad, il faut revoir les objectifs à la baisse. Essayer de trouver un compromis avec le régime de Damas et ses soutiens iranien et russe, notamment en reportant «à plus tard la question du maintien au pouvoir d’Assad», comme le préconise Philip Gordon, parce que cette question divise tous les protagonistes.

C’est, semble-t-il, ce à quoi s’est finalement résolue l’administration américaine, permettant ainsi l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution  2254. Votée à l’unanimité, celle-ci fixe une feuille de route pour les négociations qui ont commencé à Genève, sans mentionner le sort du président syrien. L’opposition syrienne dénonce un «recul» de la part de Washington qui a cédé à Moscou, selon Riyad Hijab, ancien Premier ministre d’Assad qui a fait défection. Elle a décidé de boycotter le début des négociations de Genève.

Le risque du chaos

Repousser la décision sur l’avenir d’Assad à la fin de la période de transition qui doit s’étaler sur dix-huit mois, voire lui permettre de se présenter à la prochaine élection présidentielle, est-il le seul moyen d’en finir avec le désastre politique et humanitaire ? Dans le camp occidental les «réalistes» en sont convaincus. Rien ne garantit qu’un soutien plus ferme des Occidentaux et de leurs alliés sunnites à l’opposition syrienne aurait permis l’avènement d’un régime modéré et le maintien de l’unité du pays. Le risque d’un effondrement total des structures de l’État, comme en Irak après l’intervention américaine de 2003, n’est pas négligeable, sans compter l’hypothèse d’une lutte des groupes islamistes entre eux et contre les modérés, avec un chaos à la libyenne, que personne ne veut, ni les Russes ni les Occidentaux.

Le diagnostic de l’ancien conseiller de Barack Obama est sombre. La politique suivie depuis cinq ans a conduit dans une impasse, «mais cela ne veut pas dire qu’il y avait une alternative plus simple». Il est difficile de ne pas lui donner raison.

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