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Zika pourrait faire accepter l'avortement à l'Amérique latine

Une femme enceinte au Guatemala, le 2 février 2016 I JOHAN ORDONEZ / AFP

Une femme enceinte au Guatemala, le 2 février 2016 I JOHAN ORDONEZ / AFP

Les risques de malformation causés par le virus sur les foetus devrait amener à faire évoluer les mentalités.

«Ne tombez pas enceinte en ce moment.» Tel est le conseil donné en fin d'année par un professionnel de santé brésilien aux femmes de son pays. De fait, le Brésil peine à contenir l'épidémie de Zika qui sévit actuellement sur tout le sous-continent américain, au Mexique et dans les Caraïbes. La maladie, similaire à la dengue, n'est symptomatique que dans un cas sur cinq, mais pourrait provoquer une microcéphalie –une anomalie congénitale rare caractérisée par une tête anormalement petite et un développement cérébral déficient– chez les fœtus des mères infectées. Même en Jamaïque, qui ne connaît encore aucun cas de Zika mais prévoit une arrivée prochaine de l'épidémie, les responsables sanitaires ont recommandé aux femmes de retarder leurs projets de grossesse de six mois à un an.

Sauf qu'une grossesse n'est pas toujours une affaire programmée. En 2002, aux États-Unis, seules 51% des grossesses avaient été intentionnelles; l'objectif du département de la Santé et des services sociaux est d'arriver à un tout petit 56% d'ici 2020. Et on parle ici d'un pays où, malgré les récentes attaques politiques contre les services de planification familiale, la contraception est facile d'accès et peu dispendieuse. Une situation qui n'a rien à voir avec ce que connaissent la plupart des pays où le Zika est en train de s'installer.

Avortements clandestins

Il est donc probable que des femmes continuent à tomber enceintes dans des pays qui leur déconseillent la grossesse. Au Brésil, depuis le premier cas de fièvre rapporté l'an dernier, le nombre de bébés nés avec une microcéphalie a été multiplié par vingt. Leurs parents sont de plus en plus nombreux à critiquer l’État pour son manque, voire son absence de soutien. Aujourd'hui, les Brésiliens pourraient être 1,5 million à avoir contracté le virus, et le pic épidémique n'est toujours pas passé. Que sont censées faire les femmes enceintes infectées par le virus?

Si, tous les ans, un million de femmes se font avorter clandestinement au Brésil, la procédure y est toujours illégale, sauf en cas de viol, de risque mortel pour la mère ou de malformation cérébrale du fœtus. En décembre dernier, des femmes avaient manifesté contre un projet de loi proposé par Eduardo Cunha et entendant imposer davantage de restrictions sur les soins de santé reproductive. Une échographie est suffisante pour détecter une microcéphalie chez un fœtus infecté par le Zika, et la malformation est suffisamment grave pour que l'interruption d'une telle grossesse soit jugée légale au Brésil. Mais dans un pays qui emprisonne des femmes qui avortent, et qui restreint les conversations médicales sur la pratique, un professionnel de santé aura toutes les peines du monde à l'effectuer à temps pour pratiquer l'avortement.

Interdictions sans exception

Dans d'autres pays aujourd'hui aux prises avec l'épidémie de Zika, la situation des femmes souhaitant avorter est encore pire. Le Salvador, par exemple, se targue de posséder les législations anti-avortement parmi les plus sévères du monde. Pour une tentative d'avortement, une femme et son médecin peuvent être condamnés à quarante ans de prison. Et l'interdiction de l'avortement ne souffre aucune exception: même quand les femmes font des fausses-couches ou accouchent de bébés morts-nés ou de grands prématurés non viables, elles sont souvent dénoncées à la police qui enquêtera sur un éventuel avortement déguisé. On estime à 11% la proportion des Salvadoriennes qui, s'étant faites avorter clandestinement, mourront à cause de la procédure. 

Dans les années 1950 et 1960, la rubéole devint une exception tacite à l'interdiction de l'avortement, autant d'un point de vue législatif qu'éthique du côté des médecins

Le Honduras, Haïti et le Surinam –trois pays où sévit le Zika– interdisent aussi l'avortement sans exception. Idem pour la République Dominicaine et le Nicaragua, où l'épidémie arrivera sans doute très prochainement vu qu'elle se propage chez leurs voisins. De même, la plupart des pays d'Amérique latine où sévit l'épidémie imposent de sévères restrictions sur l'avortement.

Le précédent de la rubéole

Selon le blogueur scientifique Mike the Mad Biologist, le virus Zika pourrait devenir pour certains pays d'Amérique centrale et du Sud ce que la rubéole aura été pour les États-Unis au milieu du XXe siècle: une maladie causant de graves malformations congénitales et permettant d'ouvrir les barrières sociales et politiques entravant l'avortement. 

Même le plus enragé des croisés de l'anti-choix pouvait avoir du mal à supporter l'idée d'une femme obligée à mener à terme la grossesse d'un fœtus atteint de rubéole et risquant de naître avec de graves déficiences, bien souvent mortelles. C'est ainsi que dans les années 1950 et 1960, la rubéole devint une exception tacite à l'interdiction de l'avortement, autant d'un point de vue législatif qu'éthique du côté des médecins qui s'y opposaient. Si la population concernée était limitée, elle offrit à l'opinion publique dans son ensemble un exemple indéniablement favorable à l'avortement. D'acte stigmatisé, l'avortement fut mis en lumière, ce qui permit de débattre plus avant des droits reproductifs.

Suivi très rapproché

Les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ont recommandé aux Américaines enceintes de reporter tout déplacement dans les régions touchées par le Zika, et conseillé aux médecins de demander à toutes leurs patientes enceintes l'historique de leurs récents voyages. Il est possible que les CDC s'approchent, autant que faire se peut, d'une recommandation de l'avortement aux femmes infectées par le virus: 

«Chez une femme enceinte dont le sérum ou le liquide amniotique présente une infection au virus Zika testée en laboratoire, il convient d'envisager des échographies successives afin de surveiller l'anatomie et le développement du fœtus toutes les trois à quatre semaines. Il est ainsi recommandé d'adresser ces patientes à un spécialiste des maladies infectieuses ou de la médecine maternelle et fœtale disposant d'une expertise en matière de gestion de la grossesse.»

Avec la futilité effective de leurs exhortations anti-grossesse, les pays d'Amérique latine pourraient, eux aussi, en passer par des formules codées pour espérer contenir la très probable multiplication du nombre de bébés nés avec de graves malformations. Mais sans débat politique parallèle, les avortements clandestins et illégaux pourraient se révéler aussi dangereux pour les femmes atteintes par le virus que le virus lui-même.

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