Partager cet article

Primaire républicaine: la stratégie à la Bachar el-Assad de Ted Cruz

Ted Cruz à Sanbornville, dans le New Hampshire, le 19 janvier 2016.

Ted Cruz à Sanbornville, dans le New Hampshire, le 19 janvier 2016.

Le sénateur du Texas voudrait contraindre son parti à un choix réduit à lui ou Donald Trump.

Sénateur du Texas et candidat républicain à l’investiture présidentielle, Ted Cruz a étudié le cas de Bachar al-Assad. Il reconnaît qu’Assad, qui a utilisé des armes chimiques contre son propre peuple, est un sale type. Mais Assad a devisé une stratégie intelligente: avec l’aide des avions de l’armée russe, il est en train d’éliminer les éléments les plus modérés de l’opposition syrienne. Son objectif est de ne laisser au reste du monde qu’un choix entre deux possibilités: le maintenir au pouvoir ou permettre au seul acteur restant, Daech, de s’emparer de la Syrie.

Confronté à ce choix, Cruz choisit Assad. Lors d’une interview télévisée, le mois dernier, il a conclu

«Si le président Obama, aidé par beaucoup de Républicains de l’establishment de Washington, réussit à renverser Assad, le résultat sera que l’EI et les terroristes islamiques radicaux s’empareront de la Syrie. C’est pire.»

Mais Cruz ne s’est pas juste laissé convaincre par la logique d’Assad. Il est en train de la copier. Dans les primaires républicaines, son objectif est d’éliminer tous les autres candidats convenables et de réduire le parti républicain à un choix entre deux hommes seulement: lui et Donald Trump.

Cruz a adopté cette stratégie pour deux raisons. Tout d’abord, ses collègues le méprisent. Aucun sénateur ne lui a apporté son soutien. Dans une interview publiée le 20 janvier, Bob Dole, ancien leader du parti républicain au Sénat, a dit tout haut ce que de nombreux dirigeants du parti pensent tout bas: «Personne ne l'aime

Deuxièmement, Cruz sait que les stratèges républicains ont peur des dégâts politiques que sa candidature à l'élection présidentielle pourrait causer au parti. Début janvier, Karl Rove a averti que Cruz, contrairement à presque tous les autres candidats, rendrait les élections de 2016 «risquées» pour les Républicains s’il était nominé. Des pontes et autres acteurs du parti républicain sont du même avis.

Cruz, moins apprécié que Rubio

Les sondages justifient ces inquiétudes. Dans les six semaines de données collectées par l’institut de sondage Gallup, de décembre à mi-janvier, Cruz se classe derrière la plupart de ses rivaux en termes d’opinions favorables chez des électeurs qui s’identifient comme indépendants ou démocrates. Chez les indépendants, le sénateur Marco Rubio reçoit une «cote» positive. Celle de Cruz est négative. Chez les Démocrates, la cote nette de Cruz est de neuf points inférieure à celle de Rubio. Lorsque Gallup réduit son analyse à des personnes qui connaissent les candidats, le fossé entre Rubio et Cruz se creuse.

Karl Rove a prédit que si Trump gagnait l’investiture, «le parti républicain perdra la Maison Blanche et le Sénat, et sa majorité à la Chambre des représentants s’écroulera de façon spectaculaire»

Mais les résultats des sondages ont montré autre chose: si les chiffres de Cruz sont mauvais, ceux Donald Trump sont pires encore. La cote négative nette de Trump se monte à 27 points de pourcentage chez les indépendants et à 70 points chez les Démocrates. Dans des confrontations en duel contre Hillary Clinton, Rubio marque quasiment deux points de pourcentage de plus que Cruz, mais Cruz distance Trump de presque quatre points.

De nombreux dirigeants républicains sont terrifiés par Trump. Rove a prédit que si Trump gagnait l’investiture, «le parti perdra la Maison Blanche et le Sénat, et sa majorité à la Chambre des représentants s’écroulera de façon spectaculaire». Il existe des preuves pour étayer cette inquiétude. Un sondage mené pour le National Republican Congressional Committee aurait découvert que si le parti républicain investit Trump lors des primaires, 48% des personnes interrogées seront moins enclines à voter pour un candidat républicain au Congrès. En Arizona, une enquête a révélé que si Trump était le chef de file du parti, 30% des électeurs républicains «les plus fiables» seraient moins motivés pour voter, et 20% moins enclins à voter pour des candidats républicains dans des élections plus locales.

Voilà pourquoi Cruz a adopté la stratégie Assad. Pendant des mois, tandis qu’Assad évitait le conflit avec Daech, Cruz évitait le conflit avec Trump. À la place, il a attaqué Rubio sur son soutien à une loi «d’amnistie». (Cruz a également menti sur son propre rôle dans le débat sur l’immigration). Pendant ce temps, Marco Rubio, le gouverneur John Kasich, le gouverneur Chris Christie et Jeb Bush s’éreintaient les uns les autres. Ce n’est que le 14 janvier, lorsque les candidats se sont rencontrés pour leur sixième débat, que Cruz a commencé à viser Trump. Dans une interview avec le modérateur Neil Cavuto après le débat, il a affirmé:

«Plus ça va, et plus cela se réduit à une course entre deux hommes seulement. Les sondages, les soutiens, ça ressemble de plus en plus à [une confrontation] entre juste Donald Trump et moi. […] De plus en plus de gens se rangent derrière nous et disent "Écoutez, les gars, vous êtes la seule campagne qui peut battre Donald Trump." Et donc si c’est un choix entre deux hommes, alors les gens choisissent.»

Se présenter comme la seule alternative à Trump

Dans au moins sept interviews depuis ce débat, Cruz a répété qu’il s’agissait d’une «course à deux entre Donald Trump et moi». À plusieurs reprises, ces derniers jours, Cruz a utilisé cet argument spécifiquement pour faire une croix sur Rubio. «Une grande partie de l’establishment s’est rangée derrière Marco Rubio», a confié Cruz à Sean Hannity le 20 janvier. «Maintenant, elle estime qu’il n’a pas de chance de victoire, alors elle se tourne vers Donald Trump.»

La stratégie de Cruz consistant à faire passer ce message pour réduire le nombre de concurrents fonctionne à merveille. Les républicains les plus éminents ont perdu leur foi en Rubio et conclu que le candidat sera soit Trump soit Cruz. Mais se présenter comme le moindre de deux maux ne suffit pas à assurer la victoire. C’est pour cette raison qu’Assad a encore de gros problèmes face à l’EI –et que Cruz a encore de gros problèmes face à Trump.

Cruz n’a pas tiré de leçon de l’expérience d’Assad

Cruz n’a pas tiré de leçon de l’expérience d’Assad: lorsqu’une bataille se réduit à deux adversaires repoussants, chacun se nourrit de l’impopularité de l’autre. Les atrocités de l’EI poussent de nombreux Syriens dans les bras d’Assad. Mais les atrocités d’Assad poussent d’autres Syriens dans les bras de l’EI. Ce que Cruz et d’autres défenseurs d’Assad ne comprennent pas, c’est qu’en le laissant au pouvoir et en obligeant les Syriens à choisir entre lui l’EI, vous ne tuez pas l’État islamique. Vous le maintenez en vie.

Et c’est la même chose pour Cruz et Trump. Certains dirigeants républicains, qui méprisent Trump, commencent à l’accepter précisément parce qu’ils voient que la course est en train de se réduire à deux concurrents. Ils savent que Trump est agressif et imprévisible. Mais ils ont davantage peur de Cruz parce que son agressivité est idéologique. C’est ce que les sondeurs du National Republican Congressional Committee ont dit aux élus républicains lors d’un récent rassemblement privé: Cruz, en donnant une image de parti extrémiste au «GOP», nuirait davantage aux candidats républicains à la Chambre des représentants que Trump.

Et Trump n’est pas aussi fou que l’État islamique. Il sait mettre la pédale douce quand ça lui convient. Dans le contexte d’un duel contre Cruz, Trump n’a pas besoin de se montrer gentil, éligible ou fidèle au programme républicain. Il a juste besoin de se contenter d’être moins catastrophique que Cruz. Trump est déjà en train de vendre ce discours à l’élite du parti. La stratégie Assad pourrait bien fonctionner après tout, mais ce n’est pas Ted Cruz qui en bénéficiera. Lui, il en fera les frais.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte