Le meccano des télécoms, une manifestation du capitalisme de connivence?

Recharging Danbo Power / Takashi Hososhima via Flickr CC License by.

Recharging Danbo Power / Takashi Hososhima via Flickr CC License by.

On reste interdit devant les arguments avancés pour justifier un rachat de Bouygues Telecom par Orange.

Lorsque, dans un secteur mature comme celui des télécoms, une opération de consolidation est lancée, c’est pour bénéficier des économies d’échelle et réduire l’intensité concurrentielle. Cela consiste, dans le cas d’espèce, à éliminer un acteur, à faire remonter les prix et donc les marges, à dégager des synergies de coûts en éliminant les redondances dans les effectifs, l’outil de production, les coûts administratifs et les coûts commerciaux. Cela permet éventuellement au nouvel acteur de partir à la conquête de marchés extérieurs ou adjacents en tablant sur des synergies de revenus. La vertu des fusions-acquisitions («fusac») par rapport à la croissance interne réside précisément dans l’analyse qui est faite de la supériorité de l’acquisition d’un concurrent par rapport à l’investissement et à la croissance organique.

Or, Stéphane Richard qui négocie actuellement pour le compte d’Orange le rachat de Bouygues Telecom ne cesse de répéter que la fusion Orange-Bouygues Telecom ne se traduira ni par des hausses de prix, ni par des baisses d’effectifs, ni même par un renforcement du poids relatif du consolidateur puisque Orange se propose de démanteler le consolidé (Bouygues Telecom) au profit de l’ensemble des acteurs du secteur. Rappelons que si une fusion conventionnelle était réalisée, le nouvel Orange pèserait 60% de parts de marché en valeur et 54% en volume de clients sur le mobile, loin devant SFR avec 30% et Free avec 15,7%.

On reste interdits devant un tel programme qui, s’il venait à se réaliser, devrait à tout le moins conduire à une réécriture des manuels sur les «fusacs».

Pourquoi en effet l’opérateur dominant du secteur se propose-t-il d’acheter le n°3 à près de 10 milliards d’euros s’il ne peut accroître ses parts de marché, car le régulateur s’y opposera, éliminer les sureffectifs, car l’État actionnaire d’Orange l’a interdit par avance, mettre la main sur le réseau, car les concurrents l’en empêcheront?

Trois arguments

Stéphane Richard défend son dossier en avançant trois arguments.

1. Il n’est pas demandeur. C’est Martin Bouygues qui, convaincu de la nécessité d’une consolidation, et après avoir considéré toutes les autres hypothèses (Free et SFR), est venu lui proposer une consolidation payée en papier puisqu’il accepte d’apporter Bouygues Telecom à Orange contre un paiement essentiellement en titres Orange (à hauteur de 80%).

2. C’est la condition d’un rebond de l’investissement. Pour Stéphane Richard, l’hyper concurrence, qui a abouti en quatre ans à une baisse moyenne des prix de 50% des communications cellulaires pour le plus grand bonheur des consommateurs, a de fait bridé l’investissement des opérateurs français tant en 4G mobile qu’en fibre pour les réseaux fixes.

3. La fusion sera le tremplin de la conquête de nouveaux marchés. Après avoir contribué à assainir le marché français, le nouvel ensemble pourrait partir à la conquête du marché européen et participer à l’inévitable consolidation. L’objectif de la fusion serait donc de  construire un opérateur performant disposant du meilleur réseau cellulaire, avec le plus beau portefeuille clients, aux structures financières assainies et apte à tenter l’aventure du grand large.

Une stratégie et une approbation incompréhensibles

Sauf à faire l’hypothèse que Stéphane Richard oubliera ses engagements sitôt l’opération réalisée, on ne comprend ni la stratégie d’Orange, ni l’approbation gouvernementale même si on voit l’intérêt des concurrents Free et Altice-SFR.

Penser que les acteurs du secteur pourront faire remonter les prix et les marges après avoir éliminé un concurrent est illusoire: l’Autorité de la concurrence ne laissera pas faire.

La politique constante de l’Union européenne depuis l’adoption du marché unique et les décisions de libéralisation de 1989 a été la désintégration verticale et horizontale du secteur, le démantèlement des opérateurs dominants et la régulation asymétrique de l’opérateur historique. Tout a été fait pour maximiser l’utilité du consommateur final, même au prix du sacrifice par les champions industriels nationaux de leurs investissements et de leurs capacités de recherche. Croire que le régulateur sectoriel (l’Arcep en France) et le régulateur général (la «DGComp» en Europe et l’Autorité de la concurrence en France) pourraient fermer les yeux sur l’élimination d’un concurrent, la constitution d’un nouvel opérateur dominant, la reformation d’une entente tacite est illusoire.

Faut-il rappeler de plus que l’arrivée d’un quatrième opérateur est récent (quatre ans), que ses offres low cost ont été plébiscitées par le public, que le régulateur et Orange lui ont facilité la tâche en lui permettant d’utiliser les infrastructures existantes (réseaux 2G et 3G d’Orange)?

Enfin, les expériences récentes de consolidation en Europe, notamment en Autriche, ont abouti à des hausses des prix, offrant à la Commission un cas d’école négatif qu’elle s’apprête à opposer aux candidats à la consolidation.

Agenda caché

La tentative d’Orange de faire instruire le dossier d’une éventuelle fusion par des autorités françaises et non européennes est vaine, compte tenu des pratiques constantes des autorités nationales en la matière.

C’est parce que Orange sait qu’il va devoir convaincre les régulateurs qu’il négocie par avance la cession des clientèles low cost (B&You et Sosh) à SFR, la cession d’un portefeuille d’entreprises à Coriolis (Orange, avant fusion, détient déjà 55% de ce segment de marché) et d’une fraction du réseau à Free; mais la barre fixée par l’Arcep est inatteignable puisqu’elle refuse tout accroissement de la part de marché d’Orange!

S’il n’y a pas d’avantage à la consolidation en termes de marché, y en aurait-il davantage en termes d’investissement? Là aussi, les arguments de Stéphane Richard paraissent particulièrement faibles. S’il est vrai que les entreprises européennes investissent moins en 4G et en fibre que les Américaines ou que les Chinoises, ce n’est pas faute de moyens. Les firmes françaises ont acheté récemment des blocs de fréquences, elles ont investi-désinvesti à l’étranger et surtout elles ont maintenu des distributions généreuses de dividendes. Certes, elles n’ont pas su valoriser leurs investissements 4G et en tarifer correctement l’usage, en pleine tempête concurrentielle au moment de l’arrivée de Free Mobile, mais penser que la consolidation va permettre d’accroître significativement l’investissement n’est pas crédible.

Y aurait il alors un agenda caché? Le vrai but de Stéphane Richard ne serait-il pas plutôt de jeter les bases d’un groupe multimédia réalisant l’intégration verticale contenant-contenu en absorbant à terme non pas tant Bouygues Telecom que TF1? Au moment où Bolloré veut faire de Telecom Italia le partenaire de ses actifs dans les media (Vivendi), où Drahi compose à grands coups d’acquisitions aux Etats-Unis et en France dans le câble, les médias et les télécoms un vrai groupe intégrant contenants et contenus, le moment ne serait-il pas venu pour Orange d’en faire de même après avoir joué petit bras dans les droits sportifs, le cinéma et le pay-per-view? Le problème est que Stéphane Richard et Martin Bouygues excluent cette hypothèse, et qu’elle ferait scandale en France pour des raisons politiques car l’État mettrait indirectement la main sur TF1.

«C'est Bouygues qui est demandeur...»

Si l’agenda caché ne tient pas davantage que les justifications officielles d’Orange et si les seuls bénéficiaires de l’opération sont les concurrents d’Orange, alors, à nouveau, pourquoi Stéphane Richard entreprend-il cette opération?

L’explication réside peut-être dans la justification la plus inconsistante avancée par le patron d’Orange lorsqu’il déclare: «C’est Bouygues qui est demandeur…» Stéphane Richard fait don de sa personne au secteur en réalisant la sortie de Bouygues Telecom que tout le monde souhaite, mais qui a échoué une fois avec Free et deux fois avec SFR. Orange réaliserait une tâche d’intérêt général en absorbant Bouygues Telecom puis en redistribuant ses actifs à Free SFR et Coriolis. L’État bénirait la transaction en rendant service à Bouygues, qui lui a rendu service dans l’affaire Alstom, en évitant la casse sociale, en éloignant la perspective d’une prise de contrôle de Bouygues Telecom par un opérateur étranger, le tout sans bourse délier.

Un tel raisonnement ne tient toutefois que si Orange ne surpaie pas Bouygues. Or, la valorisation à 10 milliards d'euros de Bouygues Telecom est difficile à justifier, notamment lorsqu’on additionne le produit des cessions envisagées par Orange (4-5 milliards d’euros). D’où l’autre hypothèse: l’État accepte de voir Bouygues prendre près de 15% du capital du nouvel ensemble et d’avoir à ses côtés un actionnaire d’un poids très significatif. En d’autres termes, entre un État actionnaire qui se désengage et un actionnaire privé qui d’emblée prend une part significative du capital du nouvel ensemble, on aurait un arrangement qui permettrait la consolidation du secteur pour un coût en cash faible ou nul mais au profit d’un actionnaire privé, Bouygues!

En somme, l’affaire ne relèverait pas tant des «fusac» que du capitalisme de connivence. Après avoir beaucoup varié, poussé à la concurrence et affaibli l’opérateur historique, l’État se serait converti à la consolidation. Comme Martin Bouygues ne veut se vendre ni à Drahi, ni à Niel, c’est l’État qui lui ménage une sortie en autorisant Stéphane Richard à répondre à son appel. Comme Bouygues ne veut pas sortir du secteur, il s’offre dans les meilleures conditions une place de choix dans le capital d’Orange. Les intérêts de tous les acteurs étant alignés, chacun peut espérer que la nouvelle configuration offrira des perspectives plus avenantes de profit… Si le régulateur se laisse faire!

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