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Erica Ollmann Saphire, l'immunologue qui fait bouger le monde de la santé

Tout à droite, Erica Ollmann Saphire, le 26 octobre 2015 I MARK DAVIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Tout à droite, Erica Ollmann Saphire, le 26 octobre 2015 I MARK DAVIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Alors que l’Organisation mondiale de la santé a confirmé, jeudi 21 janvier, un nouveau cas d’Ebola en Sierra Leone, 37 laboratoires, de quatre continents différents, travaillent, pour la première fois, main dans la main afin de vaincre ensemble le virus. Un consortium extraordinaire qui n’aurait pas vu le jour sans le docteur Erica Ollmann Saphire à sa tête.

Lorsqu’elle est assise aux côtés de Kurt Sayenga, producteur six fois nominé aux Emmy Awards et une fois vainqueur, on pourrait croire qu’Erica Ollmann Saphire est l’une de ces actrices américaines au large sourire, apprêtée devant un parterre de journalistes. Pourtant, si elle a fait le chemin jusqu’à Londres pour la présentation de la nouvelle série documentaire de National Geographic Channel, c’est en tant qu’immunologue. En effet, le Docteur Ollmann Saphire est spécialisée dans la physique des molécules rares; elle en étudie et reproduit les structures 3D au sein du Scripps Research Institute, basé en Californie.

Comment une femme de science, plus habituée aux labos qu’aux projections presse s’est-elle retrouvée au cœur d’un documentaire réalisé sur les pandémies? Tout simplement car Erica Ollmann Saphire est à la tête d’un consortium, réunissant 37 laboratoires du monde entier autour d’un espoir: trouver le meilleur traitement pour vaincre le virus Ebola. «En 2012, plusieurs laboratoires ont publié leurs résultats. Certains de leurs anticorps neutralisaient Ebola in vitro, dans leurs tubes à essais, mais pas sur les singes. D’autres n’étaient pas particulièrement efficaces dans les tubes à essai mais offraient une bonne protection aux primates non humains. L’idée était alors de trouver le meilleur “cocktail d’anticorps afin de proposer un traitement pertinent», détaille la chercheuse.

Une foule de bonnes volontés

L’un de ses proches collaborateurs, John M. Dye, de l'Institut de recherche médicale sur les maladies infectieuses de l'armée américaine, se souvient: «C’était peut-être notre unique chance de réaliser ce dont nous avions toujours parlé. Erica et moi travaillions ensemble depuis 2006. Nous savions que des douzaines de chercheurs, travaillant sur le virus Ebola, conservaient des anticorps dans leurs congélateurs. Beaucoup avançaient dans leur coin mais manquaient de données et de financements pour être efficaces.»

Avec le Dr. Kartik Chandran, de l’Albert Einstein College of Medicine installé à New York, ils se lancent, à trois, dans une sorte de campagne de recrutement auprès de leur communauté, avant de se retrouver, abasourdis par le nombre ahurissant de chercheurs excités par cette opportunité.

La chercheuse recrée les images 3D de la structure des molécules du virus. «Ces images deviennent les feuilles de route pour savoir quels anticorps assembler»

Par la suite, ils ont identifié un noyau dur de collaborateurs respectés et de conseillers de la communauté scientifique afin de former le VIC: Viral Hemorrhagic Fever Immunotherapeutics Consortium. «Notre consortium était formé. Le reste appartiendrait à l’histoire», lance John M. Dye.

Des risques de réactivation

Une création qui n’aurait été possible sans le Dr. Ollmann Saphire: «Je pense que ce projet n’aurait jamais vu le jour sans Erica à sa tête. Erica est très appréciée, elle a la confiance de toute notre communauté. Vous savez, elle fait de la biologie structurelle, ce n’est pas une chercheuse en filovirus essayant de développer sa contre-mesure, elle n’a aucun poulain en course.» En effet, la chercheuse californienne recrée les images 3D de la structure des molécules du virus. «Ces images deviennent les feuilles de route pour savoir quels anticorps assembler ensemble afin d’entourer la molécule, explique-t-elle. Aucun de ces anticorps ne m’appartient, donc je suis impartiale.»

Ses voyages en Sierra Leone lui ont été une révélation. «On se dit que ca y est. On voit ce qu’est vraiment le virus Ebola.» Elle y découvre alors la difficulté de fournir des soins et de contenir l’épidémie.

Aujourd’hui, si cette dernière s’éteint peu à peu en Afrique de l’Ouest, notamment grâce à des campagnes de vaccination, une menace mineure persiste: celle de voir se réactiver le virus chez des survivants qui semblent en bonne santé mais le portent encore en eux. Un cas de figure détaillé dans le documentaire de National Geographic Channel, Combattre les pandémies, réalisé par Peter Berg, diffusé mercredi 27 janvier à 14h05. L’on y découvre des images choc sur la réalité de cette fièvre hémorragique virale, le travail de longue haleine de ceux qui tentent d’endiguer l’épidémie, comme Erica Ollmann Saphire, et la rechute de Iann Crozier, virologue pour l’OMS, contaminé en Sierra Leone puis guéri aux États-Unis avant que le virus ne réapparaisse dans son œil.

Le cocktail ZMapp

Grâce au consortium, un premier traitement à vu le jour: ZMapp, un cocktail de trois antivirus de laboratoires différents. «C’est un traitement qui a montré son efficacité chez l’animal. Malheureusement, chez l’homme, il n’a pas été testé à assez grande échelle. Mais c’est une bonne piste; la seule qu’on ait eu, explique Jean-Claude Manuguerra, virologiste à l’Institut Pasteur. La connaissance de la structure des protéines du virus Ebola, grâce aux structuralistes, pourrait amener à du drug design [conception de médicament], mais il y aura de nombreuses d’étapes avant de pouvoir le tester sur l’homme.»

Pour l’enthousiaste John M. Dye: «C’est le premier consortium de la sorte dont nous avons entendu parler. Néanmoins, le concept peut être utilisé dans tous les cas de figure, pour tous les problèmes scientifiques, tant que vous arrivez à attirer des membres.»

On peut regarder quelles seront les grandes zones à risque dans le monde, voir d’où cela pourrait venir

Erica Ollmann Saphire

Anticiper au mieux

Une méthodologie qui semble déjà bien implantée. «La recherche européenne ne marche pratiquement que sur consortium, comme EVAg (European Archive Virus goes Global); un programme financé par l’Union européenne qui s’étend maintenant au monde entier, où les gens partagent des virus, des sérums, nous explique Jean-Claude Manuguerra. Il existe beaucoup de consortiums, et chacun a sa spécialité.»

Des associations qui pourraient se reproduire lors des prochaines pandémies. «On peut regarder quelles seront les grandes zones à risque dans le monde, voir d’où cela pourrait venir, comme d’un marché au puces insalubre en Asie; peu importe ce qui est en train d’incuber là-bas, ça finira par voyager. Parfois, les chercheurs ont raison, parfois, ils se trompent. Ils peuvent également effectuer du séquençage haut débit pour regarder quels sont les virus qui circulent en Afrique et peut-être que l’un d’entre eux deviendra une menace», indique Erica Ollmann Saphire. À l’institut Pasteur, Jean-Claude Manuguerra est plus nuancé. Pour lui, les chercheurs peuvent essayer de se préparer aux prochaines pandémies, de développer de nouveaux médicaments, mais il constate ce qui a été réalisé dans le passé: «Même quand on essaye de se préparer, on se prépare au mauvais endroit.»

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